Affaire Khashoggi: Pompeo rencontre Erdogan, Washington ménage Ryad

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Le secrétaire d’État américain Michael R. Pompeo a rencontré le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu à Ankara, en Turquie, le 17 octobre 2018. [Département d’Etat)
Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo s’est entretenu mercredi avec des responsables turcs à Ankara sur l’affaire du journaliste saoudien disparu Jamal Khashoggi, Washington ménageant Ryad en dépit de nouveaux indices accréditant la thèse de son assassinat au consulat saoudien.

Le président américain lui-même semble accorder le bénéfice du doute à son allié, réclamant dans un entretien avec l’agence de presse AP l’application à l’Arabie saoudite du principe de présomption d’innocence et rappelant que l’Arabie saoudite menait sa propre enquête.

Mais des informations du New York Times, photos à l’appui, renforcent les présomptions à l’encontre de Ryad: selon le quotidien, l’un des hommes identifiés par les autorités turques comme faisant partie l’équipe soupçonnée d’avoir perpétré l’assassinat appartient à l’entourage du prince hériter saoudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, et que trois autres appartenaient aux services de sécurité rattachés au prince.

Arrivé dans la matinée en provenance d’Arabie saoudite, M. Pompeo s’est entretenu à l’aéroport d’Ankara avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui s’est lui aussi à ce stade garder d’incriminer ouvertement Ryad, avant de rencontrer son homologue turc Mevlut Cavusoglu.

M. Pompeo est reparti d’Ankara sans faire de déclaration à la presse.

Cette visite est survenue au moment où la presse turque publiait de nouvelles révélations accablantes pour Ryad, selon lesquelles Jamal Khashoggi a été torturé et assassiné dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre.

– « Torturé et décapité » –

Le journal progouvernemental turc Yeni Safak, affirmant s’appuyer sur des enregistrements sonores réalisés à l’intérieur du consulat, rapporte mercredi que le journaliste y a été torturé avant d’être « décapité » par des agents saoudiens.

Le site Middle East Eye, citant une source ayant eu accès à ces enregistrements, a affirmé que l’assassinat a duré sept minutes et que les agents saoudiens avaient commencé à découper son corps en morceau alors qu’il était encore en vie.

Des responsables turcs ont affirmé quelques jours après sa disparition que M. Khashoggi, un collaborateur du Washington Post critique du prince ben Salmane, avait été assassiné au consulat par une équipe de 15 agents spécialement dépêchés par Ryad, qui dément.

Les autorités turques avaient effectué une fouille au consulat lundi.

Des recherches à la résidence du consul devaient avoir lieu mardi mais ont été reportées à mercredi, les autorités saoudiennes invoquant la présence de sa famille dans la demeure, selon M. Cavusoglu.

Le consul Mohammad Al-Otaibi, qui selon les médias turcs était présent au consulat quand l’assassinat supposé à eu lieu, avait quitte Istanbul mardi après-midi à destination de Ryad.

Des médias américains avaient rapporté lundi soir que l’Arabie saoudite envisageait de reconnaître que le journaliste de 60 ans qui vivait aux Etats-Unis depuis 2017 était mort lors d’un interrogatoire qui aurait mal tourné.

Selon CNN, Ryad préparerait un rapport concluant que l’opération a été menée « sans autorisation ni transparence », dédouanant ainsi l’Etat saoudien, et que « les personnes impliquées seront tenues pour responsables ».

Mais des observateurs mettent en doute l’éventualité qu’une telle opération ait pu être menée sans l’accord de Ryad où ben Salmane exerce un contrôle sans partage sur les services de sécurité, dirigés par des fidèles parmi les fidèles.

Une ligne de défense d’autant plus battue en brèche par les informations du New York Times sur l’appartenance de certains membres du commando aux services de sécurité rattachés au prince.

Un autre de ces hommes, un médecin légiste identifié comme Salah al-Tubaigy, a occupé des postes à hautes responsabilités au ministère saoudien de l’Intérieur, poursuit le journal.

Rappel des principaux développements depuis la disparition du journaliste Jamal Khashoggi après son entrée au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre.

L’éditorialiste saoudien s’était exilé aux Etats-Unis en 2017, redoutant une arrestation après avoir critiqué certaines décisions du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et l’intervention militaire de Ryad au Yémen.

– Disparition –

Le 2 octobre, à 13H14 heure locale (10H14 GMT), Jamal Khashoggi entre au consulat saoudien à Istanbul, selon une image de caméra de surveillance publiée par le quotidien américain Washington Post, avec lequel il collabore. Il a rendez-vous pour obtenir « un document saoudien certifiant qu’il n’était pas déjà marié », selon sa fiancée turque.

Le lendemain, la présidence turque affirme que le journaliste se trouve au consulat saoudien. Sa fiancée campe devant le consulat.

Le 4, Ryad déclare que Jamal Khashoggi a disparu après avoir quitté le consulat.

Dans une interview diffusée le lendemain par l’agence Bloomberg, le prince héritier affirme que Jamal Khashoggi est effectivement « entré » au consulat, mais qu’il en est sorti peu après. Il invite les autorités turques à « fouiller (les) locaux ».

– « Tué au consulat » –

Le 6, une source proche du gouvernement turc déclare que « la police estime dans ses premières conclusions que le journaliste a été tué au consulat par une équipe venue spécialement à Istanbul et repartie dans la même journée ». Ryad dément fermement.

Le 7, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui s’exprime pour la première fois sur cette affaire, dit attendre les résultats de l’enquête.

– Pressions sur Ryad –

Le Washington Post appelle les Etats-Unis à « exiger des réponses fortes et claires » de Ryad. « Le corps de Khashoggi a été probablement découpé et mis dans des caisses avant d’être transféré par avion hors du pays », affirme le journal, citant un responsable américain.

Le 8, Ankara demande à fouiller le consulat. Ryad doit « prouver » que le journaliste l’a quitté, dit M. Erdogan. Washington veut une enquête saoudienne « transparente ».

Le 10, des télévisions turques diffusent des images de vidéosurveillance montrant l’arrivée à Istanbul de Saoudiens soupçonnés d’avoir conduit l’opération, ainsi qu’un van entrant dans le consulat avant de se rendre à la résidence du consul. La veille, certains médias avaient évoqué la possibilité que le journaliste ait été enlevé et amené en Arabie saoudite.

Donald Trump affirme que son gouvernement a demandé des explications « au plus haut niveau ».

Le président turc presse Ryad de révéler les images de surveillance. Les Saoudiens affirment que leurs caméras ne fonctionnaient pas ce jour-là.

Selon le Washington Post, Ankara aurait affirmé à Washington détenir des enregistrements audio et vidéo montrant comment Khashoggi a été « interrogé, torturé puis tué » à l’intérieur du consulat, avant que son corps ne soit démembré.

– Des investisseurs refroidis –

Le 12, le milliardaire britannique Richard Branson annonce qu’il gèle plusieurs projets d’affaires avec l’Arabie saoudite.

Depuis, de nombreuses entreprises se sont retirées d’une grande conférence économique, prévue du 23 au 25 octobre à Ryad.

– Menaces et contre-menaces –

Le 13, Ryad dément les allégations qui « circulent sur des ordres pour tuer » le journaliste, dénonçant des « mensonges sans fondement ».

Donald Trump estime que l’Arabie saoudite pourrait être derrière la disparition, et menace Ryad d’un « châtiment sévère », tout en excluant un gel des ventes d’armes.

Le lendemain, Ryad rejette toute menace de sanctions, et promet de riposter en cas de mesures hostiles à son encontre.

– Washington ménage Ryad –

Le 15, Donald Trump suggère après un entretien téléphonique avec le roi Salmane que la disparition du journaliste « pourrait être le fait de tueurs hors de contrôle ».

Dans la nuit, des policiers turcs fouillent le consulat. L’équipe a emporté des échantillons, notamment de la terre du jardin du consulat, selon un responsable sur place.

Le 16, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, affirme que Ryad est favorable à une enquête « approfondie », après des entretiens avec le roi et le prince héritier. Les Saoudiens n’excluront personne de leurs investigations, dit-il.

Donald Trump réclame l’application du principe de présomption d’innocence en faveur de l’Arabie saoudite. « Il faut que nous sachions d’abord ce qu’il s’est passé », dit-il.

– Nouveaux indices –

Le 17, un journal pro-gouvernemental turc, affirmant s’appuyer sur des enregistrements sonores réalisés à l’intérieur du consulat, rapporte que le journaliste y a été torturé avant d’être « décapité » par des agents saoudiens.

Selon le New York Times, l’un des hommes identifiés par les autorités turques comme faisant partie de l’équipe soupçonnée d’avoir perpétré l’assassinat appartient à l’entourage du prince héritier et trois autres aux services de sécurité rattachés au prince.

A Ankara, M. Pompeo s’entretient avec le président Erdogan et son homologue turc, Mevlüt Cavusoglu.

– « Destructeur »-

Évoquant l’enquête que les Saoudiens affirment mener, M. Pompeo a indiqué à l’issue de ses entretiens à Ryad mardi que les autorités saoudiennes étaient « déterminés à aller jusqu’au bout » et que personne ne serait excepté.

Tranchant avec la ligne de M. Trump, qui a souligné l’importance des ventes d’armes américaine à l’Arabie pour exclure toute sanction contre son allié, deux influents sénateurs républicains ont promis mardi que le Congrès américain prendrait des mesures « fortes » si la responsabilité de Ryad dans la disparition du journaliste était avérée.

« Cet homme est destructeur. Il a fait assassiner » Jamal Khashoggi, a accusé l’un d’eux, le sénateur Lindsey Graham. « La personnalité de MBS est toxique selon moi. Il ne pourra jamais être un dirigeant mondial sur la scène mondiale ».

Alors que est Ryad soupçonné d’avoir fait dépecer le journaliste vivant, Trump déclare avoir besoin de l’Arabie saoudite

Donald Trump a souligné mercredi que les États-Unis avaient besoin de l’Arabie saoudite dans la lutte contre le terrorisme, au moment où Riyad est montré du doigt par la communauté internationale après la disparition du journaliste Jamal Khashoggi.

«Nous avons besoin de l’Arabie saoudite dans la lutte contre le terrorisme, tout ce qui se passe en Iran et ailleurs», a déclaré le président américain sur Fox Business, insistant par ailleurs longuement sur l’importance pour l’économie américaine des contrats d’armement conclus avec Riyad.

Souhaite-t-il prendre ses distances avec le royaume sunnite, allié de longue date des États-Unis ?

«Non, je ne le souhaite pas et, franchement, nous avons un énorme contrat [d’armement] de 110 milliards», a-t-il répondu.

«Des sénateurs viennent me voir et me disent que nous ne devrions pas prendre ce contrat. Mais à qui allons-nous faire du mal ? Cela représente 500 000 emplois», a-t-il affirmé.

Lors de sa visite en mai 2017 en Arabie saoudite, M. Trump avait annoncé des contrats d’armement d’un montant record de 110 milliards de dollars dont une grande part ne s’est cependant pas encore concrétisée.

Interrogé sur l’affaire du journaliste saoudien disparu Jamal Khashoggi, et les nombreux indices qui accréditent la thèse de son assassinat au consulat saoudien d’Istanbul, M. Trump s’est dit convaincu que toute la lumière serait faite.

«Nous saurons ce qui s’est passé. J’espère que le roi et le prince héritier n’étaient pas au courant, c’est un facteur très important à mes yeux», a-t-il expliqué.

Mardi, le président américain lui-même a semblé accorder le bénéfice du doute à son allié, réclamant dans un entretien avec l’Associated Press l’application à l’Arabie saoudite du principe de présomption d’innocence.

Trump nie chercher à couvrir les Saoudiens

Donald Trump a nié mercredi chercher à « couvrir » ses alliés saoudiens dans l’affaire de la disparition du journaliste Jamal Khashoggi qui, selon des responsables turcs, a été assassiné à Istanbul par des tueurs envoyés par Ryad.

« Non pas du tout, je veux juste savoir ce qui se passe », a dit M. Trump à des journalistes à la Maison Blanche. « Je ne couvre pas du tout » les Saoudiens, a-t-il insisté.

Le président américain a aussi déclaré s’attendre à ce que la vérité sur la disparition, à l’intérieur du consulat d’Arabie à Istanbul, du journaliste saoudien soit connue « d’ici la fin de la semaine ».

« Nous saurons probablement d’ici la fin de la semaine » la vérité sur la disparition de M. Khashoggi, a assuré le milliardaire.

Le quotidien Washington Post, pour lequel collaborait parfois Jamal Khashoggi, a accusé mercredi Donald Trump et son gouvernement de mener une « opération de nettoyage diplomatique » pour préserver Ryad et le prince héritier Mohammed Ben Salmane.

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