L’affaire Khashoggi, Trudeau, les ventes d’armes et le prix de la vertu

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Une usine d’armement du groupe Rheinmetall à Interluess, en Allemagne 28 mai 2003 (AFP/DDP/JOCHEN LUEBKE GERMANY OUT)

Face à l’affaire Khashoggi, les pays occidentaux fournisseurs d’armement à l’Arabie saoudite doivent choisir entre leur volonté de faire pression sur Ryad d’un côté et celle de préserver leurs intérêts économiques, militaires et diplomatiques de l’autre.

Certains, à l’image du président Donald Trump, n’ont pas d’états d’âme: « Je n’aime pas l’idée de mettre fin à un investissement de 110 milliards de dollars » (la dernière commande de matériel militaire américain par l’Arabie Saoudite), a-t-il déclaré.

« Vous savez ce qu’ils vont faire ? » a-t-il ajouté, « Ils vont prendre cet argent et le dépenser en Russie ou en Chine, ou le placer ailleurs. Cela nous fait beaucoup plus de mal qu’à eux ». L’Arabie est derrière l’Inde le deuxième importateur mondial d’armements, selon l’Institut international de recherche sur la paix, basé à Stockholm (Sipri).

Face à la plus importante vente d’armes canadienne de l’Histoire,le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a assuré « étudier nos options », tout en reconnaissant qu’il était « extrêmement difficile » de l’annuler.

Un CMI Defence Cockerill CT-CV 105HP monté sur un VBL fait feu. (Archives/CMI Defence)
Le contrat de General Dynamics Land Systems Canada de près de 15 milliards $ CAD sur 14 ans (avec les options) signé en 2014 sous le règne conservateur et approuvé en 2016 par le gouvernement libéral de Justin Trudeau prévoit la livraison des véhicules blindés légers dans huit configurations différentes: des LAV-25, des ambulance, des véhicules de génie, des véhicules de transport de munitions, des véhicules de dépannage, des véhicule de commandement, des véhicules de transport de personnel; et des véhicules d’assaut équipées de canons de 90 mm de CMI Defence, «un puissant canon […] offrant ainsi une grande capacité de destruction pour un poids extrêmement léger», selon le fournisseur de l’arme, qui ajoute même qu’il s’agit du canon «le plus puissant jamais monté sur des véhicules de cette catégorie.»

Outre les véhicules blindés légers, le contrat porte aussi sur la fourniture du matériel, de la formation et des services de soutien.

Alors que la pression s’accentue sur le Canada pour qu’il sanctionne le royaume pour le meurtre brutal du journaliste dissident Jamal Khashoggi, le premier ministre canadien, sans exclure d’annuler le contrat de vente des véhicules blindés à l’Arabie saoudite, avance très prudemment sur cette question.

«La réalité, c’est qu’on est dans une situation où le contrat qui a été signé par Stephen Harper et le gouvernement précédent rend ça extrêmement difficile de sortir de ce contrat sans des pénalités exorbitant(e)s (pour) les Canadiens», a-t-il offert.

«C’est pour ça que nous sommes en train de travailler attentivement pour voir quelles seraient nos options si nous voulions poursuivre une telle piste», a ajouté le premier ministre en marge d’une annonce sur la tarification du carbone.

En entrevue avec la radio de la radio de la chaîne publique canadienne de langue anglaise CBC, il avait évoqué plus tôt pour une première fois quelle pourrait être l’ampleur de la pénalité financière qui découlerait de la décision de déchirer l’entente d’une valeur de 15 milliards.

«Je ne veux pas que les Canadiens se retrouvent avec une facture d’un milliard de dollars. Alors nous manoeuvrons très prudemment, et c’est pas mal tout ce que je peux dire là-dessus», a soutenu Justin Trudeau.

En outre, si on exclut les États-Unis, l’Arabie saoudite est le premier acheteur de marchandises et de technologies militaires canadiennes.

Pour sa part, le chef du gouvernement socialiste espagnol, Pedro Sanchez, tout en dénonçant le « terrible assassinat » du journaliste saoudien à Istanbul, n’a pas caché quelle était sa priorité : « La défense des intérêts de l’Espagne, du travail de secteurs stratégiques pour la plupart situés dans des zones très affectées par le drame du chômage ».

À Paris, les autorités françaises ont choisi de temporiser : « Nous ne prendrons aucune décision hâtive sur nos relations avec l’Arabie Saoudite tant que les faits ne seront pas établis » a confié mercredi une source à l’Elysée.

Interrogée au Parlement mercredi après-midi, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré que « la France réclame que toute la lumière soit faite, qu’une enquête crédible soit réalisée » sur le meurtre de Jamal Khashoggi.

«  »C’est sur la base des conclusions de cette enquête (…) que des décisions seront prises », a-t-elle assuré.

– Moscou et Pékin –

Pour l’instant seule l’Allemagne, dont les ventes d’armes au royaume saoudien sont relativement modestes, s’est prononcée en faveur d’une annulation des exportations militaires vers l’Arabie saoudite, tout en reconnaissant, par la voix de son ministre de l’Économie, Peter Altmaier, « qu’il n’y aura aucun effet positif si nous restons les seuls à arrêter les exportations et si en même temps d’autres pays comblent le trou ».

Pour Bruno Tertrais (Fondation pour la recherche stratégique), « les gouvernements occidentaux doivent faire des arbitrages entre, d’une part, les intérêts commerciaux et stratégiques et, d’autre part, la dimension éthique, notamment en l’absence de certitude sur la manière dont ces équipements seront utilisés ».

Des appels à l’arrêt des ventes d’armes à Ryad avaient déjà été lancés, depuis le début de l’année, en raison des nombreuses victimes civiles provoquées par les bombardements de la coalition menée par Ryad au Yémen.

« Au-delà de l’affaire Khashoggi, de nombreux pays se posent la question des ventes d’armes à Ryad, ainsi qu’aux Émirats arabes unis », assure Tony Fortin (ONG Observatoire des armements). « Ce débat est très vif en Allemagne, en Suède, en Norvège et en Finlande », dit-il. « Des plaintes ont été déposées contre ces ventes au Royaume-Uni, en Italie, aux Pays-Bas (…) Cela met en lumière nos relations avec Ryad: peut-on se permettre de continuer nos relations stratégiques avec un régime qui martyrise ses opposants, qui étrangle les populations civiles au Yémen et littéralement découpe un journaliste en morceaux ? »

L’Espagne avait un temps envisagé de ne pas honorer une commande de 400 bombes de précision, avant de faire volte-face pour ne pas menacer un contrat portant sur cinq navires de guerre, pour 1,8 milliard d’euros, qui doivent être construits dans une région en proie au chômage.

Pour les experts de la lettre confidentielle Intelligence Online (IOL), d’autres pays, en particulier la Russie et la Chine, se feraient un plaisir de remplacer sur le marché saoudien d’éventuels fournisseurs occidentaux empêchés de livrer par leurs autorités politiques.

« Sur le long terme », écrit IOL mercredi, « la réaction américaine au meurtre de Khashoggi devrait accélérer le rapprochement de Riyad avec des partenaires qui n’ont exprimé aucune remontrance après l’affaire, au premier rang desquels Moscou et Pékin. La Chine est déjà le premier partenaire pétrolier de l’Arabie depuis deux ans et commence à pénétrer les marchés sécuritaires, en premier lieu celui des drones. »

*Avec AFP

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