Ankara et Moscou accordent un nouveau délai aux djihadistes d’Idleb

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Un rebelle syrien, combattant au sein du Front national de libération (FNL) –une coalition de groupes rebelles formée début août– lors d’un entraînement militaire dans le nord de la province syrienne d’Idleb, le 11 septembre 2018. (AFP/Archives/Aaref WATAD)
L’accord russo-turc conclu à Sotchi le 17 septembre prévoit… (Photo AAREF WATAD, Agence France-Presse)

La Turquie et la Russie ont donné mardi un délai supplémentaire aux djihadistes de la province syrienne d’Idleb, estimant que l’accord conclu le mois dernier à Sotchi restait en vigueur malgré l’expiration, la veille, de sa principale date-butoir.

Lundi, le délai officiel pour le départ des combattants radicaux, notamment ceux de Hayat Tahrir al-Cham (HTS), de la future «zone démilitarisée» est arrivé à échéance. Il n’a été précédé d’aucun mouvement ou signe de retrait préalable, jetant un doute sur l’accord, censé prévenir un nouveau bain de sang dans l’ultime grand bastion insurgé de Syrie.

«Selon les informations que nous recevons de nos militaires, l’accord est mis en oeuvre et l’armée est satisfaite de la façon dont la Turquie travaille», a jugé mardi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Lui emboîtant le pas, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, s’est aussi voulu rassurant.

«Il n’y a aucun souci en ce qui concerne le retrait des armes lourdes (qui était prévu pour le 10 octobre, NDLR) et il ne semble pas y avoir de souci à propos du retrait […] de certains groupes radicaux», a-t-il déclaré.

L’accord russo-turc conclu à Sotchi le 17 septembre prévoit une « zone démilitarisée » pour séparer les territoires du régime de Bachar al-Assad de ceux encore tenus par les rebelles et djihadistes.

Selon cet accord, les armes lourdes des groupes rebelles et djihadistes devaient être retirées avant le 10 octobre, tandis que les djihadistes avaient jusqu’au 15 octobre pour quitter la zone tampon.

La première échéance a été globalement respectée, pas la seconde.

«Aucun retrait»

«Nous n’avons observé aucun retrait ni aucune patrouille dans la « zone démilitarisée »», a dit mardi à l’AFP le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), Rami Abdel Rahmane.

Et «aucun signe ne laisse présager» un retrait, a-t-il ajouté.

La «zone démilitarisée», de 15 à 20 km de large, comprend, outre des secteurs d’Idleb, des parties des provinces voisines d’Alep, Hama et Lattaquié.

Il incombe à l’armée turque et à la police militaire russe de surveiller cette zone à travers des patrouilles communes, en vertu de l’accord.

À ce jour, les djihadistes de HTS ont promis de poursuivre le combat.

« Nous n’abandonnerons pas nos armes », ont-il fait savoir dimanche, sans clairement dire s’ils rejetaient le marché Ankara-Moscou, après avoir accepté de retirer leurs armes lourdes de la future zone tampon, selon l’OSDH.

Les analystes voient dans la réaction russe une extension de facto du délai nécessaire à la mise en oeuvre de la deuxième phase de l’accord de Sotchi.

«Les parties concernées […] savent pertinemment qu’il était difficile de le mettre en oeuvre dans les délais initiaux», déclare Nawar Oliver, spécialiste de la Syrie au centre de réflexion Omran basé en Turquie.

Selon le quotidien syrien pro-régime Al-Watan, Ankara aurait demandé «à Moscou de lui accorder un délai [supplémentaire] pour influencer» HTS.

Lundi, le chef de la diplomatie syrienne, Walid al-Mouallem, a affirmé que son pays allait «attendre» la réaction russe au non retrait des djihadistes, en rappelant toutefois que les «forces armées [du régime]étaient prêtes dans les environs d’Idleb».

«Marge de manœuvre»

Justifiant la période de grâce, les experts évoquent en outre l’existence d’une «marge de manœuvre» propre au contenu de l’accord.

Celui-ci ne mentionne pas les groupes djihadistes nommément, se contentant de désigner l’ensemble des groupes «radicaux». Il n’évoque pas non plus explicitement le mécanisme de surveillance du deuxième volet – crucial – de l’accord.

Concernant HTS, deux courants semblent y coexister, notent les experts: le premier appuie l’accord de Sotchi, tandis que le second, plus radical, le rejette.

Un récent rapport du centre Omran avance à cet égard que la branche «modérée», dirigée par l’actuel chef de HTS Mohammad al-Joulani, « a fait part de sa disposition à intégrer le Font de libération nationale (FNL) », une coalition de groupes rebelles pro-Ankara ayant entériné l’accord.

Selon Nicolas Heras, chercheur au Center for a New American Security, Ankara doit désormais renforcer son action.

La Turquie n’a déployé «jusque-là aucun effort pour éloigner les groupes djihadistes d’Idleb ou de la zone démilitarisée», dit-il. Cela soulève des questions sur son « intention réelle à mettre fin à la zone refuge dont bénéficie al-Qaïda en Syrie », juge M. Heras.

Déclenchée en 2011, la guerre en Syrie a déjà fait plus de 360 000 morts, tandis que plus de la moitié de la population a été déplacée ou a dû quitter le pays.

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