Après le meurtre de Kashoggi, Mattis et Pompeo appellent à la fin de la guerre au Yémen

0
Une voiture détruite par une frappe aérienne dans la ville d’Hodeida au Yémen, le 24 octobre 2018. (AFP/ABDO HYDER)

Les Etats-Unis ont appelé mardi à la fin de la guerre au Yémen, demandant notamment que cessent les frappes aériennes de la coalition menée par l’Arabie saoudite, un changement de ton après le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Washington, qui réclame l’ouverture de négociations de paix d’ici 30 jours, estime toutefois toujours que le premier pas doit être fait par les rebelles Houthis soutenus par l’Iran chiite, bête noire commune des Américains et de leurs alliés sunnites soudiens.

Le message a été relayé par le ministre de la Défense Jim Mattis puis par le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo.

S’ils n’ont fait aucune référence directe à la mort du journaliste critique de Ryad, qui a terni l’image du royaume et fait naître de lourds soupçons sur le rôle du prince héritier Mohammed ben Salmane, cette nouvelle fermeté américaine intervient dans un contexte où l’administration de Donald Trump est sous pression du Congrès pour prendre ses distances avec l’Arabie saoudite.

« L’heure est maintenant à la fin des hostilités, ce qui inclut les tirs de missiles et de drones venant de zones contrôlées par les Houthis vers le royaume d’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis », a déclaré Mike Pompeo dans un communiqué.

« Les frappes aériennes de la coalition doivent ensuite cesser dans toutes les zones peuplées du Yémen », a-t-il ajouté.

Jim Mattis a plaidé pour le même enchaînement, appelant « tout le monde » à rejoindre la « table de négociations sur la base d’un cessez-le-feu » qui verrait d’abord un retrait des rebelles Houthis de la frontière avec l’Arabie saoudite, « puis un arrêt des bombardements » de la coalition arabe.

L’arrêt des hostilités permettra à l’émissaire des Nations unies pour le Yémen, le Britannique Martin Griffiths, de « réunir » les différentes parties « en Suède », a poursuivi le chef du Pentagone.

Installé confortablement dans un fauteuil en cuir rembourré d’un jet privé, l’ambassadeur saoudien Mohammed al-Jaber attache sa ceinture pour une mission d’apparence titanesque: reconstruire le Yémen, pays en guerre qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans une catastrophe humanitaire.

Après trois ans d’un conflit ruineux ayant terni son image bien avant l’affaire Khashoggi, l’Arabie saoudite est confrontée à de vives critiques internationales sur le Yémen, où la moitié de la population est en situation de pré-famine selon l’ONU et où l’économie s’est effondrée, empêchant des millions de civils d’acheter des denrées de base.

La campagne militaire de la coalition sous commandement saoudien contre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran a été marquée par de nombreux raids aériens et des bavures ayant tué des centaines de civils, mais M. Jaber préfère parler de reconstruction.

« Le développement du Yémen ne peut pas attendre que les Houthis acceptent des pourparlers de paix », dit à l’AFP M. Jaber, 48 ans, alors que Washington vient d’appeler à un cessez-le-feu et une reprise des négociations –celles-ci avaient échoué avant même de commencer en septembre à Genève.

Basé à Ryad, le diplomate saoudien s’est entretenu avec des journalistes, dont celui de l’AFP, à bord d’un avion qui s’est rendu cette semaine à Aden pour superviser l’arrivée d’un navire saoudien. Le contenu de ce pétrolier était destiné aux centrales électriques victimes de pannes chroniques dans la grande ville du sud du Yémen.

Alors que ses assistants lui servent des pâtisseries, des dattes et du café, M. Jaber dresse une liste de projets financés par l’Arabie saoudite dans les domaines de l’électricité, de l’éducation et de la santé.

« Notre objectif au Yémen n’est pas de le contrôler, clame-t-il. C’est une guerre de nécessité, pas de choix ».

– Crise de relations publiques –

L’image de l’Arabie saoudite a grandement souffert depuis son intervention en mars 2015 au Yémen. Dans un rapport en août, un groupe d’experts de l’ONU a conclu que toutes les parties avaient potentiellement commis des « crimes de guerre », mais que les frappes aériennes de la coalition menée par Ryad avaient causé « le plus de victimes civiles directes ».

Le royaume saoudien est souvent resté sourd à ces accusations, mais sa position internationale a été nettement affaiblie depuis le meurtre début octobre du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien à Istanbul, qui a donné lieu à des versions contradictoires de Ryad.

Un mois a bientôt passé, mais le scandale planétaire se poursuit: mercredi, la justice turque a communiqué de nouveaux éléments et Ankara a mis en cause la volonté de Ryad de « coopérer sincèrement ».

« L’affaire Khashoggi a jeté un nouvel éclairage sur le Yémen car elle soulève des doutes sur le récit saoudien », affirme à l’AFP Elisabeth Kendall, chercheuse à l’université d’Oxford.

« Si l’Arabie saoudite a menti de manière aussi flagrante sur le sort de Khashoggi, du moins au début, alors sa crédibilité sur les horreurs de la guerre au Yémen est également mise en doute », poursuit-elle.

M. Jaber évoque lui une extrapolation injuste de l’affaire Khashoggi pour critiquer les efforts saoudiens au Yémen. Il assure que les images d’enfants yéménites émaciés au seuil de la mort lui « brisent le coeur », mais que l’Arabie saoudite n’est pas seule responsable.

Ce diplomate chevronné ne cesse de mettre l’accent sur les efforts humanitaires de l’Arabie saoudite, « suggérant un objectif (saoudien) visant à modifier la tonalité du discours sur le Yémen », explique Adam Baron, expert du Yémen à l’European Council on Foreign Relations.

M. Jaber dit encore que ses affinités personnelles avec le Yémen se sont développées après un premier poste comme attaché militaire à l’ambassade saoudienne à Sanaa pendant trois ans, jusqu’en 2010.

Il a été nommé ambassadeur en 2014, quelques jours seulement avant que les rebelles Houthis ne prennent la capitale.

– « Soutenir les Yéménites » –

A Aden, où siège actuellement le gouvernement soutenu par Ryad, des gardes en tenue de camouflage avec des pistolets attachés à la cuisse installent M. Jaber dans une voiture blindée, suivie par des camionnettes remplies de miliciens qui traversent des rues parsemées de tanks, de Humvees et de postes de contrôle.

Lors d’une réunion au cabinet du Premier ministre yéménite, des banquiers, des hommes d’affaires et des représentants de la société civile se plaignent de la corruption et du chômage, alors que des entreprises continuent de fermer en raison de l’insécurité.

M. Jaber prend des notes pendant qu’ils parlent. « Nous sommes ici pour soutenir les Yéménites (…) jusqu’à ce qu’il y ait un Etat qui fonctionne », assure-t-il.

Plus tard, il part s’asseoir au sommet de la colline du palais présidentiel, au-dessus de la mer, mâchant du qat –stimulant populaire au Yémen– avec un autre groupe de responsables. Si le gouvernement siège à Aden, le président Abd Rabbo Mansour Hadi vit toujours en exil à Ryad.

« Le Yémen a deux gouvernements parallèles avec une monnaie et une économie », déclare le gouverneur de la Banque centrale du Yémen, Mohamad Zemam, qui a assisté à la réunion.

Pour prouver l’importance du soutien de Ryad, il brandit son téléphone pour montrer à l’AFP un relevé bancaire d’un virement de 200 millions de dollars effectué ce mois par l’Arabie saoudite, afin de soutenir le riyal yéménite, en chute libre.

Avant la présentation de cette preuve, certains hommes d’affaires locaux doutaient que le gouvernement Hadi soit solvable, argue M. Zemam.

– Crise humanitaire –

« Nous devons faire ça d’ici 30 jours (…) et je pense que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont prêts », a-t-il ajouté au cours d’une conférence à Washington, après avoir rencontré plusieurs dirigeants arabes le week-end dernier en marge du Dialogue de Manama, une rencontre annuelle sur la sécurité à Bahrein.

Mike Pompeo a aussi demandé de premières consultations sous l’égide de l’émissaire de l’ONU « en novembre dans un pays tiers » pour évoquer notamment « la démilitarisation des frontières et la concentration de toutes les armes lourdes sous le contrôle d’observateurs internationaux ».

La dernière tentative de Martin Griffiths d’organiser des pourparlers de paix, en septembre à Genève, s’était soldée par un échec, en l’absence des Houthis.

La guerre, qui a fait quelque 10.000 morts et engendré la pire crise humanitaire actuelle dans le monde selon l’ONU, oppose des forces pro-gouvernementales aux rebelles soutenus par l’Iran, qui se sont emparés en 2014 et 2015 de vastes régions du Yémen dont Sanaa, la capitale. En mars 2015, la coalition sous commandement saoudien est intervenue en soutien des forces loyalistes.

L’armée américaine fournit une aide logistique à l’Arabie saoudite et aux Emirats, et partage des renseignements avec ces alliés-clés.

Mais face aux accusations de frappes aveugles et de bavures de la part de Ryad, qui ont coûté la vie à des centaines de civiles, l’administration Trump était déjà sous pression du Congrès pour inciter les Saoudiens à rentrer dans le rang voire pour réduire leur soutien militaire.

Après le meurtre de Jamal Khashoggi, le 2 octobre dans le consulat saoudien à Istanbul, cette pression s’est accrue, d’autant que la crise frappant le royaume a des répercussions internationales.

Si les Etats-Unis, comme la France, excluent de cesser de vendre des armes à Ryad, l’Allemagne a, elle, choisi d’arrêter ses exportations d’armements. En revanche, le changement de ton de Washington sur la guerre au Yémen fait écho aux propos de la ministre française des Armées Florence Parly, qui a estimé mardi qu’il était « plus que temps » que ce conflit « cesse ».

Les commentaires sont fermés.