Khashoggi: la presse turque implique «MBS» avant des révélations attendues d’Erdogan

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Le prince héritier Mohammed ben Salmane le 24 octobre 2017 à Riyad, en Arabie Saoudite. (AFP/FAYEZ NURELDINE)

La presse turque a publié lundi de nouvelles informations impliquant le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans le meurtre à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi, à la veille de révélations promises par le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Selon le quotidien turc Yeni Safak, l’homme présenté comme le chef d’un commando saoudien de 15 agents dépêchés à Istanbul pour tuer le journaliste, a ainsi été directement en contact avec le bureau de MBS après « l’assassinat ».

L’homme en question est Maher Abdulaziz Mutreb, un membre de la garde rapproché de « MBS », qui peut être vu sur des images de vidéosurveillance diffusées par les médias turcs arriver au consulat saoudien puis devant la résidence du consul le jour de la disparition de Khashoggi, le 2 octobre.

Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir a indiqué dimanche que Jamal Khashoggi avait été victime d’un « meurtre », évoquant une « opération non-autorisée » par le pouvoir, dont Mohammed ben Salmane n’était « pas informé ».

Dans le quotidien Hurriyet, un éditorialiste proche du pouvoir turc, Abdulkadir Selvi, affirme que le journaliste a été immédiatement conduit vers le bureau du consul à son arrivée au consulat où il a été « étranglé » par les agents saoudiens. « Cela a duré entre 7 et 8 minutes ».

Le corps a ensuite été « coupé en 15 morceaux » par un médecin légiste faisant partie du commando saoudien, a ajouté M. Selvi, selon lequel le corps démembré a été sorti du consulat mais se trouverait toujours dans un endroit inconnu à Istanbul.

« Si le prince hériter ne rend pas de comptes et n’est pas évincé de son poste, nous ne devons pas clore ce dossier », a poursuivi l’influent chroniqueur.

Les aveux, émaillés de contradictions, de Ryad sur les circonstances de la mort du journaliste, continuent de susciter une vague de scepticisme dans le monde.

Ryad a annoncé le limogeage du numéro deux du Renseignement saoudien, le général Ahmed al-Assiri, et de trois autres hauts responsables de ces services, ainsi que d’un conseiller « médias » à la cour royale, Saoud al-Qahtani. Dix-huit suspects saoudiens ont été interpellés.

Mais des analystes occidentaux ont vu dans ces limogeages et arrestations une tentative de désigner des boucs émissaires et d’épargner le prince héritier ben Salmane, dit MBS, l’homme fort du royaume.

Sous le titre « l’étau de resserre autour du prince héritier », Yeni Safak affirme que le chef du commando a appelé « à quatre reprises le directeur du bureau du prince héritier, Bader Al-Asaker » après le meurtre de Khashoggi. « Au moins l’un de ces appels a été effectué depuis le bureau du consul général », a ajouté le journal, qui ne précise pas ses sources.

Mutreb a aussi appelé « un numéro américain », qui pourrait être celui de Khaled ben Salmane, frère de MBS et ambassadeur du royaume à Washington.

Le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul a été « sauvagement planifié », a affirmé lundi un haut responsable turc, ajoutant que « des efforts conséquents » avaient été déployés pour le dissimuler.

« Nous sommes face à une situation qui a été sauvagement planifiée et des efforts conséquents ont été déployés pour dissimuler » ce meurtre, a déclaré lors d’une conférence de presse à Ankara Omer Celik, porte-parole du parti au pouvoir en Turquie (AKP).

« C’est un crime extrêmement complexe », a ajouté M. Celik. « J’espère que tous les éléments seront mis au jour et que les responsables seront punis, de sorte que ce genre de choses ne traversera plus jamais l’esprit de quiconque », a-t-il poursuivi.

Ces déclarations surviennent à la veille de révélations promises par le président turc Recep Tayyip Erdogan au sujet de cette affaire qui a choqué la communauté internationale et terni l’image du prince héritier du trône d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, dit « MBS ».

Lors de sa conférence de presse lundi, M. Celik a par ailleurs rejeté les « allégations » selon lesquelles l’enquête sur la mort de Khashoggi ferait l’objet d’intenses tractations entre Ankara et Ryad.

« Ces allégations sont contraires à l’éthique », a-t-il déclaré.

Quelques heures plus tard, le porte-parole du président Recep Tayyip Erdogan, Ibrahim Kalin, a accentué la pression en affirmant que « rien ne resterait secret » et que les enquêteurs turcs iraient « au fond de cette affaire ».

– « Toute la vérité » –

Ces nouvelles révélations surviennent à la veille d’une intervention très attendue de M. Erdogan au cours de laquelle il a promis dé révéler « toute la vérité » sur la mort de Khashoggi.

M. Erdogan s’est entretenu au téléphone dans la nuit de dimanche à lundi avec son homologue américain Donald Trump peu après la parution d’une interview dans laquelle ce dernier a dénoncé « des mensonges » et jugé que les versions données par Ryad « partent dans tous les sens ».

Dans un communiqué commun, Londres, Paris et Berlin ont estimé dimanche qu’il y avait « un besoin urgent de clarification » sur les circonstances de la mort « inacceptable » du journaliste, âgé de 60 ans.

Les autorités saoudiennes, après avoir soutenu que le journaliste était ressorti vivant du consulat, ont finalement admis samedi que Khashoggi y avait été tué.

Le procureur général avait alors affirmé que le décès avait résulté d' »une bagarre et sur une rixe à coups de poing » entre des agents saoudiens et Khashoggi mais d’autres responsables ont affirmé qu’il avait été « étranglé ».

Dans une nouvelle contradiction, M. Jubeir a affirmé dans son interview à Fox que les autorités saoudiennes ne « savaient pas comment, dans le détail » le journaliste est mort, tout en parlant de « meurtre ».

Outre une crise de crédibilité, ce scandale international a poussé au boycott, par des responsables occidentaux et des dirigeants de firmes internationales, d’une grande conférence économique, chère au prince héritier, prévue à Ryad à partir de mardi.

L’Arabie saoudite a achevé dans la tourmente et au milieu d’annulations les préparatifs d’une conférence sur l’investissement prévue mardi à Ryad, le jour même où la Turquie a promis de révéler « la vérité » sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Le forum international Future Investment Initiative (FII), qui doit durer jusqu’à jeudi, avait pour but de projeter le royaume pétrolier historiquement fermé comme une destination commerciale lucrative, au moment où il cherche à diversifier son économie et à s’ouvrir aux nouvelles technologies, au tourisme et au divertissement.

Mais cette conférence, surnommée le « Davos du désert » par la presse, est aujourd’hui totalement éclipsée par l’indignation mondiale consécutive au meurtre du journaliste saoudien qui collaborait avec le Washington Post, au consulat de son pays à Istanbul.

Sous pression en Allemagne, le PDG du conglomérat industriel allemand Siemens Joe Kaeser a été le dernier lundi à se retirer du sommet de Ryad après de nombreux responsables occidentaux et dirigeants de grandes entreprises internationales.

M. Kaeser semble avoir jeté l’éponge à contre-coeur. « Je ne participerai pas à la FII 2018. C’est la décision la plus propre, mais pas la plus courageuse ».

– « Crise aiguë » –

JP Morgan, Mastercard, Ford et Uber font partie des compagnies qui avaient déjà annoncé le retrait de leurs patrons. Et de grands médias comme Bloomberg, CNN et le Financial Times se sont également désistés.

Parmi les dirigeants politiques, le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin, le ministre français de l’Economie Bruno Le Maire et la directrice du Fonds monétaire international Christine Lagarde ont également renoncé à y participer.

Les organisateurs ont retiré une liste d’orateurs du site web du FII et ont refusé lundi de confirmer le nombre de participants.

Selon une source gouvernementale, la liste des orateurs et des animateurs n’est pas encore finalisée car nombre d’entre eux continuent de renoncer à un « rythme rapide ».

Le forum de cette année contraste avec la première édition en 2017, un événement qui s’était déroulé à l’hôtel Ritz-Carlton de Ryad où le puissant prince héritier Mohammed ben Salmane s’était fait acclamer comme un jeune visionnaire, champion d’une Arabie saoudite « ouverte et modérée ».

Il fait face aujourd’hui à « une crise aiguë de relations publiques » en liaison avec l’affaire Khashoggi, selon l’expression du cabinet de conseil Eurasia Group.

Les autorités saoudiennes ont soutenu que le prince héritier n’avait pas été informé de l' »opération » contre le journaliste, contrairement à ce qu’affirme la presse turque.

– « Fléchissement de la confiance » –

Après plus de deux semaines de démentis entrecoupés de silences, le royaume a admis samedi que Khashoggi avait bien été tué au consulat saoudien à Istanbul.

La presse turque a publié des détails morbides sur le meurtre du journaliste et le président Recep Tayyip Erdogan a promis d’exposer mardi « toute la vérité », alors que les principaux pays occidentaux ont exigé de Ryad des « clarifications ».

Selon Ayham Kamel de l’Eurasia Group, les dirigeants saoudiens « pourraient s’en sortir avec un événement (FII) qui n’échoue ni ne réussit ».

Mais, « dans quelques mois, l’impact le plus important sur le pays sera toujours un fléchissement de la confiance internationale dans le programme de réformes économiques », a-t-il déclaré à Bloomberg News.

Nombre d’entreprises occidentales ont trop d’enjeux pour se retirer de la plus grande économie du monde arabe et ont décidé d’envoyer au FII des cadres de rang inférieur, comme HSBC et Crédit Suisse, selon Bloomberg News.

Des entreprises de Chine et de Russie ont montré peu d’intérêt à se retirer, a déclaré un organisateur.

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan, dont le pays cherche des financements pour l’économie de son pays en difficulté, participera au forum.

Un large boycott occidental accroît les risques d’instabilité politique en Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole au monde, et pourrait porter un nouveau coup aux investissements directs étrangers (IDE) qui avaient déjà atteint en 2017 leur niveau le plus bas en 14 ans, selon l’ONU.

Pour l’instant, le royaume conserve d’importantes réserves financières, grâce surtout à la remontée des prix du pétrole qui dépassent maintenant les 80 dollars le baril.

Sous pression en Allemagne depuis des jours, le PDG du conglomérat industriel Siemens, Joe Kaeser, a annoncé lundi renoncer à contre-coeur à se rendre à ce forum.

Le ministre allemand de l’Economie Peter Altmaier a appelé lundi de son côté les Européens à ne plus autoriser d’exportations d’armes vers l’Arabie saoudite tant qu’elle n’aura pas fait la lumière sur le meurtre de Khashoggi.

Et lundi soir, heure du Royaume-Uni, la Première ministre britannique Theresa May a réclamé « la vérité sur ce qui s’est passé » au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre.

Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump, a déclaré lundi avoir recommandé au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane d’être « transparent » sur la mort du journaliste Jamal Khashoggi, dont l’Arabie saoudite a reconnu samedi qu’il avait été victime d’un meurtre au sein de son consulat en Turquie.

Interrogé par CNN sur ce qu’il avait conseillé au prince héritier, surnommé « MBS », M. Kushner a répondu: « Simplement d’être transparent. D’être complètement transparent. Le monde regarde. »

Il a également affirmé avoir demandé à Mohammed ben Salmane, qui fait face à des accusations d’implication dans ce meurtre, de prendre cette affaire « très au sérieux ».

Selon M. Kushner, le gouvernement Trump est actuellement « dans une phase de recherche des faits ».

« Nous recueillons le plus de faits possible de plusieurs endroits », a-t-il dit. « Après cela le président et le secrétaire d’Etat (Mike Pompeo) détermineront ce que nous jugeons crédible et les actions que nous pensons devoir prendre », a-t-il poursuivi, lors d’une conférence organisée par la chaîne de télévision à New York.

« Nous avons les yeux grands ouverts », a assuré M. Kushner, qui intervient rarement dans les médias.

La veille, Donald Trump avait évoqué des « mensonges » et des « tromperies » dans les explications fournies sur la mort du journaliste. Ryad avait dans un premier temps affirmé que celui-ci était ressorti vivant du consulat saoudien à Istanbul, où il s’était rendu le 2 octobre dernier.

« Nous avons tous les jours affaire à des gens qui essaient de nous tromper de différentes manières », a dit Jared Kushner.

« Notre travail est de voir à travers cela mais également de rester concentré sur ce qui est le meilleur pour les Américains », a-t-il ajouté, rappelant que l’Arabie saoudite était « un très grand allié », notamment face à l’Iran qui « finance le terrorisme dans la région ».

Mohammed ben Salmane a développé des relations étroites avec la Maison Blanche sous Donald Trump, en particulier avec Jared Kushner, mari de la fille du président, Ivanka Trump.

Egalement en charge du dossier israélo-palestinien, M. Kushner était par ailleurs interrogé sur le plan de paix pour régler ce conflit, dont le gouvernement de Donald Trump ne cesse de retarder la divulgation.

« Je pense que nous avons fait beaucoup de progrès. Le président a réalisé un très bon travail en ne permettant pas aux vieux schémas de pensée de restreindre son action », a-t-il simplement déclaré.

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