Khashoggi : recherches dans une forêt, une crise majeure se profile entre Ryad et ses alliés

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La forêt d’Istanbul où sont menées recherches sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 19 octobre 2018. (AFP/OZAN KOSE)

La Turquie a élargi les recherches à une forêt d’Istanbul dans l’enquête sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, une affaire qui prend les allures d’une crise majeure entre Ryad et ses alliés occidentaux après que Donald Trump a admis qu’il était probablement mort.
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Mise à jour 19/10/2018, 13h40

Le parquet turc a recueilli vendredi les témoignages d’employés turcs du consulat saoudien à Istanbul dans le cadre de l’enquête sur la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, une affaire qui prend les allures d’une crise majeure entre Ryad et ses alliés occidentaux après que Donald Trump a admis qu’il était probablement mort.

Au total, 15 membres du personnel du consulat ont été entendus, a précisé la chaîne de télévision privée NTV.

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Selon les médias, les enquêteurs turcs se sont concentrés sur cette vaste forêt après que des images de vidéosurveillance prises le 2 octobre, jour de la disparition de Jamal Khashoggi, eurent montré, a rapporté la chaîne de télévision privée NTV, au moins un véhicule muni de plaques diplomatiques y pénétrer après avoir quitté le consulat.

Le journaliste n’a pas été revu depuis qu’il s’est rendu au consulat à Istanbul pour une démarche administrative et des responsables turcs affirment qu’il y a été assassiné par un commando spécialement arrivé de Ryad.

La presse turque, disant s’appuyer sur des enregistrements sonores réalisés sur place, publie depuis plusieurs jours des informations accablantes pour Ryad, selon lesquelles Jamal Khashoggi a été torturé et décapité dans le consulat dès le jour de sa disparition.

Pour le New York Times, la monarchie saoudienne pourrait faire porter le chapeau de l’affaire Khashoggi à un haut responsable des services de renseignement, le général Ahmed Assiri, qui est aussi est un conseiller de « MBS », le surnom du prince héritier Mohammed ben Salmane.

Le journaliste de renom saoudien Jamal Khashoggi, donné pour probablement mort par le président Donald Trump, est passé du statut d’initié de la famille royale saoudienne à celui de franc détracteur du puissant prince héritier Mohammed ben Salmane.

Dans sa dernière contribution au Washington Post, il dénonçait les entraves à la liberté de la presse dans le monde arabe, affirmant: « Hélas, cette situation ne changera probablement pas ».

Jamal Khashoggi devait avoir 60 ans le 13 octobre, mais le 2, il est entré au consulat saoudien à Istanbul et n’est pas réapparu depuis. Des journaux turcs ont affirmé qu’il y avait été torturé et sauvagement assassiné. Washington a sommé Ryad de publier les résultats de son enquête rapidement.

Il a eu une carrière riche en rebondissements qui l’a fait évoluer en 35 ans entre l’islam politique des Frères musulmans, les médias saoudiens, les cercles dirigeants à Ryad et les plus grands titres de la presse internationale, dont le Washington Post.

Il s’était exilé aux Etats-Unis lors d’une vague d’arrestations en septembre 2017 dans le royaume saoudien et n’avait cessé depuis de dénoncer les « excès » du prince Mohammed, 33 ans, surnommé MBS.

A l’époque, il avait annoncé avoir été interdit de s’exprimer dans le quotidien panarabe Al-Hayat, propriété du prince saoudien Khaled ben Sultan al-Saoud, pour avoir défendu la confrérie des Frères musulmans, classée « terroriste » par Ryad.

Le 6 mars 2018, il écrivait dans un éditorial cosigné avec l’historien britannique Robert Lacey dans le Guardian: « Pour son programme de réformes intérieures, le prince héritier mérite des éloges. Mais ce jeune et impétueux innovateur n’a ni encouragé ni permis le moindre débat en Arabie saoudite ».

MBS « semble faire bouger le pays d’un extrémisme religieux d’une autre époque vers son propre extrémisme +Vous devez accepter mes réformes+. Son programme ignore-t-il la plus importante des réformes, la démocratie? »

– Rédacteur-en-chef engagé –

Grand de taille, portant des lunettes et tantôt un bouc tantôt une barbe naissante grisonnante, Jamal Khashoggi est né le 13 octobre 1958 dans la ville sainte de Médine (ouest de l’Arabie saoudite).

Il a obtenu en 1982 un diplôme de gestion à l’Université d’Etat d’Indiana, aux Etats-Unis.

Il a commencé sa carrière en travaillant pour des quotidiens saoudiens, dont le Saudi Gazette et Asharq al-Awsat, couvrant notamment le conflit en Afghanistan.

A l’époque, une photo du jeune Khashoggi avait circulé le montrant avec un fusil d’assaut et des vêtements afghans.

Il n’avait pas combattu aux côtés des moudjahidine en guerre contre les Soviétiques, mais avait épousé leur cause financée par la CIA américaine et les services secrets saoudiens.

Jamal Khashoggi avait interviewé Ben Laden en Afghanistan et au Soudan mais, dans les années 1990, il avait pris ses distances avec le chef d’Al-Qaïda quand celui-ci avait basculé dans la violence contre l’Occident.

Plus tard, il avait occupé des postes de responsabilité dans des journaux saoudiens. Jugé trop progressiste, il avait été en 2003, au bout de 54 jours seulement, contraint à la démission du poste de rédacteur-en-chef du quotidien saoudien Al-Watan.

Il y était revenu en 2007, mais était reparti en 2010 après un éditorial jugé offensant pour les salafistes, courant rigoriste de l’islam.

– Conseiller gouvernemental –

Neveu du célèbre marchand d’armes Adnan Khashoggi, Jamal est issu d’une grande famille saoudienne qui a des origines lointaines turques.

Il a longtemps entretenu des rapports ambigus avec le pouvoir saoudien, ayant occupé des postes de conseiller à Ryad et à Washington, notamment auprès d’un ambassadeur, le prince Turki al-Fayçal, qui a aussi dirigé les services de renseignement pendant plus de 20 ans.

Un autre prince, le milliardaire Al-Walid ben Talal, lui avait confié la direction d’Alarab, une grande chaîne panarabe d’information en continu. Mais ce projet, qui devait être lancé en 2015 depuis Bahreïn, n’a jamais vu le jour après une interdiction des autorités de Manama, proches de Ryad.

Le prince Al-Walid a lui-même été détenu entre novembre 2017 et janvier 2018 à l’hôtel Ritz-Carlton de Ryad avec des dizaines de personnalités accusées de « corruption » par une commission présidée par le prince héritier.

Dès septembre 2017, dans une tribune publiée par le Washington Post, Jamal Khashoggi écrivait: « Quand je parle de peur, d’intimidation, d’arrestations et d’humiliations publiques d’intellectuels et de dirigeants religieux et que je vous dis que je suis d’Arabie saoudite, êtes-vous surpris? »

Les autorités saoudiennes lui avaient précédemment demandé d’arrêter d’utiliser son compte Twitter alors qu’il avait « incité à la prudence par rapport à une étreinte trop forte » du président Trump, très apprécié au palais royal à Ryad.

Il avait aussi critiqué l’implication saoudienne dans la guerre au Yémen ainsi que l’embargo imposé au Qatar voisin, accusé par Ryad de soutenir les Frères musulmans et d’entretenir des liens avec l’Iran.

Dans sa dernière tribune au Washington Post, Jamal Khashoggi avait loué le Qatar par rapport à ses voisins qui cherchent à « maintenir le contrôle de l’information afin d’appuyer +l’ancien ordre arabe+ ».

Le 2 octobre, Jamal Khashoggi était entré au consulat saoudien à Istanbul pour des démarches administratives en vue de son mariage avec une Turque, Hatice Cengiz, mais il n’a plus été vu vivant.

Selon elle, il voulait être un journaliste influent à Washington et « la voix de ses collègues qui ne peuvent plus s’exprimer ».

– Accumulation d’indices –

Mais la diffusion, jeudi, de nouvelles images retraçant les mouvements à Istanbul d’un officier des services de sécurité proche de Mohammed ben Salmane, a renforcé les soupçons sur une implication de Ryad au plus haut niveau dans la disparition de Jamal Khashoggi, un chroniqueur du Washington Post installé aux Etats-Unis depuis 2017 après être tombé en disgrâce à la cour royale d’Arabie.

Devant cette accumulation d’indices, le président américain, qui a d’abord cherché à ménager son allié saoudien, a pour la première fois admis jeudi que ce journaliste était très probablement mort, menaçant l’Arabie saoudite de « très graves » conséquences si sa responsabilité était avérée.

« Cela me semble bien être le cas. C’est très triste », a déclaré Donald Trump, interrogé jeudi sur le possible décès Jamal Khashoggi. « C’est mauvais, très mauvais », a-t-il ajouté.

Ces déclarations marquent un net changement de ton de la part du locataire de la Maison Blanche. M. Trump avait en effet dans un premier temps opté pour une posture moins tranchée et avait mis en avant les énormes intérêts stratégiques liant son pays au royaume sunnite, citant la lutte contre le terrorisme, la nécessité de contrer l’influence de l’Iran chiite mais aussi les contrats d’armement et leurs retombées économiques.

Washington a cependant décidé d’accorder un délai supplémentaire aux Saoudiens pour expliquer la disparition de ce journaliste.

« Nous devons leur donner quelques jours de plus pour mener à bien (les investigations) afin que nous ayons une bonne compréhension des faits », a déclaré le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, de retour d’un déplacement à Ryad et à Ankara.

Le chef de la diplomatie turque a démenti vendredi que son pays ait fourni à M. Pompeo au cours de sa visite « un quelconque enregistrement sonore » permettant de déterminer ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi.

« Il est hors de question pour la Turquie de fournir un quelconque enregistrement sonore à Pompeo ou à tout autre responsable américain », a dit celui-ci, Mevlut Cavusoglu.

On ne critique pas ses alliés. Plus que tout autre gouvernement américain, l’administration de Donald Trump assume parfaitement le deux poids deux mesures en matière des défense des droits de l’homme, sur lequel sa gestion des relations avec l’Arabie saoudite jette une lumière crue.

Depuis la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, et alors que des soupçons d’assassinat semblent converger vers Ryad et l’entourage du prince héritier Mohammed ben Salmane, les Etats-Unis prennent soin de ménager ce précieux allié, au risque de donner l’impression de couvrir ses méfaits.

Marchés cruciaux pour l’économie américaine, lutte antiterroriste et effort pour contre-carrer l’Iran: Washington le dit clairement, priorité aux intérêts nationaux.

« Toutes les gouvernements sont à la recherche de l’équilibre entre la sécurité nationale et les droits de l’homme », reconnaît Sarah Margon, directrice de l’organisation Human Rights Watch à Washington. Et selon elle, « aucun n’a encore trouvé la réponse parfaite. »

« Mais Trump et ses ministres ont tout simplement laissé tomber le sujet », dit-elle à l’AFP.

– « Tradition réaliste » –

Pour Rob Berschinski, de Human Rights First, « en tentant de couper les fonds pour promouvoir la démocratie et les droits de l’Homme à l’étranger, en affichant sa proximité avec des dictateurs, en taxant les journalistes d’+ennemis+, Trump a clairement fait savoir qu’il ne pense pas que les Etats-Unis gagnent à être vus comme une force du Bien dans le monde ».

L’un des seuls sujets encore vraiment porté par l’administration républicaine est la défense de la liberté de religion, chère au vice-président Mike Pence, proche des milieux évangéliques. Mais là aussi, les alliés comme Ryad sont épargnés.

Cette politique est tellement assumée qu’elle a été théorisée.

Alors que le chef de la diplomatie de l’époque, Rex Tillerson, avait provoqué des remous en mai 2017 en estimant que la promotion des valeurs démocratiques pouvait être un « obstacle » pour la défense des intérêts américains, son bras droit, Brian Hook, lui avait rédigé une note avec cette « ligne directrice »: « les alliés doivent toujours être traités différemment, et mieux, que les adversaires ».

« Dans le cas d’alliés des Etats-Unis comme l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Philippines, l’administration est dans son bon droit lorsqu’elle met l’accent sur les bonnes relations », « et fait face honnêtement à des compromis difficiles en matière de droits de l’homme », écrivait-il, expliquant que Donald Trump s’inscrivait pleinement dans la « tradition réaliste », par contraste avec les options « libérales » ou « idéalistes » qui avaient souvent prévalu depuis la fin de la guerre froide.

– « Amoral », voire « immoral » –

En revanche, ajoutait ce diplomate, l’accent doit être mis sur les droits de l’homme lorsqu’il s’agit de dénoncer des adversaires « comme la Chine, la Russie, la Corée du Nord ou l’Iran ».

Depuis, Brian Hook a été chargé de diriger la campagne de pression contre Téhéran, ennemi numéro un des Etats-Unis, et vient de publier un rapport pour énumérer les actes « néfastes » de la République islamique à l’étranger comme à l’intérieur du pays — avec un chapitre sur les atteintes à l’environnement, étonnant de la part d’un gouvernement américain peu porté sur l’écologie.

Engagé dans une offensive contre la Chine, Washington a aussi ouvert un nouveau front pour pourfendre les discriminations massives dont sont victimes les musulmans ouïghours et les autres minorités religieuses.

Mais sur la Corée du Nord, après avoir fait acclamer au Congrès, lors de son discours sur l’état de l’Union début 2018, un transfuge victime des pires abus, Donald Trump semble avoir totalement passé le thème des droits de l’homme par pertes et profits. Même si le rapport annuel du département d’Etat américain continue de dépeindre Pyongyang comme l’un des pires régimes pour ses concitoyens, ce n’est officiellement pas la priorité depuis que le président discute du désarmement nucléaire nord-coréen avec le dirigeant Kim Jong Un, avec lequel M. Trump affirme bien s’entendre.

Selon Rob Berschinski, qui était chargé de ces sujets sous la précédente administration démocrate de Barack Obama, « Trump est fondamentalement amoral, donc pour lui, la répression saoudienne à l’intérieur du pays ou la brutalité dans des endroits comme le Yémen sont des non sujets ».

« Il arrive un moment où une politique étrangère amorale devient immorale », prévient toutefois sur Twitter le président du Council on Foreign Relations Richard Haass. « C’est le cas de la politique étrangère de Donald Trump. »

– « Volonté de blanchir l’Arabie saoudite » –

Selon M. Trump, les Etats-Unis ont demandé à avoir accès à cet enregistrement « s’il existe ». M. Pompeo a lui-même démenti des informations de médias américains selon lesquelles il avait eu accès à ce supposé enregistrement.

Devant l’ampleur prise par l’affaire Khashoggi, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a annoncé jeudi qu’il ne se rendrait pas à une conférence économique organisée à Ryad, suivant l’exemple d’un nombre croissant de personnalités de premier plan, dont le ministre français de l’Economie Bruno Le Maire.

Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters Sans Frontières et le Comité de protection des journalistes ont appelé jeudi la Turquie à demander une enquête de l’ONU sur l’affaire Khashoggi.

« L’implication des Nations unies est la meilleure garantie contre une volonté de blanchir l’Arabie saoudite ou contre les tentatives d’autres gouvernements de passer sous silence le problème afin de préserver des relations commerciales lucratives avec Riyad », a déclaré Robert Mahoney, le directeur exécutif adjoint du Comité de protection des journalistes, dans un communiqué.

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