Malgré l’affaire Khashoggi, Ryad garde les mains libres au Yémen

0
Une jeune fille yéménite, devant un mur criblée de balles, à Taez (Yémen), le 30 septembre 2018. (AFP/Archives/Ahmad AL-BASHA)

Le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi a provoqué une profonde crise internationale, mais celle-ci ne devrait avoir aucun impact sur les victimes du conflit au Yémen où l’Arabie saoudite dirige une coalition militaire, estiment des experts.

Mercredi, au moins 24 civils sont morts dans des frappes aériennes dans la province de Hodeida, dans l’ouest du Yémen, en proie à de violents combats entre les rebelles Houthis, soutenus par l’Iran, et les forces gouvernementales appuyées, notamment dans les airs, par Ryad et ses alliés.

Ces frappes ont notamment touché une usine de conditionnement de légumes, tuant plusieurs employés, selon l’ONU.

L’Arabie saoudite a été accusée à plusieurs reprises de bavures ayant coûté la vie à des centaines de civils, depuis son intervention en mars 2015 à la tête de la coalition militaire appuyant les forces gouvernementales au Yémen.

La guerre a fait près de 10.000 morts, et 14 millions de personnes sont menacées par une famine imminente, selon l’ONU. Pour le seul mois de septembre, le pays a été touché par 154 raids aériens, d’après Yemen Data Project, une organisation répertoriant les données liées au conflit.

Malgré ces chiffres alarmants, cette guerre peine à capter l’attention internationale.

Depuis l’assassinat de Jamal Khashoggi le 2 octobre au consul saoudien d’Istanbul, les actions de Ryad dans cette affaire sont scrutées de près par la communauté internationale. Mais, soulignent les analystes, le royaume garde les mains libres au Yémen où un civil est tué toutes les trois heures, selon l’ONG Oxfam.

– « Affaire complexe » –

« L’Arabie saoudite a été pointée du doigt pour le meurtre de Jamal Khashoggi, bien plus qu’elle ne l’a été au cours des dernières années de guerre au Yémen », remarque Farea al-Muslimi, chercheuse associée au cercle de réflexion Chatham House.

Soutenant le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi contre les rebelles Houthis, la coalition dirigée par Ryad contrôle l’espace aérien du Yémen et impose un embargo sur le port de Hodeida où transite la majorité de l’aide humanitaire.

Ryad afirme vouloir empêcher les Houthis de recevoir des armes venues d’Iran.

Des enquêteurs de l’ONU ont déclaré en août que tous les acteurs du conflit avaient commis des crimes de guerre potentiels. Ils ont toutefois relevé que les frappes de la coalition menée par l’Arabie Saoudite « ont causé le plus de victimes civiles directes ».

Mais il est peu probable que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane soit un jour pris à parti pour son rôle dans cette guerre.

« Le meurtre de Jamal (Khashoggi) relève d’un scénario clair: les Occidentaux n’ont eu aucun rôle immédiat dans tout ceci », explique Mme Muslimi.

La situation au Yémen « en revanche est complexe », ajoute-t-elle, soulignant que les rôles des uns et des autres ne « sont ni noirs ni blancs ».

Plus de 98% des armes importées par l’Arabie saoudite viennent d’Europe et des Etats-Unis, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

Si l’Allemagne a annoncé suspendre ses ventes d’armes à Ryad à la suite du meurtre de Khashoggi, le président français Emmanuel Macron a dans un premier temps balayé cette option, la jugeant « démagogique », avant d’appeler à « une position coordonnée au niveau européen ».

De son côté, le président américain Donald Trump a déclaré ne pas aimer « l’idée de mettre fin à un investissement de 110 milliards de dollars », montant de la dernière commande saoudienne de matériel militaire américain.

Ahmed Hassan hurle de douleur au moment où le médecin le pose délicatement sur une balance pour le peser. Le visage et le corps décharnés, ce bébé yéménite de quelques mois est affamé.

A l’hôpital Sabaeen de Sanaa, les infirmières préparent du lait en poudre et remplissent des seringues, rationnant ainsi les portions données aux enfants malnutris qui arrivent pour des traitements d’urgence.

Parfois même incapables d’avaler tellement leur corps est affaibli, les enfants sont nourris à l’aide de sondes.

« La vie est devenue très difficile (…) mais nous faisons de notre mieux, compte tenu des circonstances », confie Oum Tarek, dont le bébé de neuf mois est pris en charge pour malnutrition.

« Nous ne sommes pas d’ici, nous louons une très vieille maison pour 10.000 riyals (environ 35 euros) à Hiziaz », au sud de Sanaa, dit-elle à l’AFP.

Son bébé, raconte-t-elle, est tombé malade car elle n’avait plus les moyens de lui acheter du lait en poudre, compte tenu de l’importante somme que représente la location de la maison.

Les quatre années de guerre entre le gouvernement yéménite et les rebelles Houthis ont plongé le pays au bord d’une « famine géante et imminente », selon l’ONU qui estime que 14 millions de personnes –soit la moitié de la population– pourraient en être victimes.

Le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, Mark Lowcock, a affirmé lundi que le risque de famine au Yémen est « plus important que tout ce qu’un professionnel du secteur a pu voir au cours de sa carrière professionnelle ».

– « Porte de la mort » –

A l’hôpital de Sabaeen, le pédiatre Charaf Nachwan affirme que certaines familles n’ont même pas les moyens de payer le transport pour arriver à la clinique.

« Leurs enfants sont donc laissés des jours, des semaines, souffrant de malnutrition, jusqu’à ce que quelqu’un les aide avec un peu d’argent. A ce stade, nous faisons face à des cas très graves », se désole-t-il.

Depuis l’intervention en mars 2015 d’une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite en soutien au gouvernement yéménite, le conflit a fait selon l’ONU près de 10.000 morts –des ONG de défense des droits humains estimant que le bilan serait cinq fois plus important–, en majorité des civils, et provoqué la pire crise humanitaire au monde.

L’ONU a réclamé cette semaine « un cessez-le-feu humanitaire » autour des installations participant à la distribution d’aide alimentaire, mais ni les rebelles soutenus par l’Iran, ni Ryad et ses alliés ne semblent avoir répondu à l’appel.

Les deux parties se disputent le contrôle du pays qui partage une frontière avec l’Arabie saoudite et possède plusieurs ports stratégique.

Les rebelles contrôlent la capitale Sanaa et d’importantes régions dans le nord et l’ouest du pays, où se trouve notamment la ville de Hodeida. Près des trois quarts de l’aide humanitaire entrant au Yémen transite par son port.

La coalition sous commandement saoudien, qui contrôle l’espace aérien au Yémen, impose un blocus quasi-total à ce port, ainsi qu’à l’aéroport de la capitale.

Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une baisse de 2,6% de la croissance du Yémen en 2018, tandis que l’inflation devrait atteindre 42%.

Face à cette situation, le docteur Nachwan assure que le personnel médical fait son maximum pour sauver les enfants.

« Les cas que nous traitons ici à l’hôpital sont graves. A la porte de la mort parfois. Nous faisons notre travail, nous faisons tout ce que nous pouvons pour rendre (aux enfants) leur santé », dit-il.

« Certains s’en sortent. D’autres meurent ».

– « Crimes de guerre » –

En août, une bombe larguée sur un bus au Yémen dans un raid attribué à la coalition menée par Ryad a tué 51 personnes, dont 40 enfants. Elle avait été conçue par l’entreprise américaine Lockheed Martin, a révélé la chaîne américaine CNN.

L’ancien président américain Barack Obama avait interdit la vente de bombes guidées à l’Arabie saoudite, mais cette interdiction a été levée par M. Trump.

L’armée américaine fournit aux forces saoudiennes une aide pour le ciblage de ses raids et le partage de renseignements notamment.

Pour Kristine Beckerle, spécialiste du Yémen pour Human Rights Watch, chaque Yéménite victime d’une frappe de la coalition dirigée par Ryad « mérite autant notre attention qu’un chroniqueur du Washington Post », quotidien américain avec lequel collaborait Jamal Khashoggi.

« Un fiancé le jour de son mariage. Des villageois construisant un puits. Des gens au marché… Ils ont tous été tués lors de bombardements de la coalition », rappelle-t-elle.

« Aucun de ces probables crimes de guerre au Yémen ne sont parvenus à susciter le même genre d’indignation internationale que ne l’a fait le meurtre de Khashoggi ces dernières semaines », note la chercheuse.

Suivant: Au Yémen en guerre, la famine frappe et tue des enfants

Les commentaires sont fermés.