Le Nobel de la paix à deux héros de la lutte contre les violences sexuelles

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(Montage photos du 5 octobre 2018 du médecin congolais Denis Mukwege et de la Yazidie Nadia Murad, prix Nobel de la Paix 2018. (AFP/Frederick FLORIN)

Le prix Nobel de la paix a été attribué vendredi au médecin congolais Denis Mukwege et à la Yazidie Nadia Murad, ex-esclave du groupe État islamique, deux champions de la lutte contre les violences sexuelles employées comme « armes de guerre » dans les conflits.

L’un gynécologue de 63 ans, l’autre victime de 25 ans devenue porte-parole d’une cause, Denis Mukwege et Nadia Murad incarnent un élan planétaire qui dépasse le cadre des seuls conflits, comme en témoigne le raz-de-marée #MeToo déclenché il y a un an jour pour jour par des révélations de presse.

Ils sont récompensés « pour leurs efforts pour mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre », a déclaré la présidente du comité Nobel norvégien, Berit Reiss-Andersen.

La ministre des Affaires étrangères, l’honorable Chrystia Freeland, et la ministre du Développement international, l’honorable Marie-Claude Bibeau, ont pour leur part fait aujourd’hui la déclaration suivante :

«Nous saluons la décision du Comité Nobel d’attribuer le Prix Nobel de la Paix à Nadia Murad et Denis Mukwege. Une telle reconnaissance s’imposait pour que soit mise en lumière l’utilisation méprisable de la violence sexuelle et fondée sur le genre dans les conflits armés.

«Le viol et l’esclavage sexuel ne sont que deux des crimes horribles commis contre des femmes et des filles pendant les conflits armés. Cette violence atteint fondamentalement les droits de la personne et étouffe les progrès vers l’égalité, le développement, la paix et la sécurité.

«Le gouvernement du Canada appuie fermement les efforts visant à mettre fin à la violence sexuelle dans les conflits armés. Nous avons investi dans le renforcement du pouvoir des femmes et des filles dans les États fragiles où sont commis ces crimes odieux.

«Le travail exemplaire de Mme Murad et du docteur Mukwege aide les survivantes et contribue à mettre fin à la violence sexuelle. Nous les félicitons et nous nous engageons à continuer de travailler à notre objectif commun, soit celui de mettre fin aux actes de violence sexuelle et fondée sur le genre qui sont commis

– Mukwege en pleine opération –

Femmes, enfants et même bébés de quelques mois… Denis Mukwege a soigné quelque 50.000 victimes de viols à l’hôpital de Panzi qu’il a fondé en 1999 à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Il était en pleine opération lorsque l’annonce est tombée dans un hôpital subitement en liesse, selon une de ses collègues. « Il est maintenant dans son bureau et est un peu agacé parce qu’on ne le laisse pas répondre tranquillement au comité Nobel », a expliqué la pneumologue Ellinor Ädelroth à l’agence suédoise TT.

« L’homme qui répare les femmes » – titre d’un documentaire qui lui a été consacré – considère ces violences sexuelles comme des « armes de destruction massive ».

« Nous avons pu tracer la ligne rouge contre l’arme chimique, l’arme biologique, l’arme nucléaire. Aujourd’hui, nous devons aussi mettre une ligne rouge contre le viol comme arme de guerre », déclarait-il à l’AFP en 2016.

Travailler sans relâche et ne jamais se résigner à l’horreur. Le Dr Denis Mukwege, qui a reçu vendredi le prix Nobel de la Paix, « répare » depuis des années les femmes violées victimes des guerres oubliées dans l’est de la République démocratique du Congo.

A deux mois et demi d’élections cruciales en RDC, les jurés du prix Nobel ont aussi récompensé une voix parmi les plus sévères envers le régime du président Joseph Kabila, davantage entendue à l’étranger qu’au pays.

« L’homme cesse d’être homme lorsqu’il ne sait plus donner l’amour et ne sait plus donner l’espoir aux autres », déclarait-il en 2015 au personnel de l’hôpital de Panzi qu’il dirige à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu.

Âgé de 63 ans, marié et père de cinq enfants, le Dr Mukwege aurait pu rester en France après ses études à Angers (centre-ouest). Il a fait le choix de retourner dans son pays, et d’y rester aux heures les plus sombres.

Profondément croyant, ce fils de pasteur pentecôtiste « vit ses valeurs dans tout ce qu’il fait », et surtout, il « n’abandonne jamais », témoigne une Européenne qui a travaillé avec lui pendant plusieurs années à Panzi.

Par son combat pour la dignité des femmes du Kivu, il est aussi de fait le porte-parole des millions de civils menacés par les exactions des groupes armés ou des grands délinquants du Kivu, région riche en coltan.

Lui-même dans le viseur, il échappe de peu un soir d’octobre 2012 à une tentative d’attentat. Après un court exil en Europe, il rentre en janvier 2013 à Bukavu.

Entre deux voyages à l’étranger, comme cette année en Irak pour lutter contre la stigmatisation des femmes violées yazidies, le docteur Mukwege vit dans fondation de Panzi, qui se trouve sous la protection permanente de soldats de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco).

« C’est un homme droit, juste et intègre mais intraitable avec la médiocrité » qui veut faire de Panzi un pôle de référence « aux normes internationalement reconnues », dit de lui le Dr Levi Luhiriri, médecin de l’hôpital. Sa fondation est largement soutenue par l’Union européenne.

– « Guerre sur le corps des femmes » –

Né en mars 1955 à Bukavu, dans ce qui est alors le Congo belge, Denis Mukwege est le troisième de neuf enfants. Après des études de médecine au Burundi voisin, il rentre au pays pour exercer à l’hôpital de Lemera, sur les Moyens Plateaux du Sud-Kivu.

Il découvre alors les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, sont régulièrement victimes de graves lésions génitales post-partum les condamnant à une incontinence permanente.

Après une spécialisation en gynécologie-obstétrique en France, il rentre à Lemera en 1989, pour animer le service gynécologique. Lorsqu’éclate la première guerre du Congo, en 1996, l’hôpital est totalement dévasté.

En 1999, le Dr Mukwege crée l’hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d’accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que le Kivu sombre dans l’horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et de ses viols de masse.

Cette « guerre sur le corps des femmes », comme l’appelle le médecin, continue encore aujourd’hui. « En 2015, on avait observé une diminution sensible des violences sexuelles. Malheureusement, depuis fin 2016-2017, il y a une augmentation », confiait-il à l’AFP en mars.

Déjà récompensé en Europe, aux États-Unis et en Asie pour son action, ce colosse débordant d’énergie à la voix grave et douce a lancé en 2014 un mouvement féministe masculin, V-Men Congo.

Il prête son image à une campagne mondiale incitant les grandes multinationales à contrôler leurs chaînes d’approvisionnement pour s’assurer qu’elles n’achètent pas des « minerais du sang », qui contribuent à alimenter la violence dans l’est du Congo.

Depuis 2015, alors que la RDC s’enfonce dans une crise politique émaillée de violences, « L’Homme qui répare les femmes », comme le décrit un documentaire sur son combat a dénoncé à plusieurs reprises « le climat d’oppression […] et de rétrécissement de l’espace des libertés fondamentales » dans son pays.

Le nouveau prix Nobel a encouragé fin juin les Congolais « à lutter pacifiquement » contre le régime du président Joseph Kabila plutôt que de miser sur les élections prévues le 23 décembre « dont on sait d’avance qu’elles seront falsifiées ».

« Nous sommes dirigés par des gens qui ne nous aiment pas », s’était-il emporté en mars devant l’AFP en réaction au boycott par Kinshasa d’une conférence humanitaire sur la RDC.

A ceux qui le croient tenté par la politique, il rétorque néanmoins que seuls comptent pour lui les malades de Panzi, mais qu’il n’entend en rien renoncer à sa liberté d’expression.

– « On ne s’habitue jamais » –

Sa colauréate irakienne Nadia Murad, issue de la minorité yazidie, a elle-même vécu ces horreurs dans sa chair.

Comme des milliers de filles et femmes de sa communauté, elle a été réduite en esclavage sexuel par le groupe jihadiste État islamique (EI) en 2014, avant de parvenir à s’évader.

« La première chose qu’ils ont faite, c’est de nous forcer à nous convertir à l’Islam », confiait-elle à l’AFP il y a deux ans. « Après, ils ont fait ce qu’ils ont voulu ».

Ambassadrice de l’ONU pour la dignité des victimes du trafic d’êtres humains depuis 2016, Nadia Murad, dont six frères et la mère ont été tués par l’EI, milite désormais pour que les persécutions commises contre les Yazidis soient considérées comme un génocide.

« On ne s’habitue jamais à raconter son histoire. On la revit chaque fois », confie-t-elle dans son livre « Pour que je sois la dernière ». Mais « mon histoire, relatée honnêtement et prosaïquement, est l’arme la plus efficace dont je dispose pour lutter contre le terrorisme, et j’ai bien l’intention de m’en servir jusqu’à ce que ces criminels soient traduits en justice ».

Dès l’annonce du comité Nobel, les félicitations ont afflué. Le patron de l’Otan, Jens Stoltenberg, a salué des « efforts inlassables pour faire la lumière et mettre fin aux crimes les plus sombres ». Les Nations unies ont salué un prix « fantastique » qui « aidera à faire avancer le combat contre les violences sexuelles comme arme de guerre dans les conflits ».

« Ce sont deux excellents lauréats qui lancent un cri d’humanité au milieu d’horreurs inimaginables », a réagi la chancelière allemande Angela Merkel via son porte-parole.

A 25 ans, Nadia Murad a survécu aux pires heures traversées par son peuple, les Yazidis d’Irak, jusqu’à en devenir une porte-parole respectée et à décrocher le Nobel de la paix.

Nadia Murad et le médecin congolais Denis Mukwege, qui a également reçu cette récompense vendredi, oeuvrent à « mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre », selon le comité Nobel.

Jeune fille au visage fin et pâle encadré par de longs cheveux bruns, Nadia Murad aurait pu couler des jours tranquilles dans son village de Kosho, près du bastion yazidi de Sinjar (nord irakien), une zone montagneuse coincée aux confins de l’Irak et de la Syrie.

Mais la percée fulgurante des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) en 2014 en a décidé autrement.

Un jour d’août, sur des pick-up surmontés de leur drapeau noir, ils ont fait irruption, tué des hommes, transformé en enfants-soldats les plus jeunes et condamné des milliers de femmes aux travaux forcés et à l’esclavagisme sexuel.

Aujourd’hui encore, Nadia Murad –comme son amie Lamia Haji Bachar, avec laquelle elle obtenait en 2016 le prix Sakharov du Parlement européen– n’a de cesse de répéter que plus de 3.000 Yazidies sont toujours portées disparues, probablement encore captives.

– Torture, viols, conversion forcée –

Les jihadistes ont voulu « prendre notre honneur mais ils ont perdu leur honneur », affirmait aux eurodéputés européens celle qui a été nommée « Ambassadrice de l’ONU pour la dignité des victimes du trafic d’êtres humains ».

Ce trafic, Nadia Murad l’a vécu dans sa chair. Conduite de force à Mossoul, la « capitale » irakienne du « califat » autoproclamé de l’EI –reprise il y a plus d’un an–, son calvaire a duré durant de longs mois.

Torture, viols collectifs, vente puis multiples reventes sur les marchés aux esclaves des jihadistes, reniement forcé de sa religion: rien ne lui aura été épargné.

Car pour les combattants de l’EI et leur interprétation ultra-rigoriste de l’islam, les Yazidis sont des hérétiques.

Kurdophones, les fidèles de cette religion ésotérique ancestrale croient au Dieu unique et au « chef des anges », représenté par un paon.

Comme des milliers d’autres Yazidies, Nadia Murad a donc été « mariée » de force à un jihadiste qui l’a battue, racontait-elle lors d’un poignant discours devant le Conseil de sécurité de l’ONU à New York.

« Incapable d’endurer tant de viols et de violence », selon ses propres mots, elle a pris la fuite, un projet qu’elle parvient à mettre à exécution grâce à l’aide d’une famille musulmane de Mossoul.

Avec de faux papiers d’identité, elle gagne le Kurdistan irakien, à quelques dizaines de km à l’est de Mossoul, où elle rejoint les cohortes de déplacés entassés dans des camps.

– « Le combat nous a rassemblés » –

Là, après avoir appris la mort de six de ses frères et de sa mère, elle prend contact avec une organisation d’aide aux Yazidis qui l’aide à retrouver sa soeur en Allemagne.

C’est dans ce pays, où elle vit toujours et dont elle loue régulièrement l’accueil des Yazidis, qu’elle s’éveille au militantisme et devient une porte-parole écoutée de son peuple, qui comptait 550.000 membres en Irak avant 2014. Aujourd’hui, près de 100.000 d’entre eux ont quitté le pays et d’autres sont déplacés au Kurdistan.

C’est depuis l’Allemagne qu’elle mène « le combat de (son) peuple », selon ses mots: faire reconnaître les persécutions commises en 2014 comme un génocide.

Pour ça, les Yazidis ont une allié de taille: Amal Clooney, l’avocate et militante des droits de l’Homme libano-britannique, qui a d’ailleurs préfacé le livre de Nadia Murad, « Pour que je sois la dernière », paru en français en février.

Il y a un an exactement, après son appel, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est engagé à aider l’Irak à réunir des preuves des crimes.

Et le « combat » de Nadia Murad lui a aussi parfois réservé de bonnes surprises. Le 20 août, la jeune femme a annoncé sur Twitter ses fiançailles avec un autre militant de la cause yazidie, Abid Shamdeen.

« Le combat pour notre peuple nous a rassemblés et nous poursuivrons ce chemin ensemble », écrivait-elle.

En dessous, une photo montrait le jeune homme, un bras sur les épaules de Nadia Murad, dont le visage toujours encadré par ses longs cheveux bruns était barré, cette fois, d’un grand sourire.

– Arme « pas chère et efficace » –

Sur tous les continents, le viol fait des centaines de milliers de victimes dans les conflits ou les campagnes d’oppression de minorités.

La prise de conscience internationale progresse.

Adoptée en 2008 par le Conseil de sécurité de l’ONU, la résolution 1820 stipule que les violences sexuelles en temps de conflit « peuvent constituer un crime de guerre, un crime contre l’humanité ou un élément constitutif du crime de génocide ».

Dans la sphère civile, le tsunami #MeToo a aussi marqué les esprits.

« #MeToo et les crimes de guerre, ce n’est pas la même chose », a commenté Mme Reiss-Andersen. « Mais ils ont en revanche un point commun: c’est qu’il est important de voir la souffrance des femmes, de voir les abus et de faire en sorte que les femmes renoncent à la honte et osent parler ».

Depuis les premières révélations visant le producteur américain Harvey Weinstein en octobre 2017, le mouvement a fait tomber bon nombre de célébrités et hommes de pouvoir.

L’onde de choc s’est propagée jusqu’à l’institution Nobel puisqu’un scandale de viol a poussé l’Académie suédoise à reporter d’un an le Nobel de littérature 2018.

Denis Mukwege et Nadia Murad recevront formellement leur prix à Oslo le 10 décembre.

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