Le prince héritier saoudien dénonce comme «hideux» le meurtre de Khashoggi

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Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane pose pour une photo avec un participant du forum Future Investment Initiative (FII) à Ryad, le 23 octobre 2018.(Saudi Royal Palace/AFP/Bandar AL-JALOUD)
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Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane pose pour une photo avec un participant du forum Future Investment Initiative (FII) à Ryad, le 23 octobre 2018.(Saudi Royal Palace/AFP/Bandar AL-JALOUD)

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane a qualifié mercredi d' »incident hideux » le meurtre du journaliste et opposant Jamal Khashoggi, sa première réaction publique à cette affaire qui a suscité un tollé international et écorné l’image du royaume saoudien.

S’exprimant devant un forum international d’investissement à Ryad, l’héritier du trône du premier exportateur de pétrole au monde a également affirmé que « la justice prévaudra » dans cette affaire et qu’il n’y aurait « pas de rupture des liens avec la Turquie ».

Jamal Khashoggi a été tué au consulat saoudien à Istanbul où il s’était rendu le 2 octobre pour des formalités administratives.

Après avoir nié sa mort, Ryad, sous pression internationale accrue pour s’expliquer, a avancé plusieurs versions évoquant un temps une « rixe » ayant mal tourné puis affirmant que le meurtre avait été commis lors d’une opération « non autorisée » et dont le prince héritier, considéré comme l’homme fort du royaume, n’avait pas été informé.

Mais les explications saoudiennes n’ont guère convaincu et les Occidentaux, sceptiques, ont réclamé une enquête « crédible et transparente ».

« L’incident est très douloureux pour tous les Saoudiens. c’est un incident hideux et totalement injustifiable », a dit le prince Mohammed ben Salmane, 33 ans, dans sa première intervention publique depuis le meurtre de Jamal Khashoggi qualifié « d’assassinat politique » planifié par le président turc Recep Tayyip Erdogan.

« Beaucoup essayent d’exploiter l’affaire Khashoggi pour créer un antagonisme entre l’Arabie saoudite et la Turquie mais ils ne réussiront pas », a ajouté le prince héritier qui a eu un entretien téléphonique mercredi avec M. Erdogan, le premier depuis le début de l’affaire.

– Forum éclipsé –

La presse turque a publié des détails macabres sur le meurtre du journaliste saoudien qui collaborait avec le Washington Post. Mais si les médias, ainsi que des responsables turcs anonymes, ont mis en cause Mohammed ben Salmane, M. Erdogan s’est jusqu’à présent gardé de l’accuser directement.

Ryad a annoncé des arrestations et des limogeages, notamment au sommet des services de renseignement dans le cadre de cette affaire et affirmé que toutes les personnes impliqués dans ce meurtre rendraient des comptes.

C’est au deuxième jour du Future Investment Initiative (FII), boycotté par des dirigeants politiques et des chefs d’entreprise occidentaux après l’affaire Khashoggi que le prince héritier s’est exprimé.

Malgré annonces, concerts et buffets, ce forum qui s’achève jeudi, destiné à projeter à l’international le royaume pétrolier désertique comme une destination d’affaires lucrative, a été totalement éclipsé d’un point de vue économique par les retombées politiques du meurtre du journaliste.

Les organisateurs saoudiens du FII se sont efforcés néanmoins de montrer que les affaires suivent leur cours normal, annonçant notamment 12 « méga-projets » d’une valeur de plus de 50 milliards de dollars (43 milliards d’euros), notamment dans les secteurs du pétrole, du gaz et des infrastructures.

– « Ce n’est pas fini » –

Dans une première mesure de rétorsion au meurtre, les Etats-Unis ont annoncé qu’ils allaient révoquer les visas de suspects – 21 Saoudiens qui n’ont plus le droit d’en demander un.

La Grande-Bretagne leur a emboîté le pas, annonçant l’annulation de tout éventuel visa pour le Royaume-Uni, détenu par les suspects de l’assassinat de Khashoggi.

Proche allié de Ryad, le président américain Donald Trump a estimé mardi que l’opération de dissimulation saoudienne, « l’une des pires de l’Histoire », avait été un « fiasco total ».

Interrogé par le Wall Street Journal sur une éventuelle implication de MBS dans le meurtre de Jamal Khashoggi, il a rappelé que le prince héritier « est en charge » des affaires courantes en Arabie saoudite en ce moment. « Donc si qui que ce soit avait pu être impliqué, ce serait lui ».

En Turquie, l’agence de presse étatique turque Anadolu a affirmé que les autorités saoudiennes n’avaient pas autorisé les enquêteurs turcs à fouiller un puits situé dans le jardin du consulat, alors que le corps de Khashoggi, tué à l’âge de 59 ans, n’a toujours pas été retrouvé.

Les services de renseignement d’Ankara ont en outre partagé avec la directrice de la CIA Gina Haspel des éléments qualifiés de « preuves », selon le journal proche du pouvoir turc Sabah.

M. Erdogan a affirmé que son pays était « déterminé à ne pas laisser ce crime être mis sous le tapis et à ne laisser personne, des commanditaires aux exécutants, échapper à la justice. Nous avons démêlé, démonté tout cela pièce par pièce. Ce n’est pas fini (…).

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Après que les Etats-Unis eurent été attaqués le 11 septembre 2001 par 19 pirates de l’air –15 originaires d’Arabie saoudite– le royaume sunnite avait mis les bouchées doubles pour redorer son blason et préserver sa relation stratégique avec Washington.

Depuis le 11 septembre, Ryad a consacré plus de 100 millions de dollars à influencer le gouvernement américain, avec une efficacité certaine.

Mais aujourd’hui le pays riche en pétrole est plongé dans une crise de relations publiques qu’il n’a pas vu venir, avec des élus américains et des institutions qui cherchent à prendre leurs distances.

Encore récemment, ces mêmes élus frayaient volontiers avec les princes saoudiens et ces mêmes institutions acceptaient sans retenue l’argent du royaume.

Le meurtre de Jamal Khashoggi –un journaliste bien connu de certains groupes de réflexion à Washington– suscite une indignation d’un niveau inédit depuis des années à l’encontre du régime saoudien.

Des membres du Congrès ont suggéré des actions qui étaient longtemps impensables, comme suspendre les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, le plus important client de cette industrie cruciale pour l’économie américaine. Ou bien expulser l’ambassadeur saoudien. Des hypothèses restant toutefois éloignées, le président Donald Trump ayant insisté sur l’importance des relations entre les deux nations.

Les responsables saoudiens semblaient jusque-là confiants dans le poids de leur lobbying à Washington. En mars, une proposition d’interrompre le soutien américain à l’offensive saoudienne au Yémen a été rejetée au Sénat, malgré les milliers de civils tués dans ce pays.

Peu après le puissant prince héritier Mohammed ben Salmane avait été reçu avec beaucoup d’égards aux Etats-Unis, rencontrant notamment Donald Trump ou la célèbre présentatrice Oprah Winfrey.

« Beaucoup d’Américains ne savent pas grand chose de l’Arabie Saoudite. Ce n’est pas une grande destination de voyage, pour différentes raisons, et cela a été simple pour les sociétés de relations publiques de combler ce vide », explique Ben Freeman, du Center for International Policy.

– Meurtre de proximité –

A l’inverse, note cet expert, le meurtre de Khashoggi, qui avait choisi Washington pour s’exiler d’Arabie saoudite, éveille un écho de proximité.

« Jamal Khashoggi habitait ici et de nombreux journalistes ont réagi de façon personnelle, l’un d’entre eux ayant été attaqué », dit-il.

De quoi effacer en partie les efforts sur le long terme des autorités saoudiennes pour pénétrer les cercles politiques et médiatiques de la capitale fédérale.

Parmi les tactiques suivies figure le recrutement comme lobbyistes d’anciens responsables politiques américains.

Parmi ceux-ci, on trouve Norm Coleman, ex-sénateur républicain du Minnesota, qui a signé cette année un accord lui garantissant 125.000 dollars par mois pour représenter l’ambassade d’Arabie saoudite.

Ou encore Buck McKeon, l’ancien président de la commission des Forces armées de la Chambre des représentants, dont le cabinet de lobbying est payé 50.000 dollars par mois par Ryad. Ni l’un ni l’autre n’ont souhaité répondre à l’AFP.

Un des journalistes les plus connus des Etats-Unis, Jake Tapper, a relaté dans un tweet s’être vu offrir par l’ambassade saoudienne un voyage en avion pour assister au Super Bowl, la finale du championnat de football américain. La figure de la chaîne CNN a décliné l’invitation, mais a ensuite confié: « Je me suis demandé: qui a accepté? »

Depuis la disparition de Khashoggi, au moins quatre sociétés de relations publiques ou de lobbying ont annoncé qu’elles cesseraient de travailler pour les Saoudiens.

L’avocat Theodore Olson, un ténor du barreau qui a représenté l’ancien président George W. Bush devant la Cour suprême, a ainsi coupé les ponts, après que son cabinet a reçu au moins 250.000 dollars de Ryad.

– Experts choqués –

Les groupes de réflexion et autres panels d’experts ont eux aussi réagi.

Le Middle East Institute, qui a longtemps développé des partenariats avec Ryad, s’est dit « indigné » par la mort de Khashoggi, qui était l’un de ses intervenants fréquents.

La Brookings Institution a mis fin à un contrat avec les Saoudiens et le Center for Strategic and International Studies a affirmé réexaminer ses liens avec Ryad.

L’Arabie saoudite a dépensé 18 millions de dollars l’an dernier et déjà 6 millions cette année pour élargir son influence à Washington, a calculé le Center for Responsive Politics.

Les Saoudiens ont augmenté leurs dépenses avec l’élection de Trump, après des relations parfois houleuses avec Barack Obama, qui s’est investi dans l’apaisement des relations américaines avec l’Iran, grand rival chiite de Ryad.

Aujourd’hui la question des ventes d’armes américaines prend une acuité particulière.

« Le gouvernement va devoir répondre d’une façon ou d’une autre à la pression des parlementaires et montrer aux membres inquiets du Congrès qu’ils prennent l’affaire au sérieux », estime Jamie Fly, chercheur au German Marshall Fund of the United States.[/toggle]