Crimée: les marins ukrainiens en détention, Porochenko évoque une guerre totale

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Accusés d’avoir franchi illégalement la frontière russe, douze marins ukrainiens, sur les 24 faits prisonniers dimanche, ont été placés en détention provisoire jusqu’au 25 janvier. (AFP)

Un tribunal de Crimée a commencé mardi à placer en détention provisoire les marins ukrainiens capturés par les gardes-côtes russes au large de cette péninsule ukrainienne annexée par la Russie, un incident inédit qui a provoqué un regain de tension entre Moscou et Kiev.

Il s’agit de la première confrontation militaire ouverte entre la Russie et l’Ukraine depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014 et l’éclatement la même année d’un conflit armé dans l’est de l’Ukraine entre forces ukrainiennes et séparatistes pro-russes qui a jusqu’à présent fait plus de 10 000 morts.

Accusés d’avoir franchi illégalement la frontière russe, douze marins ukrainiens, sur les 24 faits prisonniers dimanche, ont été placés en détention provisoire jusqu’au 25 janvier, conformément à la décision d’un tribunal de Simféropol, le chef-lieu de la Crimée, a constaté un journaliste de l’AFP.

«[Cette décision] n’est pas légale et n’est pas fondée juridiquement sur la base du droit russe, ni du droit international», a réagi à la sortie du tribunal Aïdar Azamatov, l’avocat de l’un des marins, ajoutant qu’il fera appel de cette décision.

Au total, une douzaine de marins ukrainiens ont été présentés mardi devant un juge, les autres étant censés comparaître mercredi.

L’accrochage entre des gardes-côtes russes et les bâtiments de la Marine ukrainienne s’est produit en mer Noire dimanche soir, lorsque ces derniers ont tenté de traverser le détroit de Kertch pour entrer dans la mer d’Azov, une petite mer d’une importance cruciale pour les exportations de céréales ou d’acier produits dans l’est de l’Ukraine.

Les gardes-côtes russes, qui dépendent des services de sécurité (FSB), ont arraisonné par la force deux vedettes et un remorqueur ukrainiens, les accusant d’être entrés illégalement dans les eaux territoriales russes, capturant la vingtaine de marins à leur bord.

L’incident a été qualifié de «provocation» par la Russie, tandis que l’Ukraine a dénoncé un «acte d’agression» de Moscou, réclamant la libération de ses marins et le retour de ses navires.

«Sérieuse préoccupation»

Dans une allocution télévisée à la Nation, le président ukrainien Petro Porochenko a justifié l’introduction de la loi martiale par «la menace extrêmement élevée» d’une offensive terrestre russe. Ici, le président ukrainien lors d’une réunion du Conseil de défense nationale, le 26 novembre 2018 à Kiev. (Service de presse de la présidence ukrainienne/AFP/Mykhailo Markiv)

En réponse, le Parlement ukrainien a voté lundi l’introduction de la loi martiale dans les régions frontalières de l’Ukraine, le président Petro Porochenko ayant expliqué cette initiative, sans précédent depuis l’indépendance de cette ex-république soviétique en 1991, par « la menace extrêmement élevée » d’une offensive terrestre russe.

Son homologue russe Vladimir Poutine a pour sa part mis en garde mardi l’Ukraine contre tout acte « irréfléchi » après cette décision et fait part de sa « sérieuse préoccupation » à la chancelière allemande Angela Merkel, au cours d’un entretien téléphonique, lui demandant de faire pression sur Kiev.

La loi martiale, qui entrera en vigueur mercredi matin en Ukraine dans une dizaine de régions frontalières, notamment de la Russie, du Bélarus et à proximité de la mer d’Azov, va permettre pendant un mois aux autorités ukrainiennes de mobiliser ses citoyens, de réguler l’activité des médias et de limiter les rassemblements publics.

Aux yeux de Vladimir Poutine, «il est évident que tout cela a été fait en lien avec la campagne électorale en Ukraine» où l’élection présidentielle est prévue pour le printemps 2019.

Pour sa part, la Russie assure avoir agi «en stricte conformité avec le droit international» et accuse Kiev de chercher «un prétexte pour renforcer les sanctions» de l’UE et de Washington contre la Russie, déjà en place depuis 2014.

La question de nouvelles sanctions européennes sera à l’étude à l’occasion d’une réunion en décembre, a annoncé mardi la ministre autrichienne des Affaires étrangères dont le pays assure la présidence tournante de l’UE.

L’incident, qui est intervenu à quelques jours du sommet du G20 en Argentine, a suscité un tollé en Ukraine et chez ses alliés occidentaux, l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, ayant notamment dénoncé lundi une action «illégale» de la Russie au cours d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité.

Opération UNIFIER: Du côté d’Ottawa, qui condamne ce qu’il a qualifié lui aussi d’«agression russe» et qui exhorte la Russie à désamorcer immédiatement la situation en libérant les navires capturés et leur équipage et en s’abstenant d’entraver les déplacements dans le détroit de Kertch, les Forces armées canadiennes, qui mènent une mission d’entraînement des troupes ukrainienne, l’opération Unifier, ont indiqué que les tensions entre la Russie et l’Ukraine et Loi martiale ne devraient pas avoir d’impact sur la mission d’entraînement des troupes ukrainiennes par les Canadiens, mais que la mission sera modifiée au besoin.

Appels à la retenue

«La France en appelle aux parties pour qu’elles favorisent un apaisement de la situation et que chacun fasse preuve de retenue», a quant à lui déclaré mardi le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à l’issue d’un entretien avec son homologue russe Sergueï Lavrov à Paris.

Ces incidents surviennent dans le contexte d’une lente montée des tensions autour du détroit de Kertch qui sépare la péninsule de Crimée du territoire russe.

La Russie revendique le contrôle de ce détroit, unique passage maritime entre la mer Noire et celle d’Azov.

Lundi soir, des médias russes ont diffusé des extraits vidéo d’interrogatoires de marins capturés dans lesquels un homme présenté comme un capitaine affirme notamment que les déplacements de son navire étaient une « provocation », répétant la version de faits avancée par Moscou.

Le commandant de la marine ukrainienne, Igor Vorontchenko, a qualifié ces déclarations de « mensonges » proférés, selon lui, « sous pression ».

De son côté, le Service de sécurité ukrainien (SBU), l’équivalent des services de renseignement, a admis mardi dans un communiqué que certains de ses «officiers» se trouvaient à bord des navires arraisonnés par les gardes-côtes russes.

Le président ukrainien évoque la «menace d’une guerre totale» avec Moscou

Le président ukrainien Petro Porochenko a évoqué mardi la « menace d’une guerre totale » avec la Russie qui a selon lui « augmenté drastiquement » sa présence militaire à la frontière, dramatisant encore la situation déjà tendue depuis la capture de navires ukrainiens en mer Noire.

« Je ne veux pas que quelqu’un pense que ce sont des jeux d’enfant. L’Ukraine fait face à la menace d’une guerre totale avec la Fédération russe », a-t-il affirmé à trois chaînes de télévision ukrainiennes.

« Le nombre de chars dans des bases (militaires russes) situées le long de notre frontière a triplé », a déclaré M. Porochenko. « Le nombre d’unités militaires placées le long de notre frontière a augmenté drastiquement », a-t-il ajouté, sans préciser la période.

Le chef de l’Etat a aussi fait état d’une forte augmentation du nombre de bateaux militaires russes dans la mer d’Azov et d’une présence militaire russe renforcée en Crimée, péninsule ukrainienne annexée par Moscou il y a quatre ans, en citant des données de services ukrainiens de renseignement.

En Crimée, depuis 2014, « le nombre de soldats a triplé, celui de blindés a quintuplé et celui de l’artillerie a presque décuplé », a-t-il poursuivi.

M. Porochenko a assuré qu’il avait tenté de téléphoner à son homologue russe Vladimir Poutine après la capture des navires ukrainiens,mais n’avait pas eu de réponse. « J’ai été contraint » à demander à la chancelière allemande Angela Merkel « de discuter avec Poutine » de cet incident, a-t-il soutenu.

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