Les leaders mondiaux célèbrent l’armistice à Paris, Macron dénonce une paix en danger (VIDÉO)

Les dignitaires étrangers assistent à la cérémonie commémorant le centenaire de l'armistice sous l'Arc de Triomphe à Paris, le 11 novembre 2018. (POOL/AFP/ludovic MARIN)
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Près de 70 chefs d’Etat et de gouvernement, dont les présidents américain et russe, ont commémoré dimanche au pied l’Arc de Triomphe à Paris le centenaire de l’armistice, Emmanuel Macron les exhortant « au combat pour la paix » en refusant « le repli, la violence et la domination ».

Donald Trump, Angela Merkel, Vladimir Poutine, Benjamin Netanyahu, Recep Tayyip Erdogan, Justin Trudeau, Mohammed VI ont assisté peu après 10H00 GMT à une grande cérémonie sous l’Arc de Triomphe, en haut de la célèbre avenue des Champs-Elysées, sous lequel gît le soldat inconnu et brûle perpétuellement sa flamme du souvenir, rappelant l’ampleur d’un conflit aux 18 millions de morts.

Alors qu’une pluie fine tombait, le groupe des chefs d’Etat ont d’abord pris place sous un abri au pied de l’Arc de Triomphe, survolés par des avions de la patrouille de France laissant un panache bleu blanc rouge. Donald Trump et Vladimir Poutine, sont eux arrivés peu après, séparés du groupe de dignitaires qui avait remonté une partie des Champs-Elysées dans des cars.

M. Trump, arborant un bleuet de France, symbole français de la mémoire des anciens combattants, a salué son homologue Emmanuel Macron, la chancelière Angela Merkel et le roi du Maroc Mohammed VI. Vladimir Poutine, arrivé en dernier, a aussi tendu la main à ses homologues français, allemande, et à Donald Trump.

M. Macron a ensuite entamé la cérémonie militaire autour de l’Arc de Triomphe avant de rejoindre une nouvelle fois les dignitaires pour la suite de la commémoration. Peu avant, les cloches des églises avaient sonné un peu partout en France.

Incident notable et rarissime, trois militantes femen avaient auparavant forcé la sécurité pour s’approcher du convoi de Donald Trump, avant d’être interpellées.

Le dispositif de sécurité est massif, avec quelque 10.000 membres des forces de l’ordre qui quadrillent les points névralgiques des cérémonies à Paris. La dernière fois que Paris a accueilli autant de dignitaires remonte au 11 janvier 2015 après les attentats islamistes contre Charlie Hebdo et le magasin juif Hyper Cacher.

Fahim et Daniel, 24 ans, étudiants suédois en visite à Paris se pressent contre les barrières de sécurité. « On s’est dit que c’était le meilleur jour pour découvrir l’Arc de Triomphe, et honorer la mémoire de nos ancêtres, on fait tout en un ».

Le célèbre violoncelliste Yo-Yo Ma a interprété la Sarabande de la Suite n°5 pour violoncelle en do mineur de Jean-Sébastien Bach, et des lycéens ont ensuite lu des témoignages de 1918. La chanteuse béninoise Angélique Kidjo a ensuite chanté en hommage aux troupes coloniales.

Dans l’assistance, Emmanuel et Brigitte Macron étaient entourés d’Angela Merkel à la droite du président, Vladimir Poutine à la gauche de la Première dame.

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A la onzième heure du onzième jour du onzième mois, 70 dirigeants venus du monde entier ont remonté les Champs-Elysées jusqu’à l’Arc de Triomphe au son des cloches des églises de Paris.

Ils sont silencieux. L’Allemande Angela Merkel est aux côtés d’Emmanuel Macron et de son épouse Brigitte, parapluie à la main sous un ciel pluvieux de novembre. Quelques minutes après les rejoignent Donald Trump avec son épouse Melania, puis Vladimir Poutine, qui donne une petite tape amicale sur l’épaule du président américain.

Arrivés d’Australie, du Liban ou du Sénégal, ces chefs d’Etat et de gouvernement sont réunis à Paris parce que leur pays a déployé des combattants durant la guerre de 14-18. Sont ainsi présents Recep Tayyip Erdogan, Justin Trudeau, Mohammed VI et son fils ou Denis Sassou Nguesso.

La plupart d’entre eux se sont retrouvés à l’Elysée en début de matinée pour venir ensemble, à bord de huit bus, jusqu’aux abords de l’Arc de Triomphe où ils sont abrités de la pluie par un toit amovible transparent.

A distance, autour de la place de l’Etoile, une foule clairsemée tente de les apercevoir derrière les barrières. Les strictes mesures de sécurité n’empêchent pas trois militantes Femen, les seins nus où est inscrit « hypocrisy parad », de courir au passage de la voiture de Donald Trump, avant d’être interpellées. Le cortège du président américain essuiera par ailleurs quelques sifflets à son départ à la fin de la cérémonie.

Dans le public, Sylvie Daley Le Merer, directrice d’une école, est venue honorer « ceux qui se sont battus pour la paix » et « prendre le relais de la mémoire maintenant que ceux qui ont fait cette guerre sont morts ».

L’Américaine Jessie Rumbaugh, 25 ans, est venue de l’Idaho spécialement pour le centenaire avec son fils. « Il n’a que trois ans mais c’est important de commencer à lui transmettre ce devoir de mémoire » car « nous devons tout faire pour que ça n’arrive plus jamais ».

– « N’oublions pas ! » –

« 1918, c’était il y 100 ans. Cela semble loin. Et pourtant, c’était hier », déclare Emmanuel Macron, le seul président à prendre la parole durant la cérémonie.

« Souvenons-nous! N’oublions pas! », exhorte le président français en s’adressant aux dirigeants.

Sous la pluie, la foule acclame longuement le discours du chef de l’Etat. Plusieurs personnes se recueillent en silence, bras croisés, tête inclinée.

Keith Evans, un Ecossais de 70 ans, espère que les dirigeants retiendront « la leçon » du président Macron: « nous devons faire davantage pour la paix », « les morts de la Première Guerre mondiale n’ont pas empêché la Seconde Guerre mondiale. Apprendrons-nous jamais ? Je l’espère ». Un coquelicot rouge est accroché à son imperméable.

Pour redonner chair et voix aux combattants, dont les derniers survivants ont disparu il y a une dizaine d’années, huit jeunes se succèdent pour lire des témoignages de ce 11 novembre 1918. Comme celui de l’officier britannique Charles Neville, qui écrit à ses parents depuis Mons (Belgique): « Quelle parfaite et merveilleuse journée. Les rues débordaient de civils fous de joie ».

« Chaque fille exigeait un baiser de chaque soldat qu’elle croisait », témoigne le capitaine américain Charles Normington défilant en France ce jour-là.

« Les armes sont déposées: on ne les reprendra pas », veut croire l’adjudant français Alfred Roumiguières, dont la lettre est lue par Myriam, élève d’un lycée de région parisienne.

La cérémonie est aussi rythmée par des intermèdes musicaux qui renforcent sa gravité. Après le violoncelliste Yo-yo Ma, la Béninoise Angélique Kidjo chante un vibrant « Blewu », un chant en langue mima en hommage aux troupes coloniales ayant combattu en France. Suivront des extraits du Boléro de Maurice Ravel, qui a servi comme ambulancier près de Verdun en 1916.

Lorsque l’orchestre des jeunes de l’Union européenne cesse de jouer, le président français ravive la flamme du Soldat inconnu, qui ne s’est jamais éteinte depuis son installation en 1923.

Puis la sonnerie « Aux Morts » résonne, l’assistance se fige pour une minute de silence que rompt la sonnerie au clairon du « Cessez le feu ».

Les dirigeants remontent alors dans les bus pour rejoindre l’Elysée pour un déjeuner dans les salons donnant sur le parc. Leurs conjoints sont reçus dans le même temps au château de Versailles.[/toggle]

– Paix –

Le président français a ensuite prononcé un discours, conjugant mémoire de la Grande guerre et affres contemporains. « Additionnons nos espoirs au lieu d’opposer nos peurs ! », a-t-il lancé aux 72 leaders mondiaux les exhortant au « combat pour la paix » en refusant « le repli, la violence et la domination », plaidant une fois encore pour une approche multilatérale de la gouvernance mondiale à l’heure où de plus en plus de pays semblent enclin à lui tourner le dos, au premier rang desquels, les Etats-Unis, première puissance du monde.

Puis, il a ravivé la flamme du Soldat inconnu, et les dignitaires ont ensuite convergé vers le palais présidentiel pour un déjeuner.

« C’est une très belle cérémonie, très émouvante », a commenté Jessie Rumbaugh, 25 ans, originaire de l’Idaho aux États-Unis, venue avec son fils de trois ans une semaine en France, spécialement pour le centenaire.

« Hier, nous étions au cimetière américain pour honorer nos soldats morts en Europe, aujourd’hui nous sommes tous réunis, des citoyens de toutes les nationalités pour célébrer la paix », a-t-elle dit à l’AFP.

Ailleurs dans le monde, des cérémonies ont eu lieu en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Inde ou en Grande-Bretagne. Une foule impressionnante a notamment assisté à New Delhi à une cérémonie très solennelle, et plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Whitehall, cœur du pouvoir à Londres, pour assister à la cérémonie du ‘Remembrance Sunday’, portant sur leurs vestes ou manteaux un coquelicot (pin’s ou en papier), symbole des soldats tombés au champ d’honneur.

Après le déjeuner, certains dignitaires se rendent au Forum de Paris sur la paix, attaquant la deuxième partie de cette journée point d’orgue pour Emmanuel Macron, après une semaine de commémorations en France.

A la grande halle de la Villette, dans l’est parisien, chefs d’Etat et de gouvernement, mais aussi représentants d’ONG, entrepreneurs, membres de la société civile, débattront de la gouvernance mondiale avec, là encore, le message politique clair en faveur du multilatéralisme, ce socle idéologique des relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Plusieurs de ses plus fervents défenseurs, Emmanuel Macron, Angela Merkel, Justin Trudeau, Antonio Guterres plaideront pro domo devant une assistance globalement acquise.

« Le système multilatéral est essentiel pour développer et financer les efforts de lutte contre la menace de changement climatique », a plaidé dans une tribune au Journal du dimanche le président de la Banque mondiale – une des incarnations du multilatéralisme – Jim Yong Kim.

Mais le premier contempteur de ce mode de gouvernance, Donald Trump, a choisi de ne pas assister à ce forum qui durera jusqu’à mardi (sans les chefs d’Etat).

A la place, le président américain devait se rendre au cimetière américain de Suresnes, juste à côté de Paris, pour rendre hommage à ses concitoyens tombés au front.

«Le projet de paix européen de nouveau remis en question», prévient Merkel à l’ouverture du Forum sur la paix Merkel

De gauche à droite: le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, le président russe Vladimir Poutine et le premier ministre canadien Justin Trudeau posent pour les photographes à l’ouverture du premier Forum sur la Paix, le 11 novembre à Paris. (Yoan Valat/AFP)

La chancelière allemande Angela Merkel a estimé dimanche à Paris que le «projet européen de paix» né après 1945 était menacé par la montée du nationalisme et du populisme, dont s’est inquiété à la même tribune le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

«Nous voyons bien que la coopération internationale, un équilibre pacifique entre les intérêts des uns et des autres, et même le projet européen de paix sont de nouveau remis en question», a déclaré Mme Merkel à l’ouverture du premier Forum sur la Paix, organisé après la commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale en présence de plus de 70 chefs d’État et de gouvernement.

«La paix que nous avons aujourd’hui, qui nous paraît parfois par trop évidente, cette paix est loin d’être une évidence et il faut que nous nous battions pour elle», a-t-elle souligné, mettant en garde contre «un nationalisme à œillères» et s’inquiétant «qu’on recommence à agir comme si l’on pouvait purement et simplement ignorer nos relations et nos engagements réciproques».

«Est-ce que c’est une raison pour dire: sans les Nations Unies, on ferait mieux ?», a interrogé Mme Merkel, évoquant les critiques à l’encontre de l’organisation internationale. «Je le dis clairement : non ! On peut vite détruire des institutions, mais il est incroyablement difficile de les reconstruire», a-t-elle affirmé, sous les applaudissements.

«Dans la plupart des cas on ne peut pas résoudre sur le niveau national ce que nous pose un défi ou ce que nous met en danger, mais seulement ensemble. Et pour cela il faut revendiquer cette convergence», a poursuivi Mme Merkel.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a de son côté mis en garde contre un « engrenage » géopolitique semblable à celui qui mena à la Première Guerre mondiale et à celui des années 30.

«Bien des éléments aujourd’hui me semblent emprunter et au début du XXe siècle, et aux années 30, laissant craindre un engrenage invisible», a-t-il déclaré.

Antonio Guterres a cité la crise financière de 2008 dont «la facture a été réglée dans les votes de l’année 2016 des deux côtés de l’Atlantique», dans une allusion notamment à l’élection de Donald Trump et à la montée du nationalisme en Europe.

Il a déploré une «polarisation de la vie politique et de la société elle-même, qui érode dangereusement les droits et libertés fondamentales, les principes démocratiques et l’État de droit».

«Les systèmes politiques et les Constitutions sont mis à l’épreuve des préjugés identitaires, du terrorisme, et de la corruption de l’information», a-t-il relevé.

«L’affaiblissement de l’esprit de compromis propre aux démocraties, et l’indifférence à l’égard des règles collectives sont les poisons du multilatéralisme», a-t-il également souligné.

Antonio Guterres a insisté sur la nécessité pour les pays de faire face ensemble aux défis climatiques, migratoires et technologiques. «L’horloge tourne», a-t-il insisté.

«La combinaison de ces trois défis survient à un moment de grande anxiété et de désordre géopolitique, qui accroît les risques de confrontation», a-t-il martelé.