Guerre au Yémen: l’émissaire de l’ONU à Sanaa, craintes de désastre à Hodeida

L'émissaire de l'ONU pour le Yémen Martin Griffiths à son arrivée à l'aéroport de Sanaa, la capitale yéménite, le 21 novembre 2018. (AFP/MOHAMMED HUWAIS)
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L’émissaire de l’ONU pour le Yémen Martin Griffiths à son arrivée à l’aéroport de Sanaa, la capitale yéménite, le 21 novembre 2018. (AFP/MOHAMMED HUWAIS)

L’émissaire de l’ONU est arrivé mercredi à Sanaa pour relancer les efforts de paix au Yémen où la bataille pour le contrôle de la ville portuaire de Hodeida, cruciale pour l’aide humanitaire, risque de causer une « famine de masse », selon des experts.

L’émissaire, Martin Griffiths, n’a fait aucune déclaration à son arrivée à l’aéroport international de Sanaa, selon un photographe de l’AFP.

Il doit avoir des discussions avec les dirigeants de la rébellion qui contrôle la capitale yéménite sur les consultations de paix qu’il compte tenir dans « quelques semaines » en Suède afin de mettre fin à une guerre qui dure depuis plus de trois ans et a plongé le pays dans la pire crise humanitaire au monde.

Le programme de la visite et sa durée n’ont pas été communiqués par l’ONU qui n’indique pas si l’émissaire a l’intention ou non de rencontrer des représentants du gouvernement yéménite.

Le Yémen est quasiment divisé en deux, les forces progouvernementales contrôlant le sud et une bonne partie du centre tandis que les rebelles tiennent Sanaa ainsi que le nord et une bonne partie de l’ouest.

Pour favoriser les efforts de paix, les insurgés Houthis, soutenus par l’Iran, se sont dit ouverts à une cessation de hostilités si la coalition menée par l’Arabie saoudite et qui intervient en soutien au gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi cesse ses attaques.

Le gouvernement de M. Hadi a d’ores et déjà annoncé sa participation aux consultations de paix dont la date n’a pas encore été fixée.

– Dilemme à Hodeida –

En attendant, Hodeida sur la mer Rouge, essentielle pour l’acheminement de l’aide humanitaire, a connu une deuxième nuit de combats entre rebelles Houthis, qui contrôlent la ville et son port, et les forces progouvernementales qui tentent de les en déloger.

Après une journée calme mardi, de violents combats ont eu lieu dans la nuit dans les quartiers sud et est de la ville, selon un correspondant de l’AFP et des habitants.

Dans la nuit précédente, de lundi à mardi, les combats, les plus violents depuis la désescalade du 14 novembre, s’étaient concentrés dans l’est de Hodeida.

Hodeida, par où passe 75% de l’aide humanitaire, constitue un enjeu clé de ce conflit qui a déjà fait quelque 10.000 morts et plongé 14 millions de personnes dans une situation de pré-famine, selon l’ONU.

Le Conseil de sécurité de l’ONU doit se prononcer à une date indéterminée sur une résolution, dont un projet a été présentée par la Grande-Bretagne, appelant à une trêve dans la ville et le passage, sans obstacles, de l’aide humanitaire.

Le centre de réflexion International Crisis Group (ICG), dont le siège est à Bruxelles, a estimé dans une étude publiée mercredi que la communauté internationale se trouve devant un « rude » dilemme à Hodeida.

« Le choix est difficile mais simple: empêcher une bataille destructrice pour Hodeida ou assumer une partie de la responsabilité, par inaction, dans une famine de masse » au Yémen, écrivent les auteurs de ce rapport.

La communauté internationale devrait, selon ICG, « non seulement choisir la première (option) mais aussi agir rapidement pour mettre fin au siège de Hodeida ».

Le centre de réflexion souligne à la fois la détermination des rebelles à garder le contrôle de la ville où ils ont acheminé des troupes aguerries appelées « Kataeb al-Mawt » (les Bataillons de la mort) et les faiblesses des forces progouvernementales.

Ces forces, soutenues par les Emirats arabes unis, sont composées essentiellement de « combattants salafistes motivés par la religion », écrit le groupe de réflexion qui met en doute leur capacité de coexister dans une ville débarrassée des rebelles.

« Pour les Houthis, perdre le port serait un sérieux revers, mais ils pourraient survivre, du moins pour le moment », estime l’International Crisis Group.

Mais « pour une population déjà au bord de la famine, cela signifierait quelque chose de bien pire, car de nouvelles perturbations dans l’approvisionnement en produits de base pourraient se révéler catastrophiques », ajoute-t-il.

– Souffrir du froid –

Dans une étude publiée mercredi, l’ONG Save The Children a estimé à 85.000 le nombre d’enfants morts de faim ou de maladie depuis l’intensification de la guerre au Yémen en 2015.

« Nous sommes horrifiés par le fait qu’environ 85.000 enfants soient morts de faim. Pour chaque enfant tué par des bombes et des balles, des douzaines meurent de faim et on peut l’éviter », a déploré dans un communiqué de Save The Children, Tamer Kirolos, son directeur pour le Yémen.

Les combats de ces dernières semaines ont fait de nombreux déplacés parmi les habitants de Hodeida.

L’un d’eux, Mohammed Rached, dont la maison a été visée par des bombardements, campe depuis une semaine avec les membres de sa famille dans la zone de Aser, à l’ouest de Sanaa, sous une tente exposée au vent et au froid.

« Mes enfants souffrent du froid et aucune ONG n’est venue à notre secours », déplore-t-il.

Sa femme, Salama, ne souhaite qu’une chose: « la fin de la guerre, rentrer dans ma maison et voir mes enfants réintégrer leur école ».

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Ghazi Saleh, un enfant souffrant de malnutrition, sur son lit d’hôpital à Taëz dans le sud-ouest du Yémen, le 19 novembre 2018. (AFP/ marzooq AL-JABIRY)
La peau et les os: Ghazi Saleh, dix ans, huit kilogrammes à peine, respire avec difficulté sur un lit d’hôpital à Taëz, une ville du sud-ouest du Yémen.

Affamé et trop faible pour bouger ou même pleurer, le garçonnet lutte pour garder les yeux ouverts.

A l’hôpital Al-Moudhafar où Ghazi est soigné, le personnel médical va d’un lit à l’autre pour examiner enfants et nourrissons souffrant de malnutrition comme lui.

Certains médecins et infirmières pèsent des enfants, tandis que d’autres tentent de les nourrir à l’aide d’intraveineuses: leurs corps sont devenus trop faibles pour avaler.

C’est le cas de Ghazi: le petit garçon « n’a pas bien mangé depuis un moment », indique à l’AFP Emane Ali, une infirmière.

Au Yémen en guerre, plus de 14 millions de personnes risquent, selon l’ONU, de connaître la famine. La moitié d’entre eux sont des enfants, d’après le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef).

Près de 85.000 enfants seraient morts de faim ou de maladie entre avril 2015 et octobre 2018, selon une estimation publiée mercredi par Save The Children. D’autres ont par ailleurs été tués dans les combats qui ensanglantent ce pays pauvre de la péninsule Arabique.

« Pour chaque enfant tué par des bombes et des balles, des dizaines meurent de faim et on peut l’éviter », a déploré dans un communiqué le directeur de l’ONG pour le Yémen, Tamer Kirolos.

– « Plus rien » –

Alors que l’ONU espère relancer, d’ici à la fin de l’année, les pourparlers de paix en Suède, la situation sur le terrain reste catastrophique avec des millions d’enfants affamés.

« Nous recevons des cas (similaires à celui de Ghazi) tous les jours, et certains d’entre eux sont extrêmes », raconte à l’AFP Sona Othman, à la tête du service en charge des enfants malnutris de l’hôpital Al-Moudhafar.

« Le cas de Ghazi reflète la détérioration de la situation sanitaire du pays », estime-t-elle.

Fatima Salmane, dont le fils souffre de malnutrition, se sent de plus en plus désespérée au fur et à mesure que se prolonge la guerre.

« Mon mari avait un emploi avant la guerre, et il gagnait juste assez d’argent pour nous nourrir, mais maintenant il n’y a plus rien », confie-t-elle à l’AFP. « Nous voulons que cette guerre prenne fin, mais nous la voyons empirer ».

Plus des trois quarts des 22 millions d’habitants du Yémen dépendent désormais de l’aide humanitaire pour survivre.

Les Yéménites sont également confrontés à l’effondrement de l’économie, qui a notamment laissé les employés du gouvernement et les enseignants sans salaire pendant des mois.

– Enfants en danger –

L’Unicef estime par ailleurs qu’environ 4,5 millions d’enfants au Yémen risquent d’être privés de scolarité: les enseignants des écoles publiques n’ont pas été payés depuis presque deux ans.

Plus de 2.500 écoles ont été endommagées ou détruites par le conflit. D’autres font désormais fonction d’abri pour les personnes déplacées ou de QG pour les combattants.

Malnutris, déscolarisés, les enfants yéménites doivent aussi faire face à d’autres périls.

Plus de 40% des filles sont ainsi mariées avant l’âge de 15 ans et les trois quarts avant leurs 18 ans, selon l’Unicef. De leur côté, les garçons sont parfois recrutés comme enfants soldats.

La guerre entre le gouvernement du Yémen –soutenu par une coalition militaire régionale dirigée par l’Arabie saoudite– et les rebelles Houthis –appuyés par l’Iran– a fait environ 10.000 morts depuis 2015 et provoqué ce que l’ONU décrit comme la pire crise humanitaire du monde.

Les groupes de défense des droits de l’Homme affirment que le nombre réel de victimes pourrait être cinq fois plus élevé.[/toggle]