Khashoggi: le corps aurait été «dissous», la fiancée demande justice

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Un manifestant tient un portrait du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et une bougie à sa mémoire, devant le consulat saoudien à Istanbul le 25 octobre 2018. (Yasin AKGUL/AFP)

Un responsable turc a affirmé vendredi, un mois après le meurtre de Jamal Khashoggi au consulat saoudien à Istanbul, que son corps démembré avait été dissous, alors que la fiancée du journaliste a appelé la communauté internationale à juger les coupables.

«Nous voyons à ce stade qu’ils ne se sont pas contentés de le démembrer, ils s’en sont débarrassés en le dissolvant», a déclaré au quotidien Hürriyet Yasin Aktay, conseiller du président Recep Tayyip Erdogan au sein de l’AKP, le parti au pouvoir.

«Selon les dernières informations dont nous disposons, la raison pour laquelle ils ont découpé le corps, c’est pour le dissoudre plus facilement», a-t-il ajouté.

Lors d’une conférence de presse à Washington jeudi, un porte-parole du Département d’État américain, Robert Palladino, a affirmé que « les restes de M. Khashoggi doivent être localisés et restitués à sa famille pour un enterrement approprié le plus tôt possible ».

L’éditorialiste Jamal Khashoggi, collaborateur du Washington Post, a été tué le 2 octobre dans le consulat saoudien d’Istanbul où il s’était rendu pour des démarches administratives en vue de son mariage avec une Turque, Hatice Cengiz.

Un mois après sa mort, et malgré les efforts déployés par les autorités turques, son corps, ou ce qu’il en resterait, n’a toujours pas été retrouvé.

«Mesure réelles»

Dans un communiqué publié mercredi, le parquet d’Istanbul a affirmé que «la victime a été démembrée» et que l’«on s’en est débarrassée», sans pourtant préciser comment.

Après les déclarations du parquet, un responsable turc anonyme a indiqué au Washington Post que les autorités examinaient une piste selon laquelle son corps aurait été dissout dans de l’acide au consulat ou dans la résidence du consul toute proche.

Après avoir d’abord affirmé que Khashoggi avait quitté le consulat peu après s’y être rendu, puis soutenu qu’il était mort dans une rixe, Riyad a fini par évoquer une « opération non autorisée » par le pouvoir.

«Aujourd’hui, je demande à la communauté internationale de prendre des mesures réelles, sérieuses et concrètes pour mettre au jour la vérité et traduire les responsables devant la justice», a écrit Mme Cengiz, sa fiancée turque, dans une tribune publiée dans plusieurs médias dont le quotidien français Le Monde.

Si plusieurs responsables et médias turcs ont directement incriminé le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, Riyad s’efforce de le dédouaner en insistant sur le caractère « non autorisé » de l’opération.

Mme Cengiz a appelé les États-Unis, pays où s’était exilé Khashoggi en 2017, à être « à la tête des efforts » visant à traduire en justice les responsables.

«Le premier amendement de leur Constitution symbolise à lui seul les idéaux qu’incarnait Jamal», estime-t-elle. «Or face à cette tragédie, l’administration Trump a adopté une position dépourvue de tout fondement moral».

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane tient toujours d’une main de fer les affaires du royaume, mais l’indignation face au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi a terni sa réputation et réduit sa marge de manoeuvre internationale, selon des analystes.

Il y a quelques mois encore, l’héritier du royaume le plus puissant du Moyen-Orient était loué par des dirigeants et médias étrangers pour ses réformes –permission donnée aux femmes de conduire, ouverture de cinémas– et son ambition affichée de remodeler l’économie de ce pays pétrolier. Même si ce prince de 33 ans surnommé « MBS » concentrait des pouvoirs inédits.

Le meurtre, le mois dernier dans le consulat saoudien à Istanbul, de Jamal Khashoggi, critique du prince héritier, a toutefois terni l’image de « MBS », bien que Ryad évoque une « opération non autorisée » par le pouvoir saoudien.

« Dans le climat actuel, l’Arabie saoudite, le gouvernement saoudien et le prince lui-même sont vus comme radioactifs en quelque sorte », relève Hussein Ibish, chercheur à l’Institut Arab Gulf States à Washington.

« On ne sait pas exactement combien de temps cela durera. L’Arabie saoudite n’est pas exactement un paria à l’international, mais une entité au blason terni », dit-il à l’AFP.

Les retombées du meurtre n’ont pour l’instant pas menacé la position du prince héritier dans son pays, où il a neutralisé les dissidents et resserré son contrôle sur l’armée et les services de sécurité.

Dans cette monarchie absolue, seul son père, le roi Salmane, est en position de le remettre en cause, mais il veut son maintien.

Même si le président américain Donald Trump, grand allié de Ryad, a dénoncé les dissimulations saoudiennes, il n’a pas rompu les liens avec le prince, qui pourrait, prédisent des diplomates, diriger l’Arabie saoudite pendant les 50 ans à venir.

« Il ne partira pas », dit à l’AFP Ali Shihabi, chef de la Fondation Arabia, souvent présentée comme proche du pouvoir saoudien.

– « Affaibli » –

Les analystes ne s’attendent pas à de sévères sanctions contre le premier exportateur mondial de pétrole, qui est également un gros acheteur d’armes américaines.

« Même s’il y avait des mesures de rétorsion plus sévères en cas de responsabilité avérée du prince Mohammed ben Salmane, non seulement il y survivrait, mais il en profiterait pour renforcer » son influence au plan domestique, estime Yezid Sayigh du Centre Carnegie pour le Moyen-Orient à Beyrouth.

« Sous pression, les dirigeants autocratiques ne cèdent pas le pouvoir, ils mettent au contraire les bouchées doubles, quel qu’en soit le coût et, à ce jeu, Mohammed ben Salmane est en meilleure position que beaucoup d’autres », ajoute le chercheur.

Cette semaine, le retour à Ryad du prince saoudien Ahmed ben Abdel Aziz al-Saoud, frère du roi Salmane et oncle de « MBS », a alimenté des rumeurs sur des efforts de la famille royale pour resserrer les rangs.

Ce prince avait suscité la polémique en critiquant à l’étranger le roi et le prince héritier, même s’il avait minimisé ses propos ensuite.

« Le retour de Londres du prince Ahmed est un signe qu’il se passe quelque chose dans les cercles dirigeants de la famille Al Saoud, mais quoi? Cela reste opaque », selon Gregory Gause, spécialiste de l’Arabie saoudite à l’université américaine A&M du Texas.

Certains dirigeants étrangers pourraient toutefois se servir de l’indignation suscitée par le meurtre de Jamal Khashoggi pour forcer le prince héritier à faire des concessions.

« Il (le prince) est affaibli et l’Arabie saoudite est affaiblie », note M. Ibish.

Le scandale Khashoggi a jeté une lumière crue sur d’autres sujets comme l’intervention militaire saoudienne dans la guerre au Yémen où la coalition dirigée par Ryad a été accusée d’avoir bombardé des civils et d’aggraver la crise humanitaire.

Les Etats-Unis ont réclamé cette semaine un cessez-le-feu d’ici un mois, incluant un arrêt des bombardements de la coalition.

– « Traîner dans la boue » –

Les spéculations vont aussi bon train sur d’éventuelles concessions à la Turquie comme la levée du blocus saoudien contre le Qatar. Surtout après le surprenant compliment fait par MBS sur l’économie qatarie la semaine dernière.

En Arabie saoudite, les nationalistes encouragent le soutien au prince en inondant les réseaux sociaux de poèmes à sa gloire tandis que les dirigeants s’attachent à montrer que la vie continue normalement, s’affichant à de nombreux événements publics.

Certains Saoudiens ne semblent suivre que de loin l’affaire Khashoggi, se basant sur la presse nationale qui laisse entendre qu’il s’agirait d’un complot pour nuire au prince.

D’autres sont choqués par la vague de critiques contre leur pays.

« Le meurtre d’un journaliste doit bien sûr susciter l’indignation, mais beaucoup de critiques semblent surtout vouloir traîner l’Arabie saoudite dans la boue », dit un analyste politique saoudien. Mais il ajoute: « Ce meurtre est une aberration qui conduira inévitablement à une introspection ».

«Inacceptable»

Washington met en effet la pression sur Riyad pour que cette affaire soit élucidée, mais semble accorder le bénéfice du doute à MBS, un puissant allié de Washington au Moyen-Orient.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a ainsi estimé jeudi qu’il faudrait encore « quelques semaines » avant que les États-Unis disposent de preuves suffisantes pour pouvoir imposer des sanctions aux personnes impliquées dans l’assassinat.

Tout en insistant sur le caractère « inacceptable » du meurtre du journaliste, M. Pompeo a toutefois souligné que les États-Unis avaient «l’intention de s’assurer que [leurs]relations [avec Riyad]restent intactes».

Les dernières révélations macabres sur les circonstances du meurtre de Khashoggi coïncident avec la « Journée internationale contre l’impunité pour les crimes contre les journalistes » instaurée par l’UNESCO et célébrée vendredi.

Depuis 2006, l’agence de l’ONU a condamné les assassinats de 1010 journalistes et professionnels des médias. Mais neuf cas sur dix n’ont jamais été portés devant la justice, selon un rapport publié jeudi.

Entre le 1er janvier et la fin du mois d’octobre 2018, l’UNESCO a recensé le meurtre de 86 journalistes.

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