L’armée américaine déroule des kilomètres de barbelés à la frontière mexicaine

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Des soldats de la 19e infanterie, basée dans le Kentucky, installent des fils barbelés au bord du fleuve Rio Grande, à la frontière avec le Mexique, à Larado, au Texas, le 18 novembre 2018. (AFP/Archives/Thomas WATKINS)

Dans la brise matinale, les soldats américains déroulent rapidement des bobines et des bobines de fils barbelés, les attachant à des pics verts enfoncés au sol: cette clôture vient renforcer la barrière naturelle du fleuve Rio Grande, qui sépare les terres mexicaines du Texas.

En trois jours, une barrière luisante, à hauteur d’épaule, a été posée sur terre à Laredo, dans cet État du sud des États-Unis. Un serpent de barbelés à perte de vue.

Pour accomplir cette tâche quelque peu ingrate, une centaine de soldats américains du 19e bataillon d’infanterie ont parcouru près de 2.000 kilomètres depuis Fort Knox dans le Kentucky.

Loin des terrains de combat, ces militaires sont déployés dans cette ville frontalière du Mexique de 260.000 habitants pour répondre à l’injonction controversée du président américain.

Dans le cadre de sa politique de lutte contre l’immigration illégale, Donald Trump a exigé plus tôt ce mois-ci le déploiement de quelque 5.800 soldats à la frontière, en amont de l’arrivée d’importants groupes de migrants venus d’Amérique centrale. Pour ses détracteurs, cette décision n’avait pour objectif que de galvaniser sa base à quelques jours des élections de mi-mandat.

« Une urgence nationale », « une invasion »: c’est ainsi que le président américain dépeignait l’arrivée de ces migrants fuyant souvent la violence.

L’aspect le plus concret de ce déploiement des troupes jusqu’ici est donc cette clôture, obstacle physique dressé contre l’arrivée de migrants tentant de traverser clandestinement la frontière, pour les pousser à entrer par les différents points d’entrée régulière aux Etats-Unis.

– Habitants avec des gâteaux –

Pendant le weekend, le peloton du lieutenant Alan Koepnick a travaillé méthodiquement. Non loin des familles promenant leurs chiens, les soldats montaient le grillage, déchirant parfois leur uniforme camouflage.

Le lieutenant reconnaît que certains résidents ont exprimé leur inquiétude quant à cette clôture et à la présence des troupes.

« Mais il y a aussi beaucoup de soutien, les gens viennent, des anciens combattants nous serrent la main, nous apportent des gâteaux, de l’eau », précise-t-il à l’AFP.

A moins de 100 mètres derrière lui, de l’autre côté de la rive, au Mexique, on aperçoit un groupe de personnes.

« Vous voyez des gens de l’autre côté du fleuve nous lancer des jurons en espagnol, nous jeter des bouteilles. Mais de ce côté-là, c’est plus favorable. »

L’armée n’est généralement pas autorisée à mener des opérations de maintien de l’ordre public sur le territoire national. Les soldats déployés à Laredo n’auront donc aucune interaction directe avec les migrants.

Depuis le 6 novembre, une fois les élections passées, Donald Trump a par ailleurs beaucoup moins mentionné les « caravanes » de migrants.

Néanmoins, le 45e président des Etats-Unis a publié lundi une photo sur Twitter pour se féliciter de la présence des fils barbelés installés en renfort du mur qui existe dans certains endroits à la frontière mexicaine.

« Les Fake News ne montrent que de vieilles images de gens grimpant par-dessus la barrière dans l’océan. Voici à quoi ça ressemble vraiment – plus de grimpeurs sous notre Gouvernement », a-t-il écrit sur Twitter.

– Pas de combats –

La mission à la frontière a mis l’armée, censée être neutre politiquement, dans une position inconfortable.

En rendant visite aux troupes à la frontière la semaine dernière, le ministre de la défense, Jim Mattis a maintenu que leur mission à court terme était d’assister les agents du service des douanes et de la protection des frontières (CBP) et d’ériger des obstacles physiques.

Mais « à long terme, cela reste encore à déterminer », a-t-il estimé.

Plusieurs soldats ont dit à l’AFP que ce temps passé à la frontière apportait un entraînement concret utile, les risques du combat en moins. Depuis la publication dans les médias américains de témoignages de soldats défavorables à cette mission, les militaires ont reçu des instructions strictes de ne pas donner leur opinion personnelle à la presse.

A Laredo, il n’y a pas eu d’arrivée de « caravanes » de migrants.

Ils se rendent plutôt à Tijuana, ville-frontière avec la cité californienne de San Diego, à plus de 2.000 kilomètres de là. Les autorités estiment que plus de 3.000 personnes sont déjà arrivées.

Un agent du CBP, qui n’était pas autorisé à divulguer son identité, s’estime toutefois heureux de la présence militaire, alors que chaque jour des « centaines » de migrants tentent de traverser la quarantaine de kilomètres de frontière qu’il garde.

Le déploiement de l’armée doit prendre fin le 15 décembre et l’avenir de la clôture installée n’est pas clair. « Personne ne sait quand elle sera retirée. Ce n’est pas vraiment de notre ressort », explique M. Koepnick.

« Si on nous demande de l’enlever, nous le ferons avec le sourire, comme de bons soldats. »

La politique migratoire de Donald Trump a subi un nouveau revers judiciaire avec le gel d’une mesure restreignant le droit d’asile, alors que des milliers de migrants d’Amérique centrale se massent à la frontière sud des Etats-Unis.

Un juge californien a bloqué temporairement un décret signé le 9 novembre par le président américain, qui prévoyait de rejeter automatiquement les demandes d’asile déposées par des personnes ayant traversé illégalement la frontière.

« Quelle que soit l’étendue de l’autorité du président, il ne peut pas réécrire les lois sur l’immigration pour imposer des conditions que le Congrès a expressément interdites », a estimé le juge fédéral Jon Tigar de San Francisco dans sa décision rendue tard lundi.

Or le Congrès a « clairement ordonné que tout étranger qui arrive aux Etats-Unis, indépendamment de son statut, puisse demander l’asile », a-t-il ajouté en louant un principe au cœur « de l’histoire de notre nation: l’accueil des réfugiés sans abri à nos frontières ».

Le magistrat a suspendu le décret jusqu’à une audience sur le fond fixée au 19 décembre.

Il avait été saisi en urgence par trois organisations de défense des droits civiques, dont la puissante American Civil Liberties Union (ACLU) qui s’est réjouie de cette décision.

Le décret « est illégal et aurait mis des vies en danger. Le bloquer est une étape essentielle pour lutter contre les attaques de l’administration à l’encontre des demandeurs d’asile », a-t-elle tweeté.

« Il est absurde qu’une poignée de groupes militants puissent (…) stopper le gouvernement fédéral », ont réagi de leur côté les ministères de la Justice et de la Sécurité intérieure dans un communiqué commun, en promettant de « continuer à défendre l’exercice légitime et raisonné par l’exécutif de son autorité » en matière migratoire.

– « Invasion » –

Comme lors de la présidentielle de 2016, Donald Trump avait fait de l’immigration un thème majeur de sa campagne avant les élections législatives de mi-mandat du 6 novembre, aux résultats mitigés.

Alors que des milliers de migrants fuyant la violence et la misère au Guatemala, Salvador et Honduras se dirigeaient vers les Etats-Unis, le milliardaire républicain avait évoqué une « invasion » de migrants et assuré, sur un ton alarmiste, que « des criminels et des personnes du Moyen-Orient » s’étaient glissés dans cette « caravane ».

Face à leur progression, le magnat de l’immobilier avait déployé à la frontière sud quelque 5.800 militaires, qui déroulent actuellement des kilomètres de barbelés pour renforcer la barrière naturelle du fleuve Rio Grande.

Il avait également promulgué le décret contesté pour tenter de les décourager de franchir illégalement la frontière et pousser le Mexique à les prendre en charge.

Le décret prévoyait que le rejet automatique des demandes d’asile déposées par des personnes traversant illégalement la frontière se poursuive pendant 90 jours ou jusqu’à ce qu’un accord « permettant aux Etats-Unis de renvoyer les étrangers au Mexique » soit conclu.

La mesure avait suscité de vives protestations, y compris de la part du Haut commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR), qui avait également critiqué les capacités d’accueil limitées des Etats-Unis à la frontière provoquant des délais d’attente de plus en plus longs.

– Files d’attente –

L’administration Trump avait fait valoir de son côté que sa mesure visait à désengorger un système déjà surchargé: quelque 700.000 dossiers sont en attente devant les tribunaux.

Elle avait également assuré que le décret répondait à un impératif de sécurité nationale.

Cet argument avait déjà été invoqué l’an dernier pour une mesure controversée d’interdiction de voyager aux Etats-Unis visant des ressortissants de pays à majorité musulmane. Ce décret avait lui aussi été bloqué à plusieurs reprises en justice, avant que la Cour suprême ne valide sa dernière version.

Indépendamment de ces péripéties judiciaires, les migrants continuent à affluer dans le nord du Mexique, notamment à Tijuana, ville-frontière avec la cité américaine de San Diego, où attendent déjà plus de 3.200 personnes arrivées d’Amérique centrale ces derniers jours.

Vendredi, des centaines de migrants ont patienté au poste frontalier d’El Chaparral pour s’inscrire sur une liste de demandeurs d’asile, où figuraient déjà 1.400 noms. En effectif insuffisant, les autorités américaines n’ont pu traiter qu’une trentaine de cas dans la journée.

Dimanche, environ 200 migrants ont formé une nouvelle caravane partant du Salvador vers l’eldorado américain.

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