Le prince héritier, une «ligne rouge» dans l’enquête Khashoggi pour l’Arabie Saoudite

Le ministre saoudien des affaires étrangères Adel al-Jubeir à Riyad le 8 août 2018. (AFP/Nasser al-Harbi)
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Le ministre saoudien des affaires étrangères Adel al-Jubeir à Riyad le 8 août 2018. (AFP/Nasser al-Harbi)

Les appels à reconnaître la responsabilité du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi constituent une « ligne rouge », a estimé mercredi le ministre saoudien des affaires étrangères, Adel al-Jubeir.

Dans une interview accordée à la télévision britannique BBC, le diplomate en chef du royaume a indiqué qu’aucune discussion dénigrant le prince héritier ou son père, le monarque saoudien, ne serait tolérée.

« En Arabie Saoudite, notre gouvernement est une ligne rouge. Le gardien des deux mosquées sacrées et le prince héritier sont une ligne rouge », a souligné M. Jubeir.

« Ils représentent chaque citoyen saoudien et chaque citoyen saoudien les représente. Et nous ne tolérerons aucune discussion de quoi que ce soit qui dénigre notre monarque ou notre prince héritier », a-t-il poursuivi.

M. Khashoggi a été attiré dans le consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre et y a été tué et démembré, selon certaines informations. Résident américain écrivant pour le Washington Post, il était très critique du prince héritier saoudien.

Après de multiples dénis, les autorités saoudiennes ont finalement reconnu leur responsabilité et ont indiqué avoir interpellé 21 personnes. Cependant, un rapport de la CIA, obtenu par la presse américaine, va plus loin et fait état de l’implication de Mohammed ben Salmane.

M. Jubeir a martelé que le prince héritier n’avait rien a voir avec le meurtre. « Nous avons été très clairs. Nous avons ouvert une enquête qui se poursuit et nous punirons les individus qui en sont responsables », a-t-il dit.

Il a également demandé à la Turquie de mettre à disposition les informations dont le pays dispose et d’arrêter de les transmettre aux médias.

Le ministre saoudien des Affaires étrangères a estimé que le meurtre du journaliste était une « opération incontrôlée » d’agents du renseignement.

Mercredi, le président américain Donald Trump a ignoré les critiques lui reprochant d’avoir dédouané le pouvoir saoudien du meurtre de M. Khashoggi, faisant plutôt les louanges du royaume pour le maintien d’un prix bas du pétrole.

Trump, ignorant les critiques, a plutôt salué l’aide de l’Arabie saoudite sur le pétrole

Donald Trump et Mohammed ben Salmane. (Archives/1AFP)

Donald Trump a balayé mercredi les critiques l’accusant de blanchir le pouvoir saoudien suspecté d’avoir orchestré le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, le président américain remerciant au contraire le royaume sunnite pour la baisse des prix du pétrole.

La veille, le président américain avait affirmé dans un communiqué qu’il ne remettrait pas en cause l’alliance stratégique entre les deux pays, malgré l’éventuelle responsabilité du prince héritier Mohammed ben Salmane dans l’assassinat du journaliste saoudien, très critique à l’égard de Ryad.

« Les prix du pétrole baissent. Génial! », s’est félicité sur Twitter le 45e président des Etats-Unis, qui passe le long pont de Thanksgiving dans sa résidence de Mar-a-Lago en Floride.

« 54 dollars, c’était 82 dollars avant. Merci à l’Arabie saoudite, mais allons encore plus bas », a-t-il poursuivi, après avoir plusieurs fois reproché à l’Organisation de pays exportateurs de pétrole (Opep) d’alimenter la hausse des prix du carburant à la pompe.

Le cours des barils cotés à New York et à Londres avaient atteint début octobre leur plus haut niveau en quatre ans, avant de chuter en raison d’une offre importante.

Mardi, il avait déjà salué le travail de l’Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole, pour stabiliser les prix. « Ils m’ont aidé à les garder bas », a-t-il expliqué aux journalistes en quittant la Maison Blanche. « Si nous coupons les ponts (avec les Saoudiens) je pense que le prix de votre pétrole crèvera le plafond », a-t-il assuré.

– Pétrole et armes –

Le pétrole est l’un des arguments avancés par le président américain pour justifier son intention de ne pas rompre l’alliance avec Ryad même si Mohammed ben Salmane, dit « MBS », était derrière le meurtre de Jamal Khashoggi.

Le journaliste, réfugié aux Etats-Unis et qui allait se marier avec une jeune femme turque, a été tué le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. L’équipe chargée de l’assassinat comprenait des responsables proches du pouvoir saoudien et la plupart des observateurs estiment que MBS ne pouvait pas ignorer l’opération.

Une enquête officielle saoudienne a dédouané le prince héritier mais selon un rapport de la CIA cité par les médias américains, l’agence de renseignement n’a plus de doutes sur sa responsabilité.

Donald Trump a pour sa part estimé mardi que la CIA n’avait « rien trouvé d’absolument certain ». « Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet Evénement tragique –peut-être, peut-être pas! », a-t-il dit.

Et il a semblé vouloir clore le sujet crucial des commanditaires en affirmant que Washington entendait « rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite ».

Les 450 milliards de contrats, civils et militaires, sont un autre élément de la relation stratégique avec Ryad. « C’est tout simplement l’Amérique d’abord! », a assuré M. Trump mardi.

– Un prince « fou » –

Les propos du président ont provoqué un tollé au Congrès américain, jusque dans les rangs républicains.

L’influent sénateur Lindsey Graham, qui s’est rapproché récemment de M. Trump, a estimé sur Fox News que le prince héritier était « fou ». « Ce n’est pas trop demander que de dire à un allié de ne pas massacrer quelqu’un dans un consulat », a-t-il dit.

Pour le sénateur Bob Corker, patron de la puissante Commission des Affaires étrangères, la Maison Blanche est devenue « une agence de relations publiques » pour l’homme fort de Ryad.

Au nom de la commission, il a demandé officiellement mardi soir que le président détermine clairement avant la fin février 2019 si le prince héritier est impliqué dans le meurtre. Un avis positif pourrait entraîner des sanctions au titre de la loi dite « Magnitsky » sur les violations des droits de l’homme.

Mais le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a semblé écarter cette éventualité mercredi, tout en assurant que les Etats-Unis « protègeront toujours les droits de l’homme ».

« En fait, nous avons vu les Saoudiens bouger dans cette direction depuis le début de mandat » de M. Trump, a-t-il affirmé dans un entretien à la radio. « Ce n’est pas un bilan parfait, mais il y eu sans aucun doute des pas en avant ».