Tensions au large de la Crimée: Kiev réclame de nouvelles sanctions contre Moscou

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Un navire pétrolier placé sous le pont de Crimée, qui enjambe le détroit de Kertch, bloque l’accès au détroit. (Russie Info)

L’Ukraine a exigé lundi la libération de ses marins et navires capturés la veille par la Russie en mer Noire au large de la Crimée, lors d’un incident sans précédent entre les deux pays, tout en appelant à de nouvelles sanctions contre Moscou.

L’OTAN pour sa part a dénoncé lundi l’action militaire de la Russie contre l’Ukraine en mer d’Azov et mis en garde Moscou contre les conséquences de ses actions si aucune mesure n’est prise pour apaiser les tensions avec Kiev.

« La Russie a utilisé directement la force militaire contre l’Ukraine. Ce qui s’est passé hier est très grave », a déploré le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg à l’issue d’une réunion des ambassadeurs des pays de l’Alliance pour un conseil OTAN-Ukraine organisé à la demande de Kiev. « Tout doit être mis en oeuvre pour éviter que la situation ne devienne plus dangereuse », a-t-il insisté.

« La Russie doit comprendre que ses actions auront des conséquences », a-t-il averti. Mais Jens Stoltenberg a refusé de dire quelle actions concrètes l’OTAN pourrait mettre en oeuvre. Il a simplement rappelé les sanctions économiques infligées par les Alliés à la Russie depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et son rôle dans la guerre dans l’Est de l’Ukraine. « Nous cherchons un apaisement des tensions et nous voulons une solution politique négociée », a-t-il insisté. L’Allemagne et la France ont proposé une médiation.

L’Union européenne a réuni lundi son Comité politique et de Sécurité (COPS) pour faire un point de la situation et une nouvelle réunion est prévue mardi matin, a-t-on appris de source diplomatique européenne.

Jens Stoltenberg a demandé à la Russie de relâcher les navires ukrainiens et leurs équipages pour aider à apaiser les tensions.

Il a reconnu ne pas être parvenu à dissuader le président ukrainien Petro Porochenko de déclarer la loi martiale. « J’ai parlé avec le président Porochenko et il m’a assuré que l’instauration de la loi martiale n’aurait aucune incidence pour l’élection présidentielle en Ukraine (attendue fin mars 2019) et pour le fonctionnement démocratique des institutions. C’est important pour l’Otan », a-t-il souligné.

Les tensions entre Kiev et Moscou ont connu une brusque flambée dimanche lorsque la Russie s’est emparée de trois navires militaires ukrainiens – deux petites vedettes blindées et un remorqueur avec au total une vingtaine de marins à bord – après leur avoir tiré dessus.

Kiev « demande » à Moscou de remettre en liberté les marins et de « retourner les navires militaires capturés », a déclaré le ministère ukrainien des Affaires étrangères dans un communiqué publié dans la nuit de dimanche à lundi.

« L’Ukraine appelle ses alliés et partenaires à prendre toutes les mesures nécessaires pour retenir l’agresseur, notamment en imposant de nouvelles sanctions » contre la Russie, a-t-il souligné.

Cet incident inédit, qui a fait des blessés parmi les Ukrainiens – six dont deux graves selon Kiev, trois selon Moscou – a suscité les craintes d’une escalade militaire entre les deux ex-républiques soviétiques dont les relations traversent une crise profonde depuis 2014.

Le Parlement ukrainien s’est réuni lundi pour une session extraordinaire à l’issue de laquelle il pourrait déclarer la loi martiale pour 60 jours.

L’incident s’est produit lorsque les bateaux tentaient d’entrer depuis la mer Noire dans le détroit de Kertch, séparant la Crimée de la Russie et marquant l’accès à la petite mer d’Azov.

Selon Kiev, des bateaux russes ont d’abord percuté le remorqueur ukrainien et bloqué l’accès à la mer d’Azov, située entre la Crimée, annexée en 2014 par la Russie, et l’est de l’Ukraine, théâtre d’une guerre entre Kiev et les séparatistes prorusses.

– ‘Méthodes dangereuses’ –

Moscou a confirmé l’arraisonnement et l »‘usage d’armes », en accusant les navires ukrainiens de « violer la frontière russe » et de « mener des actions illégales dans les eaux territoriales russes ».

Les trois navires ukrainiens capturés le 25 novembre par la Russie sont de petits bateaux d’artillerie blindés de la classe Gyurza-M du Projet 58155, les P175 Berdiansk et P176 Nikopol et le remorqueur du Projet 498 A947 Yani Kapu construit par le chantier naval de Gorokhovets en 1974. (Tass)

«  »Une violation a eu lieu, et des méthodes dangereuses ont par ailleurs été utilisées. Cela pouvait créer et cela a crée une menace et des risques pour le déplacement normal des navires dans ce corridor maritime », a accusé lundi le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, en dénonçant une « provocation » de Kiev.

A Kiev, des dizaines d’Ukrainiens se sont rassemblés devant l’ambassade russe dans la nuit de dimanche à lundi, en lançant des fumigènes et installant des bateaux en papier devant l’ambassade. Selon les médias locaux, une voiture appartenant à un diplomate russe a également été brûlée à Kiev.

L’Union européenne et l’Otan ont appelé les deux pays à « la retenue » et la « désescalade ».

Plusieurs alliés de Kiev, notamment le Canada et la Lituanie, ont condamné « l’agression » russe contre l’Ukraine.

La Turquie s’est déclarée « inquiète » et appelé à la fin de l' »escalade », alors que la Chine a appelé Moscou et Kiev à « régler leurs différends via un dialogue et des consultations ».

Il s’agit d’un nouvel épisode de la crise russo-ukrainienne qui a commencé avec le soulèvement proeuropéen du Maïdan à Kiev et a débouché sur la fuite en Russie du président prorusse Viktor Ianoukovitch et sa destitution en février 2014.

Un mois plus tard, la Russie a annexé la péninsule ukrainienne de Crimée en majorité russophone. En avril de la même année, un conflit armé entre Kiev et les séparatistes prorusses a éclaté dans l’Est de l’Ukraine faisant depuis plus de 10.000 morts.

La Russie et l’Ukraine, dont les relations connaissent une flambée de tensions après la capture par Moscou de navires ukrainiens dans le détroit de Kertch, porte d’accès à la mer d’Azov, vivent des rapports tumultueux depuis la fin de l’Union soviétique en 1991.

Le 1er décembre 1991, l’Ukraine se prononce par référendum pour l’indépendance de l’Union soviétique, reconnue dès le lendemain par le président russe Boris Eltsine. Le 8 décembre, la Russie, l’Ukraine et le Bélarus signent un accord établissant une Communauté des États Indépendants (CEI).

Mais après la fin de l’URSS le 25 décembre 1991, l’Ukraine va s’efforcer pendant cinq ans de se soustraire à la tutelle politique de son grand voisin, vieille de 300 ans.

Le pays ne s’engage pas à fond au sein de la CEI, perçue comme une structure dominée par la Russie pour tenter de ramener dans son giron les anciennes républiques soviétiques.

Le 31 mai 1997, la Russie et l’Ukraine signent un traité d’amitié et de coopération qui les réconcilie, sans toutefois lever l’ambiguïté de leurs relations: les liens de Kiev avec l’Otan.

Le traité et les textes annexes règlent notamment l’épineux litige du partage de l’ex-flotte soviétique de la mer Noire, ancrée à Sébastopol en Crimée. La Russie restera propriétaire de la majorité des navires, mais paiera à l’Ukraine un loyer pour l’utilisation du port de Sébastopol.

La Russie, qui reste le plus important partenaire commercial de Kiev, conservera toutefois son « arme économique » vis-à-vis de l’Ukraine, totalement dépendante du pétrole et gaz russes.

Le 9 juillet, l’Otan et l’Ukraine signent une « charte de partenariat spécifique », prévoyant des réunions politiques régulières et une coopération particulière entre les deux parties. Le président Eltsine soutient cet accord tout en répétant son opposition à une adhésion de l’Ukraine ou de toute autre ex-république soviétique à l’Alliance atlantique.

En 2004, l’élection présidentielle en Ukraine, entachée de fraudes et donnant vainqueur le candidat favorable à la Russie Viktor Ianoukovitch, provoque une contestation sans précédent. Le scrutin est annulé.

La victoire, le 26 décembre, de l’opposant pro-occidental Viktor Iouchtchenko, leader de la « révolution orange », marque le début d’une nouvelle ère politique en Ukraine après dix ans de règne du président Léonid Koutchma tourné vers Moscou.

En janvier 2005, Viktor Iouchtchenko effectue sa première visite à l’étranger en Russie, en un geste de réconciliation.

En janvier 2006, le géant russe Gazprom cesse ses livraisons à l’Ukraine après plusieurs mois de contentieux portant sur le prix. La coupure perturbe l’approvisionnement de plusieurs pays européens, en pleine vague de froid. Gazprom accuse l’Ukraine, qui dément, d’avoir « prélevé illégalement » du gaz destiné à l’Europe.

En janvier 2009, la Russie arrête de nouveau ses livraisons de gaz à l’Ukraine pour non paiement de dettes, et interrompt la totalité de ses envois à l’Europe via le territoire ukrainien. Nouvelle coupure de gaz en 2014.

En novembre 2013, la soudaine suspension par le gouvernement du prorusse Viktor Ianoukovitch de négociations sur un accord d’association avec l’Union européenne, suivie par son refus de le signer, déclenche un mouvement de contestation proeuropéen. La place centrale de Kiev, le Maïdan, devient le haut-lieu du soulèvement.

La révolte se termine en février 2014 avec la fuite en Russie de M. Ianoukovitch suivie de sa destitution, après la mort d’une centaine de manifestants et d’une vingtaine de policiers dans de violents affrontements.

Le 26 février 2014, prorusses et pro-ukrainiens s’affrontent à Simféropol, capitale de la péninsule de Crimée, république autonome et russophone du Sud.

Des forces spéciales russes contrôlent les points stratégiques et forcent les militaires ukrainiens à déposer les armes ou à rejoindre les nouvelles forces sous contrôle de Moscou.

Le 16 mars, un référendum, non reconnu par Kiev et les Occidentaux, plébiscite le rattachement de la Crimée à la Russie, acté deux jours après par Moscou.

Le 6 avril 2014, une rébellion prorusse éclate dans deux régions industrielles de l’est de l’Ukraine, à majorité russophone, avant de prendre un caractère armé.

Kiev et les Occidentaux accusent la Russie de soutenir les rebelles en envoyant des hommes et du matériel par la partie de la frontière qui échappe au contrôle de l’Ukraine. Moscou dément, ne reconnaissant la présence que de « volontaires » russes partis combattre de leur propre initiative.

Le conflit a fait plus de 10.000 morts en quatre ans et demi.

– ‘Blocage inacceptable’

Kiev et l’Occident accusent la Russie de soutenir militairement les séparatistes, ce que Moscou nie farouchement. L’Occident a imposé de lourdes sanctions économiques à la Russie pour l’annexion de la Crimée et son rôle présumé dans la guerre dans l’Est de l’Ukraine.

Plus particulièrement, la tension a monté autour du détroit de Kertch dont la Russie revendique le contrôle depuis l’annexion de Crimée et où elle a construit un nouveau pont reliant la péninsule au territoire russe.

Kiev et les Occidentaux accusent la Russie d' »entraver » délibérément la navigation des navires commerciaux entre la mer Noire et la mer d’Azov, via le détroit de Kertch.

L’Ukraine et la Russie ont par ailleurs renforcé leur présence militaire dans cette zone sensible, en y déployant des bateaux militaires ces derniers mois.

L’Allemagne a dénoncé lundi un blocage « inacceptable » de la mer d’Azov par Moscou.

Le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn Jagland, a de son côté appelé à « éviter toute escalade dans la région ».

Selon le centre d’analyse Eurasia Group, basé aux Etats-Unis, ce nouvel incident pourrait entraîner l’introduction de nouvelles sanctions européennes et américaines contre Moscou.

« Les gouvernements occidentaux vont soutenir l’Ukraine face à la Russie, ce qui rend de nouvelles sanctions probables », a-t-il déclaré dans un communiqué.

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