Les tensions en Crimée et leurs conséquences

Un soldat ukrainien patrouille près de navires militaires au mouillage dans le port de Marioupol, le 27 novembre 2018 en Ukraine. (AFP/ ALEKSEY FILIPPOV)
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Un soldat ukrainien patrouille près de navires militaires au mouillage dans le port de Marioupol, le 27 novembre 2018 en Ukraine. (AFP/ ALEKSEY FILIPPOV)

Le président ukrainien Petro Porochenko a promulgué mercredi l’acte sur la loi martiale introduite en Ukraine sur fond de flambée de tensions avec la Russie sans précédent depuis plusieurs années, a annoncé son porte-parole.

« Le président Porochenko a signé la loi », a annoncé sur Facebook ce porte-parole, Sviatoslav Tsegolko, au sujet de la loi adoptée lundi par le Parlement ukrainien qui doit être introduite pour 30 jours dans dix régions frontalières et côtières du pays.

Le texte adopté par les députés entérinait un décret présidentiel en ce sens signé lundi.

La confusion régnait cependant autour de l’entrée en vigueur de la loi martiale, certaines structures officielles ukrainiennes évoquant mercredi et d’autres assurant qu’elle est entrée en vigueur lundi. Le porte-parole de la présidence n’était pas joignable pour clarifier cette situation.

La loi martiale a été introduite pour 30 jours dans dix régions frontalières du pays et les régions côtières des mers Noire et d’Azov, suite à un incident armé entre des navires des deux pays au large de la Crimée, dimanche.

« Nous devons tous être prêts à repousser l’agression de notre ennemi qui était il y a peu » seulement « notre voisin », a déclaré mercredi le chef du gouvernement ukrainien, Volodymyr Groïsman, en ouvrant le Conseil des ministres.

Cette mesure a d’ores et déjà poussé l’UEFA a annoncer mardi la délocalisation du match de Ligue Europa entre le club ukrainien du FC Vorskla et Arsena. Prévu à Poltava (centre), qui n’est pas concernée par la loi martiale, il a été malgré tout déplacé à Kiev pour « des raisons de sécurité ».

Les autorités ukrainiennes ont assuré à plusieurs reprises que la loi martiale, qui permet de mobiliser les citoyens, réguler les médias et limiter les rassemblements publics, porte un caractère essentiellement « préventif ».

« L’objectif de la loi martiale consiste à montrer que l’ennemi payera très cher s’il décide de nous attaquer. Cela fera comme un douche froide qui arrêtera les fous ayant le projet d’attaquer l’Ukraine », a déclaré mardi soir à la télévision le président Porochenko.

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Dans l’est de l’Ukraine, des soldats ukrainiens creusaient des tranchées et remplissaient leurs sacs de munitions et rations de survie après la promulgation mercredi de la loi martiale dans un contexte de tension aiguë avec la Russie.

« Il vaut mieux creuser une tranchée de dix mètres de long que de deux mètres de profondeur », s’esclaffe Timokha, un soldat de 22 ans, en faisant référence à la profondeur des tombes.

Les soldats ont été positionnés dans les ruines du village de Chyrokyne, dans l’est de l’Ukraine, à environ un kilomètre de la ligne de front, à portée de tirs des séparatistes prorusses de la république autoproclamée de Donetsk.

A 800 mètres de là se trouve la mer d’Azov, partagée entre la Russie et l’Ukraine. C’est en tentant de rejoindre cette mer d’une importance stratégique que trois navires ukrainiens ont été arraisonnés dimanche par les gardes-côtes russes au large de la péninsule de Crimée, provoquant la colère de l’Ukraine qui dénonce la détention de 24 marins capturés.

« Nous creusons depuis tôt ce matin, dès que la loi martiale a été promulguée », ajoute Timokha.

En réponse à cette capture, le président ukrainien Petro Porochenko a promulgué mercredi la loi martiale dans dix régions frontalières et côtières de l’Ukraine, dont des régions proches des territoires contrôlés par les séparatistes et des rivages de la mer d’Azov.

Bien que la région ait été en guerre depuis 2014, pour Timokha et ses camarades, l’entrée en vigueur de la loi martiale implique un renforcement de leur préparation au combat.

« Conformément à la loi martiale, nous surveillons l’ennemi plus étroitement, nous avons mis en place plus de postes d’observation », explique le soldat.

Les militaires remplissaient leurs sacs avec des munitions et des rations de survie. Ainsi, « s’il se passe quelque chose, nous pouvons riposter à une attaque de l’ennemi et bouger dans différentes directions, ne pas être immobilisés sur place », ajoute-t-il.

« Ils auraient dû recourir à la loi martiale » lors de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, regrette le militaire.

Depuis l’arraisonnement des trois navires ukrainiens, les militaires ukrainiens ont pris conscience d’une nouvelle menace pouvant venir de la mer d’Azov, et non seulement de la ligne de front, souligne un soldat mitrailleur de 21 ans, surnommé Trotsky.

« C’est comme si on était coincé, comme si on était cerné », ajoute Trotsky, qui se tient dans une tranchée renforcée avec des sacs de sable.

Aucun civil n’habite plus à Chyrokyne depuis que ce village a été dévasté par de violents combats, dont des batailles de chars, en 2015.

Les rues sont jonchées de carcasses de voiture brûlées et de jouets d’enfants. Les militaires ont installé une cuisine de fortune et un coin toilette dans la cour d’une maison. Des munitions de fusil-mitrailleur sont accrochées à la porte.

Dans la ville portuaire de Marioupol, contrôlée par Kiev, une centaine d’habitants se sont rassemblés pour manifester leur soutien aux marins ukrainiens capturés par les gares-côtes russes.

« Nous ne pouvons pas rester silencieux quand nos marins sont détenus prisonniers », a déclaré l’organisatrice du rassemblement Galyna Odnorog.

« Nous sommes venus à la manifestation pour dire à Poutine: laissez notre pays en paix », a-t-elle ajouté.

Les gardes-côtes de cette ville portuaire située sur la littoral de la mer d’Azov étaient tous en patrouille en mer, ne retournant à terre que pour se ravitailler en nourriture et carburant.

Mais les autorités régionales ont indiqué que depuis la promulgation de la loi martiale, elles n’ont procédé à aucun changement comme l’instauration d’un couvre-feu ou la fermeture de points de contrôle.

« Rien n’a changé pour nous depuis l’introduction de la loi martiale. Nous en sommes déjà à notre cinquième année de guerre », constate Sergiy, 26 ans, un soldat ukrainien stationné à Marioupol.[/toggle]

L’Ukraine dénonce  également la détention «illégale» de ses marins par Moscou

Par ailleurs, l »Ukraine a qualifié mercredi de «barbarie» la détention «illégale» de ses 24 marins faits prisonniers dimanche par la Russie au large de la Crimée, un incident qui a provoqué une montée des tensions entre Kiev et Moscou.

«Nous condamnons cette manifestation de barbarie et multiplions les efforts pour faire revenir nos gars à la maison», a assuré sur Twitter le premier ministre ukrainien, Volodymyr Groïsman, dénonçant «un outrage propre seulement aux régimes totalitaires».

Une note de protestation contre «la poursuite par la Russie de ses actions illégales», une référence à la détention des marins ukrainiens, a été envoyée au ministère russe des Affaires étrangères, a annoncé la diplomatie ukrainienne dans un communiqué.

Kiev considère que ces hommes sont des «prisonniers de guerre» et réclame leur libération «immédiate», a ajouté le communiqué.

Mercredi, un tribunal de Simféropol, la capitale de la Crimée annexée en 2014 par la Russie, a placé en détention provisoire jusqu’au 25 janvier les neuf derniers marins qui étaient en attente de jugement. Une décision identique avait été prise la veille à l’encontre de quinze autres, dont trois se trouvant à l’hôpital à Kertch.

L’avocat d’un des marins a affirmé à l’AFP que son client était natif de Crimée et que ses parents, qui vivent à Simféropol, étaient présents dans la salle d’audience. Deux des marins capturés, dont l’un des blessés, sont membres des services de renseignement ukrainien (SBU), a par ailleurs annoncé le tribunal.

Une quinzaine de personnes se sont rassemblées sur place en soutien aux militaires ukrainiens. La plupart d’entre elles seraient des Tatars de Crimée, une minorité s’étant en majorité prononcée contre l’annexion de cette péninsule.

Dimanche, les gardes-côtes russes ont arraisonné au large de la Crimée trois bateaux de guerre ukrainiens qui tentaient de pénétrer dans la mer d’Azov via le détroit de Kertch la reliant à la mer Noire.

Le détroit de Kertch, seul accès à la mer d’Azov, est d’une importance cruciale pour les exportations de céréales ou d’acier produits dans l’est de l’Ukraine.

Il s’agit de la première confrontation militaire ouverte entre Moscou et Kiev depuis l’annexion de la péninsule ukrainienne et le début la même année d’un conflit armé dans l’est de l’Ukraine entre forces ukrainiennes et séparatistes pro-russes qui a fait plus de 10 000 morts.

Poutine de son côté défend ses forces

Vladimir Poutine a  pour sa part répété mercredi que les forces russes avaient fait « leur devoir » en arraisonnant par la force trois navires ukrainiens au large de la Crimée, la colère ne redescendant pas en Ukraine qui dénonce la détention « illégale » de ses 24 marins capturés.

L’accrochage en mer Noire s’est produit lorsque des bâtiments de la Marine ukrainienne ont tenté de traverser le détroit de Kertch pour entrer dans la mer d’Azov, d’une importance cruciale pour les exportations de céréales ou d’acier produits dans l’est de l’Ukraine.

L’incident survenu dimanche en mer Noire pourrait mettre en péril la rencontre prévue entre les présidents russe et américain en marge du sommet du G20 qui s’ouvrira vendredi en Argentine, Donald Trump ayant menacé de l’annuler.

Alors que Kiev ne décolère pas après ce qu’elle considère être une agression de son gigantesque voisin, Vladimir Poutine a insisté sur le fait que, selon lui, les gardes-côtes russes avaient simplement « rempli leur devoir avec précision ».

« Que s’est-il passé ? Ils (les Ukrainiens) n’ont pas répondu aux demandes de nos gardes-frontières. Et sont entrés dans nos eaux territoriales », a assuré le président russe, qualifiant l’accrochage de « provocation » organisée par Petro Porochenko, mal en point dans les sondages à quelques mois de l’élection présidentielle en Ukraine.

Il s’agit de la première confrontation militaire ouverte entre Moscou et Kiev depuis cette annexion et le début la même année d’un conflit armé dans l’est de l’Ukraine entre forces ukrainiennes et séparatistes prorusses qui a fait plus de 10.000 morts.

Les effets des tensions en Crimée sur le G20

Une affaire qui pourrait avoir des répercussions sur le sommet du G20.

« Peut-être que je ne ferai pas cette entrevue » prévue avec M. Poutine dans ce cadre, a averti Donald Trump, soulignant « ne pas aimer cette agression », dans un entretien avec le Washington Post.

Côté russe, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a pourtant assuré que la préparation de la rencontre « se poursuivait ».

« Les deux parties ont un besoin identique de cette rencontre », a renchéri le conseiller du Kremlin Iouri Ouchakov, évoquant une rencontre en « deux parties : un tête-à-tête et un entretien avec les membres clés des délégations des deux pays ».

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a toutefois parallèlement accusé les Etats-Unis et « certaines capitales européennes » de tolérer les « caprices » de Kiev.

Ces nouvelles tensions ukraino-russes ont également été au cœur de conversations téléphoniques séparées mercredi entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et ses homologues russe et ukrainien.

Selon la présidence ukrainienne, M. Porochenko a appelé « le président turc à renforcer la pression sur la Russie en vue de la libération des marins et navires ukrainiens ».

Mardi soir, Petro Porochenko avait accusé la Russie d’avoir drastiquement renforcé sa présence militaire à la frontière ukrainienne, mettant en garde contre « la menace d’une guerre totale » avec son puissant voisin.

« Nous devons tous être prêts à repousser l’agression de notre ennemi qui était il y a peu » seulement « notre voisin », a quant à lui déclaré Volodymyr Groïsman, à l’ouverture mercredi du Conseil des ministres.

Face aux inquiétudes, les autorités ukrainiennes ont assuré à plusieurs reprises que la loi martiale, qui permet de mobiliser les citoyens, réguler les médias et limiter les rassemblements publics, avait un caractère « préventif ».

« L’objectif de la loi martiale consiste à montrer que l’ennemi payera très cher s’il décide de nous attaquer. Cela sera comme un douche froide qui arrêtera les fous ayant le projet d’attaquer l’Ukraine », avait par exemple déclaré mardi soir à la télévision le président Porochenko.

Les considérations de politique intérieure se mêlent aux enjeux stratégiques et militaires dans ce nouveau bras de fer. Vladimir Poutine a vu sa cote de popularité dégringoler sur fond de problèmes économiques et de fronde contre une impopulaire réforme des retraites. Petro Porochenko, qui cherche à se faire réélire pour un deuxième mandat, est confronté à des problèmes similaires.