Donald Trump, désormais seul en scène

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Le président américain Donald Trump à Washington le 20 décembre 2018. (AFP/Brendan Smialowski)
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Le président américain Donald Trump à Washington le 20 décembre 2018. (AFP/Brendan Smialowski)

Un à un, en silence ou avec fracas, les poids lourds, les fortes personnalités, les ministres ou conseillers qui tempéraient –un peu– l’impétueux président américain ont été remerciés ou ont claqué la porte.

A force de coups de menton, de décisions prises sans consultations dans une Maison Blanche où règne une forme de chaos permanent, le magnat de l’immobilier s’est isolé, provoquant une inquiétude croissante chez les alliés des Etats-Unis.

H.R. McMaster, John Kelly, Jim Mattis: les trois haut gradés dont Donald Trump, propulsé au pouvoir sans la moindre expérience militaire, politique ou diplomatique, aimait vanter les mérites et la sagesse, sont partis ou sont sur le départ.

Pour Jim Mattis, ancien général des Marines, souvent considéré comme « l’adulte dans la pièce » selon une expression américaine très parlante, l’annonce soudaine du retrait des troupes américaines de Syrie semble avoir été la décision de trop.

Le ton de sa lettre de démission est courtois, mais le message est limpide et a immédiatement résonné bien au-delà des frontières américaines.

Celui qui était « un ilot de stabilité au milieu du chaos de l’administration Trump », selon les termes du sénateur démocrate Mark Warner, le dit sans détour: il est profondément inquiet du manque de respect de Donald Trump pour les alliés de l’Amérique.

« Jim Mattis a clairement estimé qu’il ne pouvait plus faire une différence suffisante pour justifier de rester au sein d’une administration avec laquelle il est tellement en désaccord », résume Richard Haass, président du Council on Foreign Relations (CFR).

Avant lui, Rex Tillerson, ancien patron d’ExxonMobil nommé à la tête de la diplomatie américaine avant d’en être écarté sans égards, avait aussi fait part de ses doutes et de ses inquiétudes.

Resté silencieux, comme sonné, pendant plusieurs mois après son départ, il a récemment livré, en quelques phrases ciselées, sa vision du président pour lequel il a travaillé pendant un peu plus d’un an.

Donald Trump? Un homme « plutôt indiscipliné, qui n’aime pas lire, qui n’aime pas aller dans le détail mais qui dit plutôt +Voilà ce que je crois+ ».

– « Triste jour pour l’Amérique » –

Face à cette avalanche de limogeages et de départs, une partie de la base électorale trumpiste applaudit, estimant que le 45e président des Etats-Unis a trop longtemps été bridé.

Or, c’est un trait commun à la plupart des décisions du milliardaire: sa volonté de parler, à tout prix, en toutes circonstances, à sa base électorale, au nom du respect des promesses de campagne considérées comme sacrosaintes.

« Le retrait de Syrie n’était pas une surprise, je fais campagne sur ce thème depuis des années », a-t-il tweeté pour justifier sa décision sur la Syrie, qui a provoqué la stupeur chez nombre de partenaires de la coalition contre le groupe Etat islamique.

Mais beaucoup d’observateurs pointent le risque que représenterait un président entouré seulement de conseillers louangeurs.

Au printemps, c’est Gary Cohn, ex-banquier de Goldman Sachs au fort tempérament, qui a quitté la Maison Blanche pour être remplacé par Larry Kudlow, chroniqueur économique sur les plateaux de télévision et soutien de la première heure de Donald Trump.

Lors d’une étonnante scène à la Maison Blanche il y a quelques semaines, M. Kudlow, qui dirige désormais le prestigieux National Economic Council (NEC), s’est transformé en animateur d’un genre singulier.

Assis entre le président et sa fille et conseillère Ivanka, il a longuement fait l’éloge de celui qui l’a nommé.

Insistant sur « la carrière extraordinaire » de l’ancien homme d’affaires, il l’a questionné sur ce qu’il a appelé « l’économie Trump »: « Vous avez fait mentir vos détracteurs, vous avez vaincu vos critiques. Mais comment avez-vous réussi cela? »

Interrogée vendredi matin sur Fox News sur les réactions quasi-unanimes à la démission de Jim Mattis –entre regrets et inquiétudes pour la suite–, Sarah Sanders, porte-parole de la Maison Blanche, a martelé que Donald Trump jouait pleinement son rôle.

« Le président étudie les conseils de son équipe de sécurité nationale. Et à la fin, il prend les décisions. C’est pour cela qu’il a été élu ».

Reste une question lancinante: qui désormais à Washington formulera « des conseils que le président a besoin d’entendre », selon la formule du sénateur républicain Ben Sasse, qui a vu dans le départ de Jim Mattis un « triste jour pour l’Amérique »?

Le retrait militaire jette le doute sur la politique étrangère de Trump

La décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines de Syrie et, partiellement, d’Afghanistan suscitait vendredi de nombreuses interrogations sur la nouvelle stratégie militaire et la politique étrangère de Washington.

Elle a déjà provoqué un premier séisme, la démission jeudi du ministre de la Défense Jim Mattis qui était en total désaccord avec M. Trump sur le dossier syrien.

Ces retraits tournent en effet le dos à des décennies de doctrine interventionniste au Moyen-Orient et en Afghanistan. Ils pourraient, selon les observateurs inquiets, faire couler un nouveau bain de sang.

Pour le républicain Mac Thornberry, qui préside la commission des forces armées de la Chambre des représentants, le retrait d’Afghanistan va permettre aux jihadistes et aux talibans « de se renforcer et finalement lancer des attaques terroristes contre les Américains ».

Le sénateur démocrate Tim Kaine a pour sa part fustigé un président « qui donne la priorité à ses objectifs politiques aux dépens de notre sécurité » et qui « détruit les partenariats forgés avec nos alliés ».

Reste que pour beaucoup, pas seulement les partisans du président, cela met fin à des années d’une guerre interminable et coûteuse.

« M. Trump a fait campagne sur le thème de la non-intervention, +finies les guerres stupides+, et a promis de sortir de la théorie de construction de l’Etat », explique à l’AFP Daniel Davis, ancien colonel de l’armée et membre du centre de réflexion Defense Priorities.

Environ 2.000 militaires américains sont stationnés dans le nord-est de la Syrie aux côtés de la coalition arabo-kurde qui combat le groupe Etat islamique (EI). Leur départ va laisser la milice kurde des YPG sans soutien militaire alors que le président turc Recep Tayyip Erdogan menace de l’attaquer, considérant les combattants kurdes comme des terroristes.

M. Erdogan a toutefois affirmé vendredi qu’il ne lancerait pas immédiatement son offensive.

Selon la presse turque, M. Trump a pris sa décision le 14 décembre quand son homologue turc l’a assuré qu’il poursuivrait la lutte contre les jihadistes.

« L’isolationnisme a gagné » 

En Afghanistan les talibans se sont dits « plus qu’heureux » du désengagement partiel américain, qui devrait concerner selon la presse 7.000 soldats, soit la moitié du contingent.

Bill Roggio, spécialiste de l’Afghanistan au centre de réflexion Foundation for Defense of Democracies, a souligné la confusion de la politique américaine au Moyen-Orient.

« Je ne sais pas ce qu’est cette politique, notamment concernant la Guerre contre le terrorisme », a-t-il dit.

« Jusqu’à ce que M. Trump l’explique, il semble que l’isolationnisme a gagné », a-t-il ajouté.

La porte-parole de la Maison Blanche, Sarah Sanders, a rappelé vendredi que la décision de M. Trump n’était pas une surprise. « Le président en parle depuis le début de la campagne électorale » en 2015 avec son slogan « l’Amérique d’abord », a-t-elle expliqué sur Fox.

« Nous avons battu le califat territorial. 99% de l’EI a été balayé de Syrie », a-t-elle dit. « Le président ne veut pas se trouver au milieu d’une autre guerre civile au Moyen-Orient et risquer des vies américaines pour cela ».

L’EI continue pourtant de perpétrer des attentats meurtriers en Syrie et résiste aux offensives visant à le déloger de ses derniers fiefs.

En quittant la Syrie, Donald Trump met aussi fin à une priorité de son administration en politique étrangère: briser les visées expansionnistes de l’Iran, soutien infaillible du régime de Bachar al-Assad.

« C’est une énorme erreur stratégique que, j’espère, le président va reconsidérer », a affirmé sur Fox l’ancien général Jack Keane.

M. Keane, l’un des successeurs potentiels de Jim Mattis, a estimé que M. Trump faisait les mêmes « erreurs » que Barack Obama, vertement critiqué par les républicains pour son retrait militaire américain d’Irak, avant l’émergence de l’EI.

Les alliés internationaux de Washington dans la lutte contre l’EI n’ont pas non plus caché leur inquiétude.

La ministre française des Armées Florence Parly a assuré vendredi que le travail n’était pas « terminé ».

« Le risque, en ne finissant pas ce travail, c’est de laisser perdurer des groupes et que ces groupes reprennent leurs activités », a-t-elle dit, alors que la France a été frappée par plusieurs attentats perpétrés au nom des jihadistes.