Khashoggi: informés par la CIA, des sénateurs américains accusent le prince saoudien

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Le sénateur américain Bob Corker s’adresse aux journalistes après une réunion avec la directrice de la CIA le 4 décembre 2018 à Washington. (AFP/SAUL LOEB)

Des sénateurs républicains américains ont affirmé mardi, après avoir été informés à huis clos des conclusions de la CIA, n’avoir « aucun doute » sur le fait que le prince héritier saoudien avait « ordonné » le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Cette position contredit directement le président américain Donald Trump, qui avait déclaré que le service de renseignement n’avait « rien trouvé d’absolument certain » et avait réaffirmé l’alliance « inébranlable » entre Washington et Ryad.

« Je n’ai aucun doute sur le fait que le prince héritier » saoudien Mohammed ben Salmane, surnommé MBS, « a ordonné le meurtre et a été maintenu au courant de la situation tout le long », a déclaré à des journalistes Bob Corker en sortant d’une réunion avec Gina Haspel, directrice de la CIA.

Ce sénateur, chef de la puissante commission des Affaires étrangères, a affirmé n’avoir pas entendu, au cours de cette réunion d’environ une heure, l’enregistrement audio de l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, début octobre.

Lindsey Graham, pourtant un allié du président Trump au Sénat, a confirmé penser que MBS était « complice du meurtre de M. Khashoggi au plus haut niveau possible ».

Plusieurs sénateurs démocrates ont abondé en ce sens.

Journaliste critique du pouvoir saoudien, M. Khashoggi vivait depuis 2017 aux Etats-Unis, où il collaborait pour le Washington Post.

MM. Corker et Graham ont reconnu l’importance de l’Arabie saoudite pour les Etats-Unis, notamment face à l’Iran. Mais aucun n’est prêt pour autant à fermer les yeux.

« L’Arabie saoudite est un allié stratégique et cette relation vaut la peine d’être sauvée, mais pas à tout prix », a martelé Lindsey Graham. « Notre position dans le monde et notre sécurité nationale seront plus affectées si nous ignorons MBS que si nous nous occupons de lui. »

Mohammed ben Salmane « est fou, il est dangereux, et il a mis cette relation en danger » car il n’est pas « fiable », a-t-il également lancé.

L’ambassade d’Arabie saoudite à Washington a une nouvelle fois « rejeté catégoriquement toutes les accusations liant prétendument le prince héritier à cet horrible incident ». « A aucun moment Son Altesse Royale le prince héritier n’a eu d’échanges avec un quelconque responsable saoudien visant à faire du mal à Jamal Khashoggi », a insisté sur Twitter sa porte-parole, Fatimah Baeshen.

– Vote incertain sur le Yémen –

Quelques sénateurs seulement avaient été conviés à cette rencontre avec Gina Haspel, parmi lesquels les chefs républicain et démocrate du Sénat, ainsi que les responsables des commissions liées aux questions de sécurité.

La réunion était très attendue par les parlementaires, qui s’étaient indignés la semaine dernière lorsque la directrice de la CIA n’avait pas répondu à leur invitation.

Les sénateurs avaient alors riposté avec un sévère coup de semonce en direction de Ryad, passant outre la position de la Maison Blanche. Une résolution pour cesser tout soutien militaire à l’Arabie saoudite dans la guerre au Yémen avait franchi avec une nette majorité, le 28 décembre, un premier vote au Sénat.

Mais son approbation définitive reste incertaine, et dépendra notamment des actions de l’administration Trump face aux dirigeants saoudiens.

Il serait plus simple que le gouvernement « s’exprime directement » que de trouver un texte de consensus, a souligné Bob Corker, qui réserve son vote sur la résolution. « La loi est un objet tranchant qu’il est beaucoup plus difficile d’équilibrer parfaitement, mais c’est ce que nous devons faire puisque l’administration n’a pas, jusqu’à maintenant, adressé la question de façon appropriée ».

Comme lui, plusieurs élus préféreraient un texte se centrant uniquement sur le rôle de Ryad dans le meurtre de Jamal Khashoggi. Les sénateurs travaillent encore à l’élaboration d’un texte qui rassemblerait un plus grand consensus, a-t-il précisé. Plusieurs autres textes circulent, notamment la proposition d’un gel des ventes d’armes à Ryad.

Selon plusieurs médias américains, la CIA estime que l’assassinat a été commandité par le prince héritier. L’agence aurait comme preuve un échange de messages avec un proche conseiller supervisant l’opération, Saoud al-Qahtani, dans les heures précédant et suivant le meurtre.

Donald Trump n’a pas exclu que Mohammed ben Salmane ait été au courant du meurtre, mais il répète que « les Etats-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite ».

Après une rencontre avec les mêmes sénateurs américains, le 28 novembre, son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, avait affirmé que le rapport de la CIA ne contenait « aucun élément direct liant le prince héritier à l’ordre de tuer Jamal Khashoggi ».

L’étau se resserre: la Turquie demande l’arrestation de deux proches du prince saoudien

Un manifestant, les mains rougies et portant un masque à l’effigie du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, près d’une photo du journaliste Jamal Kashoggi lors d’une manifestation devant le consulat saoudien à Istanbul, le 25 octobre 2018. (AFP/Yasin AKGUL)
Pendant ce temps, la Turquie a demandé mercredi l’arrestation de deux proches du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane en lien avec le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, accentuant la pression sur le dauphin saoudien mis en cause mardi par d’influents sénateurs américains.

D’après l’agence de presse étatique Anadolu, la justice turque a émis des mandats d’arrêt visant Ahmed al-Assiri et Saoud al-Qahtani, accédant à la requête du procureur général d’Istanbul qui les soupçonne « fortement » de « faire partie des planificateurs » du meurtre.

Le général al-Assiri, ancien chef-adjoint du renseignement saoudien, et al-Qahtani, ex-conseiller « médias » à la cour royale, sont deux membres de la garde rapprochée du prince héritier saoudien.

Ils ont été démis de leurs fonctions le 20 octobre alors qu’une tempête diplomatique s’abattait sur Ryad après le meurtre de Jamal Khashoggi qui a considérablement terni l’image de la pétromonarchie, notamment celle de Mohammed ben Salmane, surnommé « MBS ».

Khashoggi, un éditorialiste saoudien critique de Ryad qui écrivait notamment pour le Washington Post, a été tué le 2 octobre dans le consulat d’Arabie à Istanbul où il s’était rendu pour effectuer des démarches administratives.

Si MBS nie vigoureusement tout lien avec le meurtre, la presse progouvernementale turque et des responsables sous couvert d’anonymat l’accusent d’être derrière le meurtre.

– Liste « pas définitive » –

Après avoir affirmé dans un premier temps que Khashoggi avait quitté vivant son consulat à Istanbul, l’Arabie a fini par reconnaître, sous la pression internationale, que le journaliste avait été tué et démembré à l’intérieur de la représentation diplomatique.

La justice saoudienne a ouvert une enquête et s’est dite prête à coopérer avec les enquêteurs turcs qui mènent leurs propres investigations. Mais depuis le début de l’affaire, une extrême méfiance règne de part et d’autre.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a plusieurs fois réclamé l’extradition des suspects arrêtés par l’Arabie saoudite, mais sa demande est restée lettre morte à ce jour. Ryad insiste en effet pour que tout procès se déroule en Arabie saoudite.

Le mois dernier, le procureur général saoudien a annoncé que parmi les 21 suspects détenus en lien avec l’enquête sur le meurtre, 11 avaient été inculpés. Il a requis la peine de mort pour cinq d’entre eux.

Selon le récit des événements par les autorités saoudiennes, al-Assiri a ordonné à une équipe de 15 agents saoudiens de ramener « de gré ou de force » Khashoggi en Arabie saoudite. Une fois sur place, le chef du commando aurait décidé de tuer le journaliste.

Quant à al-Qahtani, il fait partie des 17 responsables saoudiens visés par des sanctions annoncées mi-novembre par le Trésor américain, « pour son rôle dans la préparation et l’exécution de l’opération » contre le journaliste.

Pour un haut responsable proche de l’enquête turque, la requête du bureau du procureur d’Istanbul visant les deux suspects saoudiens illustre le fait que, dans l’esprit d’Ankara, « les autorités saoudiennes n’agiront pas formellement contre ces deux individus ».

Le fait que le bureau du procureur présente les deux suspects saoudiens comme faisant « partie des planificateurs » signifie que « la liste actuelle n’est pas forcément définitive », a ajouté ce responsable qui a requis l’anonymat.

Dans un entretien avec la presse turque cette semaine, le président Erdogan a déploré que plusieurs questions restaient toujours sans réponse, à commencer par la localisation du corps de Khashoggi.

Les enquêteurs turcs ont fouillé le consulat et la résidence du consul saoudien à Istanbul, ainsi que deux villas dans le nord-ouest de la Turquie. En vain.

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