L’armée syrienne annonce son entrée dans Minbej, après l’appel des Kurdes

Temps de lecture estimé : 5 minutes

Des manifestants brandissent une photo du président syrien Bachar al-Assad à Qamichli, dans le nord du pays, le 23 décembre 2018 demandant la protection de l’armée. (Delil Souleiman/AFP )
L’armée syrienne a annoncé vendredi son entrée dans la ville clé de Minbej, dans le nord du pays, peu après un appel à l’aide des forces kurdes qui craignent une offensive de la Turquie dans ce secteur.

L’appel des Unités de protection du peuple (YPG), la principale milice kurde de Syrie, a été lancé quelques jours après l’annonce des Etats-Unis, leur allié, du retrait des quelque 2.000 militaires américains déployés en Syrie.

Le porte-parole de l’armée syrienne a fait cette annonce à la télévision, indiquant que le drapeau syrien avait été hissé à Minbej, une ville située à 30 km au sud de la frontière turque.

« Nous invitons les forces gouvernementales à se déployer dans les régions d’où nos troupes se sont retirées, particulièrement à Minbej et à protéger ces régions contre l’invasion turque », avaient indiqué plus tôt dans un communiqué les YPG qui dominent les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition kurdo-arabe.

Ankara a massé dernièrement des renforts à la frontière, dépêchant chars et blindés dans le nord syrien, tout près de Minbej où, selon la Turquie, des forces kurdes sont toujours présentes.

La Turquie, qui redoute de voir s’instaurer une entité kurde à ses portes, susceptible de renforcer les velléités séparatistes de la minorité kurde sur son propre territoire, est farouchement hostile aux YPG en raison de leur liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé comme organisation terroriste par la Turquie et ses alliés occidentaux.es forces kurdes « n’ont pas le droit » de faire appel à l’armée syrienne 

[toggle title= »Les Kurdes de Syrie, longtemps marginalisés, à l’autonomie fragile dans le Nord » load= »HIDE »]Les Kurdes de Syrie, qui se rapprochent du régime de Damas face aux menaces d’offensive turque, ont instauré une autonomie fragile sur les territoires qu’ils contrôlent dans le nord du pays en guerre.

Ces régions, qui comptent notamment d’importants champs pétroliers, représentent près de 30% de la Syrie, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

Installés surtout dans le nord de la Syrie, les Kurdes, essentiellement sunnites avec des minorités non musulmanes et des formations politiques souvent laïques, représentent 15% de la population syrienne, selon les estimations.

Ils ont souffert de décennies de marginalisation et d’oppression et n’ont cessé de réclamer la reconnaissance de leurs droits culturels et politiques.

Dès le début du conflit déclenché en 2011 par la répression sanglante d’une révolte pacifique par l’armée, le régime fait un geste envers les Kurdes.

Le président syrien Bachar al-Assad naturalise 300.000 Kurdes « apatrides » après un demi-siècle d’attente et de protestations. Ces Kurdes de Syrie s’étaient vus retirer leur nationalité à la suite d’un recensement controversé en 1962.

Les Kurdes vont ensuite tenter de rester à l’écart du conflit. Ils adoptent une position « neutre » envers le pouvoir et la rébellion, essayant d’empêcher les rebelles de pénétrer dans leurs régions pour éviter des représailles du régime.

A la mi-2012, les forces gouvernementales quittent des positions dans le nord et l’est du pays, prises par les Kurdes. Ce retrait est perçu comme destiné essentiellement à encourager les Kurdes à ne pas s’allier aux rebelles.

En 2013, le Parti de l’Union démocratique kurde (PYD, principal parti kurde syrien) proclame une semi-autonomie.

En 2016 est annoncée la création d’une « région fédérale ». Celle-ci est composée de trois cantons: Afrine (nord-ouest) –dans la province d’Alep–, Euphrate (nord) –sur une partie des provinces d’Alep et de Raqa– et Jaziré (nord-est) –qui correspond à la province de Hassaké–.

Cette initiative s’apparente à une autonomie de facto, qui reste fragile. Les Kurdes vont alors s’attirer l’inimitié des forces de l’opposition, en plus de l’hostilité de la Turquie voisine.

Ils se dotent d’un « contrat social », une sorte de Constitution. En 2017, les habitants des régions kurdes élisent leurs conseils municipaux.

L’aile armée du PYD, les Unités de protection du peuple (YPG), a été dès 2014 l’une des principales forces combattant le groupe jihadiste Etat islamique (EI) avec l’appui aérien de la coalition internationale conduite par les Etats-Unis.

Début 2015, les forces kurdes soutenues par les frappes de la coalition chassent l’EI de Kobané, à la frontière turque, après plus de quatre mois de violents combats.

En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25.000 Kurdes et 5.000 Arabes, tous Syriens, sont créées. Dominées par les YPG, les FDS vont recevoir une aide conséquente des Etats-Unis, en armement mais aussi en soutien aérien.

Deux ans plus tard, en octobre 2017, les FDS chassent l’EI de son fief de Raqa.

Aujourd’hui, elles continuent de combattre les jihadistes dans leurs dernières poches dans l’est du pays.

Le 14 janvier 2018, la coalition antijihadiste annonce oeuvrer à la création d’une « force » frontalière de 30.000 hommes dans le nord de la Syrie, notamment constituée de membres des FDS.

Mais la Turquie considère les YPG, principale composante des FDS, comme l’extension en Syrie du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation kurde qui mène une guérilla contre Ankara depuis 1984 et qu’elle qualifie de « terroriste ».

En août 2016, la Turquie avait d’ailleurs déjà mené une offensive dans le nord de la Syrie, officiellement pour repousser à la fois les milices kurdes et l’EI.

Le 20 janvier 2018, l’armée turque –aidée par des supplétifs rebelles syriens– lance une offensive terrestre et aérienne meurtrière contre les YPG dans la région d’Afrine, dont elle prend le contrôle deux mois plus tard.

Donald Trump ordonne le 20 décembre le retrait prochain des quelque 2.000 militaires américains déployés en Syrie, combattant l’EI aux côtés des YPG.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan envoie dans les jours suivants des renforts militaires à la frontière entre la Turquie et les régions kurdes syriennes en préparation d’une éventuelle offensive après le retrait des troupes américaines.

Après un appel à l’aide des forces kurdes face à ces menaces, l’armée syrienne annonce le 28 décembre son entrée dans la ville clé de Minbej (nord du pays), à 30 km de la frontière turque. Les YPG affirment s’en être militairement retirés depuis l’été.[/toggle]

Les forces kurdes « n’ont pas le droit » de faire appel à l’armée syrienne, réagit Ankara

La Turquie a pour sa part affirmé vendredi que les forces kurdes n’avaient pas « le droit » de solliciter l’aide militaire du régime syrien à Minbej, après l’entrée de l’armée syrienne dans cette ville clé du nord de la Syrie.

« Les organisations terroristes YPG/PKK qui contrôlent cette zone par la force des armes n’ont pas le droit ou le pouvoir de parler au nom de la population locale ou d’inviter une quelconque partie », a déclaré dans un communiqué le ministère turc de la Défense, mettant en garde toutes les parties « contre toute acte de provocation ».

« Nous suivons l’affaire de près », a ajouté le ministère.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a quant à lui affirmé que les mouvements de l’armée syrienne à Minbej pourraient relever d’un tour de « psychologie » : « ils ont peut être hissé leur drapeau mais il n’y a aucune certitude sur ce qu’il se passe là-bas ».