L’art de mettre la charrue avant les bœufs…

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Modèle du processus de transition… : Source : Blackburn, 2016

Que penser et que dire sur la dernière initiative des ministères de la Défense nationale et des Anciens combattants qui s’intitule «Groupe de transition des Forces armées canadiennes» qui a pour but de faciliter la transition de la vie militaire à la vie civile.

En surface, l’initiative est excellente, car il existe de multiples lacunes pour épauler le militaire et sa famille dans cette dernière phase de la carrière militaire. La transition militaire-civile a été longtemps strictement perçue que sur le plan professionnel/financier et concernait tout particulièrement les militaires qui obtenaient une libération pour service terminé. Il n’y a pas si longtemps, j’entendais encore, dans le cadre de mes projets de recherche, des militaires libérés pour des raisons médicales me dire qu’ils avaient perdu leur temps en assistant au séminaire du Service de préparation à la seconde carrière, car le principal sujet était la gestion des finances et du fonds de pension.

De plus, tous seront d’accord pour reconnaître le déséquilibre en matière d’investissement lors de l’enrôlement versus la libération. Le ministère de la Défense nationale investit jusqu’à 15 semaines (la qualification militaire de base de Saint-Jean-sur-Richelieu) sur un individu qui passe de la vie civile à la vie militaire tandis qu’elles investissent quelques heures seulement sur un militaire qui a adopté un mode de vie unique pendant une large partie de sa vie adulte. Comment expliquer que la transition civile-militaire prend plusieurs semaines et que la transition militaire-civile ne prend que quelques heures ? Il y a plusieurs explications, mais ce n’est pas le but de ce billet. Une structure au sein des Forces canadiennes qui se concentrera sur la transition militaire-civile est donc une bonne chose et une nécessité et cela, pour tous les types de libération.

Toutefois, sur le fond, la mise sur pied de ce Groupe de transition des Forces armées canadiennes correspond à mettre la charrue avant les bœufs. Vous savez comme moi ce que veut dire cette expression. Certaines problématiques liées à la transition militaire-civile sont connues depuis longtemps. Depuis quelques années, il s’agit d’un domaine de recherche «au goût du jour» et cela a amené des institutions telles que le Vérificateur général du Canada et l’Ombudsman des vétérans à compléter des enquêtes pour mettre à l’avant plan les manques à combler. Action-réaction ou plutôt problème-réaction, le gouvernement du Canada a jugé nécessaire de s’attaquer aux problématiques liées à la transition militaire-civile en y intégrant un volet dans sa nouvelle politique de Défense. Il faut réagir vite, vite, et vite pour ne pas être exposé davantage à la critique. Toutefois, vous le savez comme moi ce qui se passe lorsque nous mettons la charrue avant les bœufs et lorsque nous faisons les choses rapidement : les résultats sont rarement concluants et les militaires ainsi que les familles en feront les frais.

Un projet-pilote qui durera entre trois et cinq ans verra le jour en 2019 et se déroulera à la Base des Forces canadiennes de Borden. Il y aura un portail de transition de carrière, un guide de transition, une application pour téléphone et une formation améliorée, le gros kit quoi ! Pourtant, à ce jour, la recherche dans ce domaine est incomplète. Il manque des données pour comprendre les déterminants les plus influents de la transition militaire-civile, pour développer les meilleurs programmes et les meilleures pratiques pour véritablement venir en aide aux militaires et aux familles qui retournent à la vie civile. Il manque des arrimages avec les gouvernements provinciaux, avec les municipalités et avec les organismes communautaires qui doivent jouer un rôle de premier plan dans le retour à la vie civile des militaires.

Alors qui peut m’expliquer pourquoi les ministres Sajjan et O’Regan sont si pressés de lancer cette initiative ? Est-il possible de bien faire les choses pour une fois, pour le mieux-être des hommes et des femmes qui portent fièrement l’uniforme canadien et leur famille ?

Dans ce contexte, je suis d’avis que le pouvoir politique aurait tout intérêt à donner plus de marge de manœuvre aux autorités militaires dans la mise sur pied de ce type d’initiative. J’ai tendance à croire qu’elle serait de meilleure qualité, mieux édifiée, plus réfléchie et qu’elle répondrait aux véritables besoins des militaires et des vétérans.

Personnellement, je travaille sur les questions liées à la transition militaire-civile depuis cinq ans. Avec des collègues de tous les coins du Canada, j’ai participé et je participe à plusieurs projets de recherches sur le sujet et j’ai publié des articles scientifiques pour mieux documenter la problématique, pour mieux cibler les déterminants à considérer, pour étudier les meilleures pratiques et j’ai même poussé ma réflexion en proposant le Modèle du processus transition de la vie militaire à la vie civile. Je suis l’un des rares chercheurs au Canada qui s’intéresse tout particulièrement aux défis spécifiques des militaires francophones qui retournent à la vie civile. D’ailleurs, je vous invite à lire mon article sur le sujet publié en 2016 dans la Revue militaire canadienne.

En plus, je suis un ex-officier des Forces armées canadiennes qui a vécu la transition militaire-civile. Pourtant, je n’ai pas eu vent que mes collègues universitaires pas plus que moi-même n’avons été consultés pour aider le ministère de la Défense nationale et le ministère des Anciens combattants à réfléchir sur la mise en place du Groupe de transition.

Qu’est-ce que cela donne de faire de la recherche et de proposer un mécanisme de transfert des connaissances lorsque le gouvernement en place ne prend même pas le temps de considérer les travaux effectués dans le domaine ?

Vous êtes sûrement en mesure de saisir mon mécontentement et mon désabusement face au gouvernement actuel sur les questions de qualité de vie des militaires, des vétérans et des membres de leur famille.

Pour conclure, dans trois à cinq ans, lorsque le projet-pilote sera terminé, soyez assuré que je serai aux premières loges pour écouter les résultats et pour les critiquer.

Sur une autre note, je me dois d’écrire quelques mots sur les propos boiteux du ministre O’Regan qui a tracé des liens entre sa propre fin de carrière de journaliste et la fin de la carrière militaire.

Sachez que je respecte au plus haut point le métier de journaliste, car je sais que ce n’est pas un métier facile. En août 2007, j’étais affecté en Allemagne lorsque le journaliste de Radio-Canada Patrice Roy et son caméraman Charles Dubois ont été amenés à l’hôpital américain de Landsthul suite aux incidents dont ils ont été victimes en Afghanistan. Drôle de hasard, j’étais aussi présent, lorsque Seamus O’Regan alors journaliste pour CTV est venu en Afghanistan en novembre 2006.

Je prends un long détour pour dire que je considère les propos du ministre O’Regan comme étant inappropriés. Les propos du ministre O’Regan démontrent sans l’ombre d’un doute un profond manque de respect et de connaissances sur la vie militaire. Il y a une «méchante» différence entre être envoyé deux semaines en Afghanistan pour un reportage et y être déployé pendant plusieurs mois et dans de nombreux cas, plusieurs fois. Les affectations régulières, les exercices, les déploiements, les impacts sur la famille, les événements potentiellement traumatiques, les pertes de frères d’armes, les blessures physiques et mentales, et j’en passe, font partie de la réalité des militaires pendant toute la carrière et résonnent encore après la libération.

Alors, le ministre O’Regean devrait immédiatement cesser de jouer avec les cordes sensibles et patriotiques des vétérans. Mettre fin à une carrière de journaliste, avec tout le respect que j’ai pour ce type de métier, n’a absolument rien à voir avec être libéré des Forces armées canadiennes après avoir servi son pays.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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