Retrait américain: satisfaction mais prudence dans le « protectorat » turc en Syrie

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Un combattant d'un groupe rebelle pro-turc tient une position dans le village de Tal Malid, dans le nord-est de la Syrie, le 22 décembre 2018. (AFP / Nazeer AL-KHATIB)
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Un combattant d’un groupe rebelle pro-turc tient une position dans le village de Tal Malid, dans le nord-est de la Syrie, le 22 décembre 2018. (AFP / Nazeer AL-KHATIB)

Habitants et combattants de groupes rebelles pro-Ankara du nord de la Syrie affichent leur satisfaction, mais aussi leur prudence, face à la perspective d’un retrait des soldats américains, y voyant une opportunité pour la Turquie d’accroître son influence aux dépens des Kurdes.

Les forces turques et leurs supplétifs syriens –des groupes opposés au régime du président syrien Bachar al-Assad– contrôlent une vaste zone du nord-ouest de la Syrie bordée au nord par la Turquie et à l’ouest par le fleuve Euphrate.

Les forces proturques ont notamment réussi à s’emparer au début de cette année de la zone d’Afrine (nord-ouest), délogeant les Kurdes d’un des trois « cantons » de la région fédérale qu’ils ont autoproclamée en 2016, à la faveur du chaos créé par la guerre en Syrie.

Et le président turc Recep Tayyip Erdogan menace désormais d’une nouvelle offensive contre les forces kurdes syriennes postées à l’est de l’Euphrate, ce qui permettrait à Ankara d’étendre sa zone d’influence vers le nord-est de la Syrie.

« Positif » 

Dans cette optique, le retrait surprise des soldat américains annoncé par le président Donald Trump « est positif », estime Moustafa Hamoush, un habitant de la ville d’Azaz, au coeur du « protectorat » turc instauré de facto en Syrie.

« Lorsque les Etats-Unis se retireront, le pouvoir kurde sera automatiquement affaibli et la Turquie et l’Armée libre (factions de l’opposition syrienne pro-Ankara) pourront pénétrer dans les régions à l’est de l’Euphrate et les contrôler », avance ce jeune couturier de 20 ans.

Les soldats américains stationnés en Syrie interviennent en soutien aux Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition dominée par les Kurdes, qui luttent depuis des années contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Mais cette présence américaine est aussi perçue comme dissuadant les Turcs, alliés de Washington au sein de l’Otan, de mener d’autres opérations militaires directes contre les Kurdes de Syrie.

« Le retrait des Américains sera en notre faveur car nous voulions mener une opération contre les Kurdes, mais nous ne pouvions pas le faire à cause de la présence des forces américaines », confirme Raad Najjar, un combattant de Jabha Chamiya, une des factions rebelles syriennes pro-Ankara.

Son frère d’armes, Ibrahim Nehme, 24 ans, ne dit pas autrement: « Si Dieu le veut, les factions mèneront une guerre contre Minbej, Raqa et toutes ces régions » du nord de la Syrie actuellement sous contrôle kurde.

L’ombre de Damas 

« Si la Turquie s’empare de ces régions en remplacement des forces américaines (…), les zones contrôlées par l’opposition (syrienne) deviendront plus vastes », se réjouit encore Omar Kazila, un pharmacien de 20 ans établi à Azaz.

Les factions rebelles syriennes, qui ont subi ces dernières années une série de défaites face aux forces du régime de Damas et de son allié russe, contrôlent désormais moins de 10% du territoire syrien.

Les Kurdes en contrôlent eux environ 30%.

Des habitants de la zone craignent toutefois que le vide laissé par les Américains n’entraîne plutôt un retour des forces du régime de Bachar al-Assad.

Face au départ de leurs soutiens américains, les Kurdes pourraient en effet décider de se rapprocher du pouvoir de Damas pour se prémunir contre une nouvelle offensive turque et tenter de préserver une relative autonomie.

Ahmad Farouh, un habitant d’Azaz, craint également que le retrait américain ne soit exploité par le groupe Etat islamique (EI) pour opérer un retour sur l’échiquier syrien.

Les Etats-Unis et la coalition internationale antijihadistes qu’ils conduisent ont en effet contribué de manière cruciale aux victoires contre l’EI aujourd’hui acculé dans quelques poches de l’est du pays.

« Le retrait (américain) et l’absence d’aviation de la coalition (internationale) pourraient renforcer l’EI et (l’inciter à) contrôler de nouvelles régions », craint cet étudiant de 20 ans.

Sur le front, ces appréhensions sont partagées par certains combattants. Mais la mobilisation est à la mesure des défis, assure Mahmoud Abou Abdullah, un combattant du groupe Jabha Chamiya.

Selon lui, les factions rebelles alliées d’Ankara sont prêtes à déloger de nouveau l’EI comme ils l’avaient fait en 2016 à Jarablos et à Al-Bab lors d’une vaste opération militaire parrainée par la Turquie.

« Cela avait été très bénéfique pour l’opposition, car elle avait gagné davantage de territoires », rappelle-t-il.

En attendant que le retrait américain se matérialise, des accrochages sporadiques ont lieu sur les lignes de front séparant les rebelles pro-Ankara des FDS au nord d’Alep. Samedi, un correspondant de l’AFP a vu un nuage de fumée se dégager près du village de Kaljabrine après un échange de tirs entre les deux camps.