En Suède, une poignée de main exceptionnelle entre belligérants yéménites

Le représentant Huthi Salim al-Moughaless (D)et l'économiste yéménite et représentant gouvernemental Ahmed Ghaleb se serrent la main le 10 décembre 2018 à Rimbo en Suède. (Yemen Peace Consultations Newsroom/AFP / Essa AHMED)
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Le représentant Huthi Salim al-Moughaless (D)et l’économiste yéménite et représentant gouvernemental Ahmed Ghaleb se serrent la main le 10 décembre 2018 à Rimbo en Suède. (Yemen Peace Consultations Newsroom/AFP / Essa AHMED)

La scène est rare et le geste hautement symbolique: des belligérants yéménites ont échangé une poignée de main devant des journalistes en marge de consultations de paix en Suède.

Salim al-Moughaless, un négociateur de la rébellion houthie, et Ahmed Ghaleb, un délégué gouvernemental, ont accepté lundi de se serrer la main à la demande de journalistes yéménites, devant un photographe qui a immortalisé l’instant.

« Je n’avais jamais vu ça auparavant », a confié une de ces journalistes, sous couvert d’anonymat de crainte de mettre en danger sa famille restée au Yémen.

Selon des témoins de l’échange, les deux hommes ont accepté de bonne grâce.

Une source onusienne a indiqué à l’AFP que le médiateur britannique Martin Griffiths, à l’initiative de ces discussions, avait vu la photo, rapidement diffusée sur les réseaux sociaux. Egalement diffusée par l’AFP, elle était disponible mardi sur plusieurs sites d’information de pays arabes.

Pour la première fois depuis 2016, le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite et les rebelles appuyés par l’Iran reprennent langue, sous la pression de la communauté internationale qui s’alarme de l’urgence humanitaire.

Selon l’ONU, la crise est la pire au monde et menace directement de famine jusqu’à 20 millions de Yéménites. Toutes les précédentes tentatives de dialogue ont échoué.

Les belligérants sont réunis dans un complexe hôtelier à Rimbo, à une soixantaine de kilomètres au nord de Stockholm.

A la manœuvre, les responsables onusiens souhaitent faire de la villégiature champêtre une possibilité pour « construire une confiance » réciproque en vue d’ouvrir un processus de paix.

Un long chemin pavé d’embûches selon les observateurs avertis de l’histoire complexe du Yémen et de la guerre qui ravage depuis 2014 le pays le plus pauvre de la péninsule arabique et a fait environ 10.000 morts.

– Histoires extraordinaires –

D’après des informations non confirmées officiellement, négociateurs du gouvernement et de la rébellion ne se parlent pas directement, sauf sur un dossier, l’accord d’échange de prisonniers conclu début décembre.

La plupart du temps, le médiateur et ses conseillers font la navette entre les deux délégations.

Les négociateurs des deux camps partagent en revanche une même cafétéria. Et une salle de prière a été aménagée pour permettre aux rebelles, chiites, et aux membres du gouvernement, sunnites, de se recueillir.

« Ils se mêlent les uns aux autres, se rencontrent. Nous avons entendu des histoires extraordinaires – que je n’entends pas partager ici – sur ce que les gens se disent », assurait Martin Griffiths à la presse lundi soir.

Si d’après lui « l’humeur est bonne », les organismes yéménites sont éprouvés par l’hiver suédois, le vent, l’obscurité et les premières neiges.

Echarpe autour du cou, bonnet sur le chef, le ministre de l’Agriculture, Othman Moujalli, s’est plaint de devoir négocier « dans le froid ».

Les négociateurs yéménites sont logés au château de Johannesberg, construit au 17ème siècle sur un relief boisé dominant de vastes labours et un golf.

Le domaine situé entre Stockholm au sud et Uppsala au nord a été choisi pour sa proximité avec l’aéroport international d’Arlanda.

Il dispose de plusieurs ailes et bâtisses indépendantes où résident les deux délégations yéménites, protégées par des policiers en uniforme et les services de sécurité et de renseignement. Un drone bourdonne de jour comme de nuit dans la nuée.

Les 250 journalistes accrédités pour ces consultations sont installés dans une maison en bois rouge, avec vue sur les greens pelés.

L’agence CFI Développement Media, a fait venir, avec le soutien de l’Unesco, des journalistes yéménites pour couvrir les pourparlers.

« Nous avons une rédaction de 12 journalistes, hommes et femmes, qui représentent toutes les régions », explique Mohamed Alhani, consultant pour ce projet.

« Alors que les médias internationaux peuvent s’intéresser à l’aspect purement politique de ces consultations, nous insistons, nous, sur les questions concernant la population ».

Leur sortie du Yémen représente déjà un exploit en soi. L’aéroport de la capitale Sanaa étant fermé depuis trois ans, il faut se rendre à Aden, dans le sud, pour prendre un avion. « 28 heures de voyage sont parfois nécessaires entre les deux villes à cause des checkpoints ».

Sur un grand écran, certains journalistes ont suivi la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix lundi après-midi à Oslo.

Yémen: les belligérants dressent une liste de 15.000 prisonniers pour un échange

 Le gouvernement et les rebelles du Yémen, réunis en Suède pour des consultations sous l’égide de l’ONU en vue de renouer un dialogue rompu depuis 2016, ont annoncé mardi avoir établi une liste de 15.000 prisonniers à échanger.

Le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie saoudite, et les rebelles Houthis, appuyés par l’Iran, ont engagé la semaine dernière, sous la pression de la communauté internationale alarmée par l’urgence humanitaire, des discussions d’abord destinées à recréer un minimum de confiance mutuelle.

Toutes les tentatives pour mettre fin à la guerre ont jusqu’ici échoué, alors que le conflit a fait quelque 10.000 morts en quatre ans et menace jusqu’à 20 millions personnes de famine dans ce pays déjà le plus pauvre de la péninsule arabique.

Arraché par l’envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, le Britannique Martin Griffiths, l’accord sur l’échange de prisonniers était un des principaux dossiers mis sur la table dans ces consultations, mais également celui pour lequel les divergences étaient les moins saillantes.

Ouvertes le 6 décembre dans le village de Rimbo, près de Stockholm, les discussions devraient être closes jeudi. « Nous espérons que ces consultations auront constitué un tournant » pour un futur règlement du conflit yéménite, a déclaré mardi soir un responsable de l’ONU sous couvert d’anonymat.

– 15.000 noms –

Askar Zaeel, un négociateur gouvernemental pour l’échange de prisonniers, a précisé que les rebelles avaient identifié 7.487 prisonniers dont ils souhaitent la libération. De son côté, le gouvernement a demandé l’élargissement de 8.576 détenus.

M. Zaeel a précisé à l’AFP que le gouvernement avait également réclamé aux rebelles la remise du corps de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, tué en décembre 2017 par ses anciens alliés Houthis, appuyés par l’Iran, qui lui reprochaient une ouverture vers l’Arabie saoudite.

De leur côté, les rebelles ont annoncé sans autre précision avoir échangé avec le gouvernement une liste de 15.000 prisonniers des deux camps.

Selon un négociateur rebelle, Abdelkader Mourtada, parmi les prisonniers libérables figurent des Saoudiens et des Emiratis. L’échange pourrait intervenir « le 20 janvier », a-t-il ajouté.

Les prisonniers seront transférés via deux aéroports: celui de Seyoun (centre) contrôlé par le gouvernement, et l’aéroport international de Sanaa, la capitale contrôlée par les rebelles, fermé au trafic civil depuis trois ans.

Le Comité international de la Croix-Rouge a confirmé qu’il superviserait l’échange.

Trêve improbable 

Parmi les autres sujets sur la table figurent l’établissement de corridors humanitaires, la réouverture de l’aéroport international de Sanaa et du port d’Hodeida (ouest), par où transite 90% des importations alimentaires du Yémen.

Martin Griffiths dit oeuvrer à la désescalade militaire pour soulager les populations civiles et déserrer l’étau autour de villes particulièrement éprouvées: Hodeida, où se déroule une offensive gouvernementale, et Taez (sud-ouest), sous contrôle gouvernemental mais assiégée par les rebelles.

Un représentant du gouvernement yéménite a néanmoins jugé improbable mardi la signature d’un cessez-le-feu avant la fin des consultations en Suède.

« Nous sommes venus ici pour faire des progrès sur un cessez-le-feu intégral, complet. Mais je pense que nous serons incapables d’enregistrer ce progrès lors de cette session », a déclaré Askar Zaeel.

Un responsable de l’ONU a confirmé mardi qu’un projet de feuille de route « politique » avait été soumis aux deux parties, sans en détailler le contenu.

En septembre, des pourparlers de paix ont achoppé sur le refus des négociateurs Houthis de se rendre à Genève sans garanties sur leur voyage de retour vers la capitale Sanaa et sur l’évacuation de rebelles blessés.

Cette fois, leur présence en Suède a été favorisée par deux mesures de confiance: l’évacuation début décembre de 50 rebelles blessés vers Oman et un accord préliminaire d’échange de prisonniers.

Les images de dévastation provoquées par les raids aériens de la coalition et celles de la crise humanitaire ont par ailleurs convaincu les grandes puissances de la nécessité d’accélérer un règlement du conflit.

L’ONU a affirmé lundi être en quête de quatre milliards de dollars pour fournir en 2019 de l’aide humanitaire à quelque 20 millions de Yéménites, soit 70% de la population.

A l’initiative de la Suède, de la Suisse et de l’ONU, une conférence de donateurs est programmée le 26 février à Genève.

L’Arabie saoudite reste également sous pression, empêtrée dans l’affaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, tué dans le consulat de son pays début octobre à Istanbul et désigné mardi personnalité de l’année par le magazine américain Time.