Syrie : Russie et Turquie d’accord pour se « coordonner » après le retrait américain

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Le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov et son homologue turc Mevlut Cavusoglu au sommet d’Istanbul sur la Syrie, le 27 octobre 2018. (Archives/Turkish Foreign Ministry press service/AFP/CEM OZDEL)

La Russie et la Turquie ont convenu samedi, au cours de pourparlers à Moscou, de « coordonner » leurs actions sur le terrain en Syrie dans le contexte du retrait annoncé des forces américaines.

« Nous sommes tombés d’accord sur le fait que les représentants militaires russes et turcs sur le terrain vont continuer de coordonner leurs actions dans ce nouveau contexte avec pour but d’éradiquer la menace terroriste en Syrie », a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, à l’issue de discussions avec une délégation turque.

« Nous avons discuté de la manière dont nous allons coordonner notre travail en commun dans le contexte » du départ des Américains, a confirmé son homologue turc Mevlüt Cavusoglu.

M. Lavrov s’est dit « optimiste » après ces discussions qui ont notamment impliqué M. Cavusoglu, les ministres de la Défense des deux pays, Hulusi Akar et Sergueï Choïgou, et des responsables du renseignement.

Ces pourparlers interviennent après l’annonce la semaine dernière par le président Donald Trump du retrait des militaires américains de Syrie.

Avant même d’être appliquée, cette décision entraîne des revirements d’alliances, illustrés par l’entrée samedi de l’armée de Bachar al-Assad dans la région de Minbej, dans le nord de la Syrie, en réponse à un appel à l’aide des forces kurdes.

La Russie est avec l’Iran le principal allié du régime de Damas, tandis que la Turquie est un soutien majeur des rebelles. Les trois pays sont les garants du processus de paix d’Astana, mis en oeuvre en janvier 2017 sans implication de Washington et qui a progressivement éclipsé les négociations sous égide de l’ONU.

« Comme par le passé, nous allons poursuivre le travail actif et la coordination avec nos collègues russes et iraniens pour accélérer le règlement politique en Syrie », a assuré M. Cavusoglu.

La Russie et la Turquie ont également promis de coopérer pour favoriser le retour des réfugiés syriens dans leurs foyers et de leur fournir une aide humanitaire, ainsi que de poursuivre le travail en vue de la création d’une zone démilitarisée à Idleb, le dernier bastion des rebelles en Syrie.

Un sommet sur la Syrie réunissant les présidents russe Vladimir Poutine, turc Recep Tayyip Erdogan et iranien Hassan Rohani est prévu pour début 2019, selon Moscou.

La peur règne à Minbej



Un membre du Conseil militaire de Minbej surveille les rues de cette ville du nord de la Syrie, le 29 décembre 2018. (Delil Souleiman/AFP)

 « Les gens ont très peur surtout du retrait américain, puis d’une entrée des Turcs »: Abou Aziz Jaber, comme d’autres habitants de la ville syrienne de Minbej, craint une nouvelle offensive d’Ankara dans la foulée du retrait annoncé des troupes américaines.

Avant même d’être appliquée, l’annonce le 19 décembre d’un retrait américain de Syrie a entraîné des revirements d’alliances, illustrés par l’entrée samedi de l’armée de Bachar al-Assad dans la région de Minbej en réponse à un appel à l’aide des forces kurdes des YPG « contre les menaces turques ».

« On ne sait pas à quoi s’attendre, des informations contradictoires nous parviennent tous les jours », dit en colère Mohammad al-Mohammad, venu vendre ses légumes au marché de Minbej, ville du nord de la Syrie située à 30 km de la frontière turque.

« On dit que les Turcs vont entrer ou peut-être les forces du régime (syrien), on dit aussi que les forces kurdes sont parties », ajoute à l’AFP ce jeune marchand ambulant de 22 ans. « On ne sait rien du tout ».

La vie semblait samedi suivre son cours dans la ville au lendemain d’une mobilisation sécuritaire, un correspondant de l’AFP ayant observé vendredi les forces locales vérifier les identités de toute personne entrant dans Minbej, inspectant également les voitures.

Des véhicules avec des mitrailleuses Douchka étaient déployés dans les rues principales et les places publiques, ainsi que des hommes masqués et lourdement armés faisant partie des combattants arabes et kurdes des Forces démocratiques syriennnes (FDS), a-t-il constaté.

L’armée syrienne a annoncé vendredi être entrée dans la région de Minbej à la demande des Unités de protection du peuple (YPG, principale milice kurde de Syrie), qui dominent les FDS déployées dans la zone.

« Les gens ont peur »

La Turquie a dénoncé le déploiement des forces de Damas estimant que les forces kurdes n’avaient « pas le droit » de faire appel à elles et mettant en garde contre toute « provocation ».

Ankara considère les YPG comme des « terroristes » et menace depuis la mi-décembre de lancer une nouvelle offensive pour chasser les forces kurdes de secteurs proches de sa frontière.

« Peu importe qui contrôle notre ville, je veux juste qu’on puisse aller travailler chaque matin et rentrer chez soi tous les soirs sans avoir à s’inquiéter », affirme Mohammad, vêtu d’un tablier marron, et dont le visage porte des traces de brûlures.

« Les gens ont peur, personne ne sait ce qu’il va se passer, certains préparent leur départ, d’autres s’enferment chez eux », ajoute le jeune homme, lui aussi venu au marché de Minbej vendre ses légumes.

Selon Noura al-Hamed, responsable locale à Minbej, les négociations avec le pouvoir ont eu lieu « sous l’égide de la Russie ».

« Les forces du régime ne vont pas entrer dans la ville, elles vont se déployer sur la ligne de démarcation » séparant Minbej des territoires pro-Ankara, a-t-elle dit vendredi.

Samedi, le correspondant de l’AFP n’a rien vu pouvant signifier que l’armée syrienne était dans la ville.

Il a cependant vu une patrouille de la coalition internationale composée de quatre camions blancs circulant derrière un véhicule blindé américain stationnés à l’entrée de la ville. Il a également fait état de blindés et de voitures de la coalition garés dans le centre de Minbej.

La coalition internationale emmenée par les Etats-Unis stationne des troupes dans et autour de Minbej, notamment américaines et françaises, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Selon le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane, la coalition n’a pas de présence dans les zones où l’armée syrienne s’est déployée.

Des dizaines d’habitants se sont rassemblés dans la matinée sur la place centrale de Minbej pour dénoncer les menaces turques.

« Nous voulons dénoncer les menaces et les provocations quotidiennes d’Erdogan », le président turc, explique à l’AFP Oussama Rabih, un habitant de Minbej âgé de 33 ans.

« Nous préférons le gouvernement syrien plutôt que la Turquie qui est un envahisseur, alors que la Syrie reste la mère patrie et nous restons un peuple uni », assure-t-il.

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