Au Yémen, une trêve fragile pas si différente de la guerre

Photo prise le 22 janvier 2019 montrant un médecin yéménite soignant une femme blessée par une balle dans un hôpital de campagne du village Ad Durayahimi, près de Hodeida, dans l'ouest du pays, où règne une trêve fragile. (AFP)
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Photo prise le 22 janvier 2019 montrant un médecin yéménite soignant une femme blessée par une balle dans un hôpital de campagne du village Ad Durayahimi, près de Hodeida, dans l’ouest du pays, où règne une trêve fragile. (AFP)
Des médecins se démènent pour sauver une femme de 20 ans dont le cuir chevelu a été entaillé par la balle d’un sniper à Hodeida, ville portuaire de l’ouest du Yémen qui est pourtant au cœur d’un accord de cessez-le-feu obtenu à l’arraché.

En décembre, une trêve entre le gouvernement soutenu militairement par l’Arabie saoudite et les rebelles Houthis appuyés par l’Iran a été difficilement négociée par l’ONU, en Suède.  

Elle a été saluée comme la meilleure chance pour le Yémen de mettre fin à une guerre qui dure depuis quatre ans, mais semble ne tenir qu’à un fil, les belligérants signalant de nombreuses violations. Mercredi, la coalition anti-rebelles a menacé de recourir à la force pour « amener les Houthis à respecter l’accord » de Suède. 

Les civils de Hodeida, principal point d’entrée des importations et de l’aide humanitaire au pays, sont pris entre un cessez-le-feu  régulièrement violé et la perspective d’un conflit encore plus sanglant si la trêve vole en éclats. 

« Il n’y a pas de trêve », assène Ali Hassan Marzouqi. Sa fille Hayat a été transportée d’urgence dans un hôpital de campagne du village d’Ad Durayhimi, à la périphérie sud de Hodeida, après qu’une balle perdue lui a frôlé la tête alors qu’elle était chez elle. 

« Tireurs d’élite, engins explosifs improvisés, mines, mortiers », liste  Iyad Nasser, directeur adjoint de l’hôpital, en référence aux causes des blessures des victimes signalées chaque jour depuis la trêve.

Des obus de mortier continuent de s’écraser dans des camps près de Hodeida, qui regorgent de personnes déplacées souffrant pour la plupart de malnutrition.

« Avant le cessez-le-feu, ma maison a été touchée », précise Mohammed Saleh, 46 ans, dans un camp à Khokha. « Après le cessez-le-feu, ma tente a été touchée. Rien n’a changé ».

De nombreux déplacés craignent de retourner sur leurs terres agricoles malgré la trêve, accusant les rebelles Houthis de les truffer de mines pour les punir d’avoir fui vers des zones gouvernementales.

Spirale

L’AFP s’est rendue dans la région de Hodeida dans le cadre d’un voyage organisé par la coalition anti-rebelles dominée par les Saoudiens et les Emiratis.

Depuis l’entrée en vigueur de la trêve, les hôpitaux autour de la ville ont constaté une réduction du nombre de décès, les pêcheurs se sentent plus en sécurité et les travailleurs humanitaires ont réussi à atteindre des communautés affamées, auparavant isolées en raison des combats. 

Mais des dizaines de civils et de responsables militaires interrogés par l’AFP ont dressé un tableau sombre de la situation, à savoir que le cessez-le-feu pourrait s’effondrer et plonger Hodeida dans une spirale plus grave, susceptible de précipiter le pays dans la famine.

« Alors que la trêve a d’abord apporté un peu d’espoir et de soulagement », les habitants de Hodeida « vivent dans l’ombre d’une reprise du conflit », d’autant plus que la mise en oeuvre de l’accord –qui prévoit un retrait et un redéploiement des combattants– reste « lente », relève l’expert Adam Baron de l’European Council on Foreign Relations.

L’émissaire de l’ONU Martin Griffiths a admis lundi que la mise en oeuvre de l’accord de trêve et d’un autre accord sur un échange de prisonniers avait été repoussée en raison de difficultés sur le terrain où une équipe renforcée d’observateurs tarde à être déployée.

Les Houthis profitent de la trêve pour fortifier leurs positions à l’intérieur de Hodeida, sous leur contrôle depuis fin 2014, indiquent des habitants à l’AFP, qui y voient des préparatifs pour une reprise de la guerre.

Le colonel Saeed Salmeen, commandant émirati opérant sur la côte ouest du Yémen, rejette lui des accusations rebelles selon lesquelles la coalition masserait des forces près de la ville, mais ajoute que ses hommes sont prêts au combat si nécessaire.

« Contrôler nos émotions »

« La coalition et le gouvernement yéménite devront faire face à un climat international impitoyable si la bataille reprend », estime Michael Knights, associé au Washington Institute for Near East Policy.

« Bien que les Houthis semblent avoir délibérément cherché l’effondrement du cessez-le-feu avec des actions provocatrices », la coalition « sera probablement blâmée si elle avance à Hodeida », explique-t-il.

De puissantes voix se sont élevées fin 2018 au Congrès américain pour que l’Arabie saoudite rende des comptes sur sa campagne militaire au Yémen et sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat du royaume à Istanbul.

Pendant le voyage de presse, des soldats progouvernementaux ont exprimé leur frustration, le cessez-le-feu ayant stoppé leur offensive juste au moment où ils arrivaient près du port tenu par les rebelles. 

Capturer ce port –importante source de revenus pour les Houthis– pourrait en effet changer la donne et les forcer à faire des concessions. 

« Nous avons les ressources, la puissance de feu et le moral », affirme un responsable de la coalition en demandant l’anonymat. « Mais nous faisons de notre mieux pour contrôler nos émotions et nos troupes (en raison de la trêve) ».

Un autre loyaliste va plus loin, assurant qu’une action militaire est la seule solution, sentiment partagé par beaucoup. « Même si 50.000 personnes meurent, et alors? Quand vous leur couperez le nerf principal, ce problème sera résolu pour toujours ».