Venezuela: Maduro compte sur l’armée face au soutien international à Guaido

Venezuela: Maduro compte sur l'armée face au soutien international à Guaido. Ici, sur la photo avec le ministre de la Défense et Général en chef Vladimir Padrino López (Compte Twitter/@TVesAlDia)
Temps de lecture estimé : 6 minutes
Venezuela: Maduro compte sur l’armée face au soutien international à GuaidoIci, sur la photo avec le ministre de la Défense et Général en chef Vladimir Padrino López (Compte Twitter/@TVesAlDia)
Le président vénézuélien Nicolas Maduro comptait jeudi sur l’appui de l’armée pour contrecarrer le soutien international apporté au président du Parlement Juan Guaido, autoproclamé la veille « président » par intérim et immédiatement reconnu par les États-Unis et leurs alliés dans la région.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a appelé jeudi au « dialogue » pour empêcher une « escalade menant à un conflit qui serait un désastre pour la population du pays et pour la région ».  

Dans la nuit de mercredi à jeudi, des foyers de protestation persistaient dans des quartiers populaires comme Petare, dans l’est de Caracas, après deux jours de manifestations meurtrières d’opposants et partisans du président socialiste Maduro.

La Commission interaméricaine des droits de l’homme a décompté 16 morts mercredi. L’Observatoire vénézuélien des conflits sociaux (OVCS) a dénombré 13 morts en deux jours depuis mardi. Les manifestations de 2017 qui ont fait 125 morts sont encore dans toutes les mémoires dans ce pays producteur de pétrole en pleine débâcle économique.

« Sauvegarde de la souveraineté »

Le gouvernement a annoncé que le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino Lopez, et les commandants militaires régionaux allaient apporter leur « appui au président constitutionnel » et à « la sauvegarde de la souveraineté » du pays.

Mercredi, l’armée, soutien indéfectible de M. Maduro, a rejeté l’autoproclamation de Juan Guaido, 35 ans, président du Parlement contrôlé par l’opposition. « L’armée défend notre Constitution et est garante de la souveraineté nationale », a affirmé le ministre de la Défense.

Le gouvernement compte également sur la Cour suprême qui devrait se réunir jeudi. Peu avant la proclamation de M. Guaido, la plus haute juridiction du pays, composée de fidèles au régime, avait annoncé avoir ordonné une enquête pénale contre les membres du Parlement en les accusant d’usurper les prérogatives du président.  

Le Parlement a approuvé mardi une promesse d’« amnistie » aux militaires qui refuseraient de reconnaître le nouveau mandat de Maduro, défiant la Cour suprême qui a déclaré nulles toutes ses décisions.  

Mercredi, jour anniversaire de la chute de la dictature de Marcos Perez Jimenez en 1958, M. Guaido avait lancé devant des dizaines de milliers de partisans anti-Maduro à Caracas : « je jure d’assumer formellement les compétences de l’exécutif national comme président en exercice du Venezuela pour parvenir […] à un gouvernement de transition et obtenir des élections libres ».

Reconnaissance de Washington

Le président américain Donald Trump, suivi par plusieurs alliés latino-américains dont le Brésil et la Colombie, a immédiatement annoncé reconnaître officiellement M. Guaido comme « président par intérim du Venezuela ».

L’Union européenne a réclamé des élections « libres », sans suivre à ce stade Washington. Pour Madrid, des élections seraient « l’unique » solution « possible » pour sortir de la crise. Le président français Emmanuel Macron a de son côté salué le « courage » des Vénézuéliens qui « marchent pour la liberté ».  

La Russie a en revanche dénoncé le soutien international apporté à Juan Guaido, fustigeant une « ingérence étrangère » qu’elle considère comme une « voie vers l’arbitraire et le bain de sang ».

M. Maduro a immédiatement annoncé la rupture des relations diplomatiques avec Washington, donnant 72 heures à ses représentants diplomatiques pour quitter le pays.  

Des milliers de Vénézuéliens exilés ont manifesté mercredi dans les capitales latino-américaines ainsi qu’à Madrid, New York ou Washington dans l’espoir d’une chute prochaine de M. Maduro.

Le secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro, a assuré à Juan Guaido « sa reconnaissance pour impulser le retour de la démocratie dans ce pays ».

Outre le Brésil et la Colombie, neuf autres pays membres du groupe de Lima ont dit reconnaître M. Guaido : Argentine, Canada, Chili, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panama, Paraguay et Pérou.

Le Mexique, lui, a maintenu son soutien à M. Maduro. Cuba a fait part de son « ferme soutien » face à une « tentative de coup d’État ». Et le président turc Recep Tayyip Erdogan a téléphoné à M. Maduro pour le soutenir.

M. Maduro a été investi le 10 janvier pour un deuxième mandat, contesté par l’opposition et non reconnu par les États-Unis, l’Union européenne et de nombreux pays d’Amérique latine.

Les manifestations de mercredi représentaient la première mobilisation d’ampleur depuis 2017. Selon M. Guaido, l’opposition se prépare à une grande marche pour la première semaine de février.

Lundi, un groupe de 27 militaires, rapidement arrêtés, s’était brièvement soulevé dans une caserne du nord de Caracas. Dans la foulée, une trentaine d’émeutes avaient été enregistrées dans des quartiers populaires de Caracas et sa banlieue.

Mardi, M. Maduro avait dénoncé un appel à « un coup d’État fasciste » après la solidarité affichée par le vice-président américain Mike Pence avec l’opposition.

L’armée vénézuélienne, colonne vertébrale de Maduro

Malgré les fortes turbulences, Nicolas Maduro est toujours à la tête du Venezuela grâce au soutien d’un allié de poids : l’armée, qui lui a réaffirmé jeudi sa loyauté après que le chef du parlement s’est autoproclamé président par intérim. 

Nicolas Maduro est le « président légitime » du Venezuela, a redit dans la matinée le haut-commandement militaire, qui a qualifié de « coup d’Etat » la proclamation du président du Parlement Juan Guaido. 

« On a cherché à instaurer de facto un gouvernement parallèle », a dénoncé lors d’une conférence de presse le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino, entouré des membres du haut-commandement militaire.

Mercredi, Juan Guaido, 35 ans, s’est autoproclamé « président en exercice » du Venezuela devant des milliers de partisans de l’opposition, immédiatement soutenu dans sa démarche par les Etats-Unis et une dizaine de pays d’Amérique latine. 

« Quand tu franchis le pas, il faut savoir sur quels soutiens compter, surtout de la part des militaires », analyse le politologue Luis Salamanca, interrogé par l’AFP

Le chef de file de l’opposition a offert une amnistie aux militaires qui rompraient avec le dirigeant socialiste de 56 ans. Il affirme également qu’en raison de son soutien au président vénézuélien, qu’il qualifie d' »usurpateur », le haut-commandement est lui-même illégitime. 

Large pouvoir

Nicolas Maduro, qui a entamé le 10 janvier un deuxième mandat contesté par l’opposition et une grande partie de la communauté internationale, n’a eu de cesse ces dernières années de récompenser les militaires pour leur loyauté, en leur attribuant toujours plus de pouvoirs politiques et économiques. 

Sous l’ex-président Hugo Chavez (1999-2013), lui-même ancien soldat, les militaires représentaient 25% de l’exécutif. Avec Maduro, ils ont représenté jusqu’à 43% de l’exécutif en 2017, avant de revenir à 26% actuellement, selon l’ONG Control Ciudadano.

Sur 32 ministres, neuf sont des militaires. Ils détiennent notamment la Défense, l’Intérieur, l’Agriculture et l’Alimentation. Ils assurent aussi la supervision de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, source de 96% des revenus du pays, et contrôlent les services de renseignement. 

Pour Rocio San Miguel, présidente de Control Ciudadano, cette plus faible présence s’explique car « les ministères ne représentent plus des sources d’enrichissement comme auparavant. Les militaires préfèrent gérer » l’importation et la vente de produits subventionnés.

Une chaîne de télévision, une banque, une usine d’assemblage de voitures, une entreprise du bâtiment, une compagnie minière, pétrolifère et gazière : d’autres domaines ont permis aux militaires de renforcer leur influence qui, selon des analystes, n’a cessé de croître à mesure que grimpait l’impopularité de Nicolas Maduro

Le président socialiste considère d’ailleurs l’armée comme « la colonne vertébrale » du pays, jadis l’un des plus prospères d’Amérique latine et désormais plongé dans une profonde crise économique. Le Venezuela (31 millions d’habitants) compte 365.000 soldats et 1,6 million de réservistes. 

Le Parlement, seule institution aux mains de l’opposition, et dont les décisions sont systématiquement annulées par la Cour suprême, acquise au pouvoir, est remplacé dans les faits par une Assemblée constituante 100% chaviste. 

Selon Luis Salamanca, « Maduro s’appuie sur les militaires et eux s’appuient sur Maduro pour tirer des bénéfices économiques et pour éviter de faire l’objet de poursuites judiciaires en cas de déroute du régime ».

« Le diable » dans les casernes 

Malgré les efforts pour faire apparaître l’armée comme unie, le ministre de la Défense a admis que le « diable » rôde dans les casernes. Lundi, 27 militaires se sont soulevés contre le régime, en appelant la rue à l’insurrection, avant d’être rapidement arrêtés. 

De plus, parmi les 25 personnes incarcérées et accusées d’avoir organisé un attentat contre le chef de l’Etat le 4 août, figurent deux généraux. Quelque 180 militaires accusés de conspirer contre le gouvernement ont par ailleurs été emprisonnés en 2018,  selon Rocio San Miguel. 

En septembre, le New York Times a révélé que des responsables américains avaient rencontré des militaires vénézuéliens rebelles pour évoquer le renversement de Nicolas Maduro. 

Plus tard, le président américain Donald Trump a déclaré que le régime vénézuélien « pourrait être renversé très rapidement par l’armée si les militaires décidaient de le faire ».

Dans un pays où il est difficile d’échapper aux pénuries alimentaires ou de médicaments, plus de 4.300 soldats ont quitté la Garde nationale en 2018, selon un document de l’institution citée par Control Ciudadano.

L’ONG estime qu’environ 10.000 militaires ont demandé à démissionner depuis 2015.

Pour l’analyste Luis Salamanca, les hauts responsables militaires sont pris dans un dilemme entre « suivre Maduro au risque de couler avec lui » ou « sauver leur peau » en se présentant à la justice d’autres pays comme les Etats-Unis. 

Washington, qui a déjà ciblé un certain nombres d’entre eux avec des sanctions (interdiction d’entrée sur le territoire américain et gel de leurs avoirs financiers), a menacé de les renforcer.