Les Afghanes redoutent une paix au détriment de leur liberté

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Deux jeunes Afghanes dans une rue de Kaboul, le 30 janvier 2019. (AFP)
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Deux jeunes Afghanes dans une rue de Kaboul, le 30 janvier 2019. (AFP)
« Il est naïf de penser qu’ils ont changé ». Comme de nombreuses Afghanes éduquées, Laila Haidari craint qu’un accord de paix négocié avec les talibans ne la contraigne « à renoncer à beaucoup de (ses) droits ».

Dans les territoires sous leur contrôle, « on voit encore aujourd’hui des vidéos où des femmes sont battues en public », s’emporte l’initiatrice d’un mouvement #metooafghanistan qui se veut « le point de départ d’une campagne plus vaste pour unir les Afghanes en réponse au retour des talibans ».

« S’ils reviennent, les femmes devront quitter l’espace public », souffle-t-elle, élégamment maquillée, dans le restaurant qu’elle dirige à Kaboul, un des rares endroits où jeunes hommes et jeunes filles s’attablent côte à côte.

« Nous ne voulons pas revenir en arrière et perdre notre liberté », renchérit Mina Rezaee, singulière propriétaire d’un café de Kaboul où résonne de la musique, interdite sous les talibans.

L’annonce d’un possible retrait des troupes de l’Otan, évoqué lors des pourparlers entre Etats-Unis et insurgés la semaine dernière, fait craindre à ces femmes éduquées et actives un possible retour de l’ordre taliban dans le cadre d’un futur accord de paix.

Sous leur gouvernement (1996-2001) régi par la charia, l’éducation était interdite aux filles, la burqa obligatoire et le travail prohibé pour les femmes, sauf dans certains secteurs limités comme la médecine. 

Le « Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice » n’hésitait pas à châtier en public celles qui n’avaient pas scrupuleusement respecté leurs diktats.

Naweeda Bayat, habitante de 25 ans du district de Jaghori (centre), garde en mémoire « à quel point il était difficile d’être une femme, la façon dont ils les traitaient » et aussi le jour où « des talibans ont brûlé notre école sous nos yeux ».

Ce genre de situation se perpétue dans les zones hors contrôle des autorités, soit un bon tiers du pays selon une estimation américaine. Là-bas, « les filles ne vont pas à l’école » et « les femmes ne peuvent travailler que dans les secteurs sous contrôle gouvernemental », souligne-t-elle.

« Exclues » des négociations

Selon la chercheuse Heather Barr, les Afghanes ont d’autant plus raison d’être sur leurs gardes qu’elles sont pour l’heure largement « exclues du processus de négociations » avec les insurgés.

Si « l’attitude des talibans à l’égard des femmes s’est légèrement modérée depuis 2001, elle est encore à des années-lumière de l’égalité des droits de la Constitution afghane », observe-t-elle.

La place des femmes s’est incontestablement améliorée depuis 2001 dans le pays, où elles occupent actuellement trois portefeuilles de ministres et où 27,7% de sièges au Parlement leur sont réservés.

Plus de 2,5 des 8 millions d’enfants scolarisés sont des filles, selon l’ONU. La part des femmes dans la population active, en hausse, a atteint 19% en 2016.

Mais, en dépit des généreux programmes d’aide déployés par les pays occidentaux, l’Afghanistan reste classé dernier dans l’index du Georgetown Institute for Women, Peace and Security mesurant leur bien-être et leur autonomie.

Les Afghanes urbaines et éduquées, en très petite minorité dans ce pays où le taux d’alphabétisation des femmes est évalué à 17%, voire à moins de 2% dans des provinces reculées, ne sont pas les seules à s’inquiéter.

Leurs craintes sont partagées par de nombreuses femmes des campagnes, déjà victimes de la pauvreté, de l’insécurité et de niveaux record de mortalité maternelle, et qui voient en outre leurs droits limités par des traditions très conservatrices.

« Il est certain que les restrictions vont s’accroître avec un retour des talibans », s’alarme Hasina, mère de famille de 32 ans dans une zone rurale de la province disputée du Helmand (sud). « Nous sommes inquiètes et avons peur pour nos vies », souligne-t-elle.

« La guerre ne m’a pas permis d’aller à l’école, je ne veux pas que mes enfants grandissent sans instruction, ni que les talibans m’interdisent de sortir sans mon mari », témoigne de son côté Nazia Rezaee, mère au foyer originaire d’un district rural du centre et réfugiée à Ghazni en raison des combats.

Les Afghanes ont « changé »

Pour autant, le pays a changé et les Afghanes ne se laisseront pas retirer leurs droits sans réagir, veulent croire plusieurs militantes féministes interrogées par l’AFP.

« Les femmes afghanes sont plus fortes, plus informées, plus éduquées que jamais, et personne, hommes compris, n’acceptera de retourner à l’Afghanistan de 1998 », affirme Fawzia Koofi, présidente de la Commission des femmes et des droits de l’Homme au Parlement.

Elle dit vouloir « la paix plus que tout » mais « pas au prix de la condition des femmes ».

Attia Mehraban, la vingtaine, est du même avis. « Si vous (les talibans) pensez que vous pouvez revenir avec la même idéologie et ne pas nous permettre d’étudier, de travailler, vous vous trompez! », avertit-elle.

Hosai Andar, femme d’affaires quadragénaire assure rester « optimiste ». « Je ne crois pas que le monde nous abandonnera une fois de plus. Ce serait une honte. »

Les talibans adoucissent leur image

Trump «sérieux» dans son désir de quitter l’Afghanistan, selon les talibans

Le président Donald Trump paraît « sérieux » dans sa volonté de quitter l’Afghanistan, a indiqué vendredi le porte-parole des talibans à l’AFP, détaillant le « système islamique » qu’ils espèrent mettre en place dans le cadre d’un accord de paix.

« Trump semble sérieux dans ses propos, et il faut qu’il le soit car le maintien des troupes américaines en Afghanistan est préjudiciable à la fois pour l’Amérique et pour l’Afghanistan », a indiqué dans une entrevue à l’AFP le porte-parole taliban Zabihullah Mujahid.

« Un accord a été atteint sur un cadre de principe lors des dernières négociations à Doha […] qui, s’il est mis en oeuvre et si les Américains prennent des mesures honnêtes et s’y tiennent fidèlement, alors, si Dieu le veut, nous espérons que les Américains cesseront l’occupation de l’Afghanistan », a-t-il poursuivi.

Représentants américains et talibans se retrouveront le 25 février pour de nouvelles négociations au Qatar, où les insurgés disposent d’un bureau politique, a fait savoir M. Mujahid. Les États-Unis pour leur part n’ont pas avancé de date.

L’émissaire américain Zalmay Khalilzad avait lui aussi évoqué cette semaine une « ébauche » d’accord à Doha mais a averti qu’il restait « encore du travail à accomplir ». « Une guerre de quarante ans ne se résoudra pas en une seule réunion », a-t-il observé sur Twitter.

« Tous les Afghans »

Selon le responsable taliban, le premier objectif des insurgés est le retrait des forces étrangères.

« Deuxièmement, nous voulons l’établissement d’un système islamique », a-t-il dit, soulignant que les talibans chercheront à l’atteindre « via des contacts et des négociations avec différentes factions politiques, même si elles ont jusqu’ici été soutenues par les envahisseurs ».

Si le gouvernement de Kaboul ne s’y oppose pas, « alors bien sûr il n’y aura pas besoin de guerre et de conflit », a-t-il ajouté.

Les talibans ont jusqu’ici toujours refusé de négocier avec les autorités de Kaboul, qu’ils qualifient de « marionnettes » de Washington, en dépit d’appels répétés en ce sens de la part du président Ashraf Ghani.  

Pour autant, les talibans ne chercheront pas un « monopole du pouvoir », a assuré M. Mujahid. « Si Dieu le veut, tous les Afghans, y compris les différentes factions politiques, pourront participer au futur système islamique ».  

Celui-ci serait « basé sur le principe de la choura » avec « un conseil des oulémas [des dignitaires religieux] et des experts qui prendront les décisions », a-t-il détaillé.

« Des représentants du peuple et des experts contribueront également à l’élaboration du système », a-t-il ajouté.

Éducation pour les filles

Le responsable insurgé a par ailleurs admis que le gouvernement taliban avait connu « beaucoup de problèmes économiques, sociaux et de sécurité » lorsqu’il était au pouvoir entre 1996 et 2001.  

Il avait également peiné à garantir une séparation stricte entre hommes et femmes sur les lieux de travail, selon lui. Or la mixité « n’est pas autorisée dans la charia ».

Désormais, les insurgés « ne s’opposent pas à l’éducation des filles », a assuré M. Mujahid.

« Nous essaierons de fournir un environnement sûr pour l’éducation et le travail des femmes.  Si Dieu le veut, tout ce qui est permis dans la charia sera permis », a-t-il ajouté.