Venezuela: les États-Unis proposent un nouveau scrutin présidentiel

L'opposant Juan Guaido, autoproclamé président par intérim du Venezuela, donne un entretien exclusif à l'AFP à Caracas, le 8 février 2019. (AFP)
Temps de lecture estimé : 5 minutes
L’opposant Juan Guaido, autoproclamé président par intérim du Venezuela, donne un entretien exclusif à l’AFP à Caracas, le 8 février 2019. (AFP)
Les États-Unis ont proposé au Conseil de sécurité un projet de résolution sur le Venezuela, l’appelant à faciliter une aide humanitaire internationale et à s’engager vers un scrutin présidentiel, un texte qui a suscité une contre-proposition de la Russie, selon des diplomates.

Le projet américain obtenu samedi par l’AFP exprime «le plein soutien» du Conseil à l’Assemblée nationale vénézuélienne, «seule institution démocratiquement élue au Venezuela».  

En soulignant une «profonde préoccupation devant la violence et le recours excessif à la force par les unités de sécurité vénézuéliennes contre des manifestants pacifiques et non armés», le texte appelle «à un processus politique conduisant à une élection présidentielle libre, juste et crédible».  

Le projet de Washington demande aussi au secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, «d’utiliser ses bons offices» pour obtenir un tel processus électoral.

Il insiste enfin sur la nécessité d’éviter une «détérioration supplémentaire» de la situation humanitaire et «de faciliter l’accès et la livraison d’une aide pour tous ceux qui en ont besoin» dans le pays.  

A ce stade, aucune date n’a encore été avancée par Washington pour une mise au vote du texte américain et les négociations se poursuivent, selon un diplomate. Selon un autre diplomate, si un scrutin est organisé, la Russie, soutien du président Nicolas Maduro et qui accuse les États-Unis d’appuyer un «coup d’État» au Venezuela, utilisera son droit de veto.

Vendredi, Moscou a proposé à ses 14 partenaires au Conseil de sécurité un «texte alternatif» à celui des États-Unis, selon des sources diplomatiques.

Le texte obtenu samedi par l’AFP exprime «l’inquiétude» du Conseil face «aux menaces de recourir à la force contre l’intégrité territoriale et l’indépendance politique» du Venezuela. Il critique aussi «les tentations d’intervenir dans des sujets qui relèvent principalement d’affaires intérieures» à ce pays.

Le projet russe appelle à «un règlement de la situation actuelle […] via des moyens pacifiques. Il apporte aussi son soutien à toutes les initiatives visant à trouver une solution politique entre les Vénézuéliens, dont le Mécanisme de Montevideo sur la base d’un dialogue national.

Jeudi, un Groupe de contact international a lancé lors de sa première réunion à Montevido un appel à une élection présidentielle libre, transparente et crédible  au Venezuela, tout en soulignant vouloir «exclure l’usage de la force» .  

Selon un diplomate, en cas de mise au vote, ce texte russe n’obtiendrait toutefois pas le nombre suffisant de voix, sans qu’aucun des pays ayant un droit de veto ne l’utilise, pour être adopté.  

De l’aide humanitaire envoyée par les États-Unis a été récemment acheminée dans la ville colombienne de Cucuta, à la frontière avec le Venezuela, mais le président Maduro a assuré qu’elle n’entrerait pas dans son pays.

L’opposant Juan Guaidó, reconnu comme président intérimaire du Venezuela par une quarantaine de pays, s’est dit vendredi prêt à tout, y compris à autoriser une intervention militaire des États-Unis, pour chasser Nicolas Maduro du pouvoir.

L’aide humanitaire, arme politique au coeur du duel Maduro-Guaido

Des cartons d’aide humanitaire américaine à Cucuta (Colombie), à la frontière avec le Venezuela, le 8 février 2019. (AFP)

L’entrée au Venezuela de denrées et médicaments, qui commencent à être stockés aux portes du pays pétrolier, est au cœur du duel politique entre les deux hommes qui se disputent le pouvoir: l’opposant Juan Guaido et le président Nicolas Maduro.

Juan Guaido, reconnu président par intérim par une cinquantaine de pays, a appelé l’armée à laisser passer cette aide humanitaire, essentiellement américaine pour le moment, destinées aux populations les plus vulnérables, soit quelque 300.000 personnes.  

De son côté, le chef de l’Etat socialiste assure que la pénurie de médicaments et de nourriture est liée aux sanctions américaines. Il a promis de bloquer ce qu’il appelle « le show de la prétendue aide humanitaire ». 

Celle-ci « est au centre de la lutte entre deux blocs de pouvoir », déclare à l’AFP le politologue Luis Salamanca. 

Le bras de fer « se situe au niveau des forces armées: Guaido qui essaye de mettre les militaire de son côté et Maduro qui tente de les garder dans son camp », ajoute-t-il.

A l’aide d’une citerne, deux conteneurs, des barrières et des blocs de béton, l’armée vénézuélienne bloque depuis jeudi le pont frontalier de Tienditas. 

A quelques centaines de mètres de là, côté colombien, se trouvent les hangars où commence à être stockée l’aide d’urgence. 

Pour John Magdaleno, directeur du cabinet Polity, le duel autour de ces denrées est un « évènement majeur » qui « conduit inévitablement à une escalade » entre le gouvernement et l’opposition, mais aussi entre Nicolas Maduro et les pays qui soutiennent son adversaire.

« Finalement, ceci est entre les mains des Etats-Unis, c’est ceux qui ont la capacité (…) de faire usage de la force », explique-t-il à l’AFP.

Le gouvernement de Donald Trump, qui a répété qu’une intervention militaire au Venezuela était une « option », a gelé les comptes des dirigeants chavistes (du nom du défunt président socialiste Hugo Chavez) et annoncé de nouvelles sanctions visant à empêcher Nicolas Maduro d’avoir accès aux revenus du brut vénézuélien qui est vendu aux Etats-Unis. 

Avant un éventuel recours à la force, Washington est en train « d’épuiser tous les recours », mais « ce chapitre de l’aide humanitaire est le prélude à une escalade du conflit beaucoup plus importante qui pourrait impliquer une intervention militaire », juge John Magdaleno.

Cependant, selon la secrétaire d’Etat américaine adjointe chargée des Amériques, Kimberly Breier, Washington ne prévoit pas d' »entrer de force sur le territoire vénézuélien » pour y distribuer la nourriture et les médicaments. 

Aide humanitaire politisée

Les Nations Unies se disent prêtes à envoyer de l’aide d’urgence au Venezuela mais seulement avec l’accord de Caracas.

« L’aide humanitaire ne devrait jamais être utilisée comme une pièce politique », a déclaré jeudi le porte-parole de l’ONU Stéphane Dujarric.

Le Venezuela est englué depuis des années dans une grave crise politico-économique. Les expropriations ont affecté l’industrie nationale et l’effondrement de la production pétrolière, qui finance 96% du budget national, limitent les importations des produits de première nécessité.

Plus de 80% des médicaments et du matériel médical manquent dans ce pays pétrolier, selon la Fédération pharmaceutique. Les services, tels que l’eau et l’électricité, connaissent des pannes à répétition.

Nicolas Maduro accuse les Etats-Unis de mettre en place une « coalition internationale » pour « commettre la folie d’intervenir militairement au Venezuela sous le prétexte d’une crise humanitaire inexistante ».

Pour l’ex-président du Parlement, l’opposant Henry Ramos Allup, le refus du gouvernement de laisser entrer l’aide d’urgence « expose d’avantage aux yeux du monde leur violation des droits humains ».

Le camp anti-Maduro dénonce l’envoi, malgré la situation actuelle, de 100 tonnes d’aide humanitaire à Cuba, récemment frappée par une tornade. 

Le gouvernement fait face à un « dilemme stratégique » car « quelque soit sa décision, il est perdant », souligne le consultant John Magdaleno.

S’il cède, en laissant passer l’aide, il reconnaît implicitement l’existence d’une crise humanitaire; s’il refuse, comme il l’a promis, il s’expose à la colère de la population. 

« Maduro va s’imposer. Ca n’a plus grande importance pour lui, il est en train de jouer un jeu (qui semble être dans une) phase terminale », ce qui menace son maintien au pouvoir, conclut Luis Salamanca.