Rapport Mueller: pas d’entente prouvée entre Moscou et l’équipe de Trump

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Le procureur spécial Robert Mueller, le 24 mars 2019 à la sortie d’un office religieux juste à côté de la Maison Blanche. (AFP)
Le procureur spécial Robert Mueller a conclu à l’issue de son enquête de près de deux ans à l’absence d’éléments prouvant une entente ou une coordination entre l’équipe de campagne de Donald Trump et Moscou lors de la présidentielle de 2016.

Mise à jour 24/03/2019, 20h31

Les leaders démocrates du Congrès ont exigé dimanche soir la publication du rapport « complet » du procureur spécial Robert Mueller, estimant que le ministre de la Justice qui en a diffusé un résumé n’est pas «un observateur neutre».

«La lettre du ministre de la Jutice (Bill) Barr pose autant de questions qu’elle apporte de réponses», écrivent la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, et le chef de file de la minorité au Sénat, Chuck Schumer. « Il est urgent que le rapport complet et tous les documents associés soient rendus public », ajoutent-il, soulignant que M. Mueller ne disculpe pas Donald Trump sur la question sensible de l’entrave à la justice.

« Les investigations du procureur spécial n’ont pas déterminé que l’équipe de campagne Trump ou qui que ce soit associé à celle-ci se soit entendu ou coordonné avec la Russie dans ses efforts pour influencer l’élection présidentielle américaine de 2016 », a indiqué le ministre de la Justice Bill Barr dans un courrier officiel.

Selon ce document de quatre pages transmis au Congrès et rendu public dans la foulée, le procureur Mueller ne livre pas de conclusion définitive sur une possible « entrave à la justice » de Donald Trump. 

Mais M. Barr, premier destinataire du rapport d’enquête tant attendu, conclut de son côté que le document, qu’il a passé en revue depuis vendredi, ne mentionne aucun délit susceptible d’entraîner à son avis des poursuites judiciaires sur le fondement de l’entrave à la justice.

Ces conclusions, rendues publiques dimanche par le ministre de la Justice Bill Barr, constituent une incontestable victoire pour le président américain qui répétait depuis des mois qu’il n’y avait aucune « collusion ». Elles éclaircissent son horizon dans la perspective de l’élection de 2020.

La Maison-Blanche a estimé, par la voix de sa porte-parole Sarah Sanders, qu’avec ce rapport, le président des États-Unis était « totalement disculpé ».

Le président des États-Unis, qui passe le week-end en Floride dans son luxueux club de Mar-a-Lago, n’a pas immédiatement réagi à ce courrier. Après une partie de golf avec son directeur de cabinet Mick Mulvaney, et le sénateur républicain Lindsey Graham, il devait retrouver la Maison-Blanche en début de soirée.

675 jours d’enquête

Robert Mueller a mis un terme à ses investigations à l’issue d’une enquête de 675 jours sur laquelle très peu d’éléments ont fuité, mais qui a tenu le pays en haleine, rappelant celle du Watergate qui a poussé Richard Nixon à la démission en août 1974.

Image forte : le discret et méthodique ancien patron du FBI s’est rendu dimanche matin à l’Église épiscopalienne Saint Johns, située juste en face de la Maison-Blanche. Il a brièvement souri aux photographes, sans dire un mot.

Comme pour préparer le terrain à l’absence de révélations fracassantes, certains élus démocrates s’étaient employés dimanche à souligner les limites de l’enquête menée par l’ancien patron du FBI.

« Le procureur spécial enquêtait dans un cadre restreint […] Ce que le Congrès doit faire, c’est avoir une vue d’ensemble », a souligné sur CNN Jerry Nadler, président démocrate de la puissante commission judiciaire de la Chambre des représentants.

Forts de leur nouvelle majorité à la Chambre, les démocrates ont lancé plusieurs enquêtes parlementaires allant des soupçons de collusion avec Moscou aux paiements pour acheter le silence de maîtresses supposées en passant par d’éventuelles malversations au sein de l’empire Trump.

Certains alliés du milliardaire républicain criaient eux déjà victoire avant même la diffusion du rapport, voyant dans le fait que le procureur Mueller n’ait pas recommandé pas de nouvelles inculpations à l’issue de ses investigations la preuve qu’il n’y a aucune « collusion ».

De fait, ce chef d’inculpation n’a jamais été retenu pour les 34 personnes mises en cause dans ce dossier, parmi lesquelles six proches collaborateurs de Trump.  

L’enquête a notamment entraîné la spectaculaire déchéance judiciaire de son ex-chef de campagne, Paul Manafort, ou encore de son ex-avocat personnel, Michael Cohen, tous deux condamnés à la prison pour des malversations diverses et des déclarations mensongères.

« Jusqu’ici, le rapport Mueller était la référence absolue. Il allait être la planche de salut des démocrates et allait détruire le président Trump », a ironisé le sénateur du Texas Ted Cruz, devenu depuis quelques mois un farouche défenseur de Donald Trump. « Aujourd’hui, on voit déjà les démocrates changer de discours et dire « Il faut faire d’autres investigations » ».

« Les preuves ne les intéressent pas », a-t-il poursuivi sur CNN. « ce qu’ils disent de fait c’est qu’ils vont destituer le président parce qu’il est Donald Trump… ».   

« Mettre fin au Trumpisme »

Pour Pete Buttigieg, jeune maire de la ville de South Bend (Indiana) et candidat aux primaires démocrates pour la présidentielle, le document tant débattu est important, mais son camp ne doit pas perdre de vue l’échéance de novembre 2020.

« Il est possible que le seule réponse possible soit une procédure de destitution, mais, pour moi, la façon la plus claire de mettre fin au Trumpisme est de le battre de manière massive dans les urnes », a-t-il expliqué.

Depuis des mois, Donald Trump n’a de cesse de dénoncer une « chasse aux sorcières » orchestrée par les démocrates qui n’auraient pas digéré sa victoire-surprise le 8 novembre 2016 face à Hillary Clinton.

Cette semaine, il a ouvertement mis en cause la légitimité de l’enquête, prenant sa base électorale à témoin. « C’est assez extraordinaire que lorsque vous avez remporté une grande victoire, quelqu’un arrive et rédige un rapport venu de nulle part ».

Les principales conclusions du rapport d’enquête Mueller

Voici les principales conclusions du procureur spécial Robert Mueller à l’issue de son enquête de près de deux ans, telles que résumées par le ministre américain de la Justice William Barr, premier destinataire de son rapport d’investigation:

– Il n’existe pas d’éléments prouvant une entente ou une coordination entre l’équipe de campagne de Donald Trump et Moscou pour influencer les résultats de la présidentielle de 2016.

– Il n’y a pas lieu de recommander de nouvelles inculpations, en plus des 34 personnes déjà poursuivies jusqu’à aujourd’hui, dont six proches de M. Trump condamnés.

– Les Russes ont bien mené des actions dans le but d’influencer le résultat de l’élection présidentielle de 2016. D’abord grâce à une campagne sur les réseaux sociaux visant à désinformer et à créer des divisions chez les électeurs. Ensuite en piratant des ordinateurs de responsables du parti démocrate et de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton en vue de diffuser des informations compromettantes sur la candidate.

– Il n’existe pas de conclusion définitive sur une possible « entrave à la justice » de Donald Trump, qui a notamment limogé en mai 2017 le chef du FBI de l’époque James Comey. 

Sur cette question précise, M. Mueller écrit la chose suivante, selon le résumé signé par M. Barr: « Tout en ne concluant pas que le président se soit rendu coupable d’un délit, ce rapport ne le disculpe pas pour autant ».

L' »Attorney general » Barr, premier destinataire du rapport d’enquête, conclut de son côté que le document, qu’il a passé en revue depuis vendredi, ne mentionne aucun délit susceptible d’entraîner à son avis des poursuites judiciaires sur le fondement de l’entrave à la justice.

A noter que le procureur spécial Mueller s’est appuyé sur une équipe formée de 19 juristes et d’une quarantaine d’agents fédéraux et experts divers du FBI.

En 22 mois, il a émis plus de 2.800 assignations judiciaires, près de 500 mandats de fouilles et perquisition, plus de 230 injonctions de saisie de documents. Son équipe d’enquêteurs a lancé 13 commissions rogatoires à l’étranger et interrogé environ 500 témoins.

AG March 24 2019 Letter to House and Senate Judiciary Committees by Anonymous opV0GNQtw on Scribd

L’enquête russe en onze dates

Première ligne, de gauche à droite: Michael Cohen, Michael Flynn, Paul Manafort. Deuxième ligne: George Papadopoulos, Rick Gates, Roger Stone. (AFP)

L’enquête sur les ingérences russes dans la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis, dont les conclusions ont été rendues publiques dimanche par le ministre de la Justice, a commencé avant même que les Américains ne se rendent aux urnes.

22 juillet 2016: le site WikiLeaks commence à publier des dizaines de milliers d’emails volés à l’équipe de campagne de la candidate démocrate Hillary Clinton. Le FBI soupçonne des hackers russes et ouvre secrètement une enquête sur une possible ingérence de Moscou dans l’élection.

6 janvier 2017: dans un rapport, les services de renseignement américains affirment que le président russe Vladimir Poutine a ordonné une campagne d’intrusions informatiques et de manipulation des réseaux sociaux pour favoriser l’élection de Donald Trump et discréditer Hillary Clinton.

Trump commence à parler de « fake news » et de « chasse aux sorcières ».

13 février 2017: Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale du nouveau président, démissionne. Il est sous le coup d’une enquête pour avoir discuté, avant l’inauguration de Donald Trump, avec l’ambassadeur russe à Washington. Il a depuis plaidé coupable de « parjure » et attend sa sentence.

9 mai 2017: Donald Trump limoge le directeur du FBI James Comey, qu’il accuse d’être partial à son encontre.

Face aux réactions outrées, l’ancien directeur du FBI Robert Mueller est nommé, huit jours plus tard, procureur spécial en charge de l’enquête russe, avec de larges marges de manoeuvre.

30 octobre 2017: l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, et son ancien associé Rick Gates sont inculpés pour des fraudes liées à leurs activités de lobbying en Ukraine auprès des autorités pro-russes, jusqu’en 2014.

Paul Manafort est arrêté en juin 2018 après avoir tenté de contacter des témoins. Il est condamné en février 2019 à sept ans et demi de prison sans avoir rien livré de significatif lors de ses interrogatoires. Donald Trump loue son « courage » et n’exclut pas de le gracier. 

16 février 2018: Robert Mueller met la pression sur le Kremlin en inculpant treize Russes, dont un proche de Poutine, Evgueni Prighozine, accusés d’avoir animé la campagne anti-Clinton et pro-Trump depuis l’Agence de recherche sur l’internet (Internet Research Agency) basée à Saint-Pétersbourg.

9 avril 2018: le FBI perquisitionne les bureaux et la résidence de l’avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen, qui s’est longtemps présenté comme le « pittbull » de son patron, mais ne tarde pas à retourner sa veste et à coopérer à l’enquête.

Il écope en décembre de trois ans de prison pour fraude, violation des lois sur la campagne électorale –il a payé en 2016 deux femmes pour qu’elles taisent leur liaison supposée avec Donald Trump– et parjure –il a menti au Congrès sur la poursuite jusqu’en juin 2016 de discussions sur la construction d’une Trump Tower à Moscou.

13 juillet: Robert Mueller inculpe douze agents du renseignement russes pour avoir piraté les ordinateurs du parti démocrate.

Trois jours plus tard, lors d’un sommet avec Poutine à Helsinki, Donald Trump refuse obstinément de condamner Moscou pour son rôle dans la campagne, suscitant un tollé à Washington.

25 janvier 2019: l’ancien conseiller informel et vieil ami de Donald Trump, Roger Stone, est arrêté et inculpé par le procureur spécial qui l’accuse d’avoir menti à ses enquêteurs au sujet de ses échanges avec WikiLeaks avant la publication des e-mails démocrates. Remis en liberté sous caution, il refuse de plaider coupable.

22 mars 2019: Robert Mueller transmet son rapport final au ministre de la Justice Bill Barr, à qui il revient désormais de le rendre public. 

24 mars 2019: dans un courrier transmis au Congrès américain et rendu public dans la foulée, Bill Barr indique que « les investigations du procureur spécial n’ont pas déterminé que l’équipe de campagne Trump ou qui que ce soit associé à celle-ci se soit entendu ou coordonné avec la Russie dans ses efforts pour influencer l’élection présidentielle américaine de 2016 ».

« Pas de collusion, pas d’obstruction, DISCULPATION complète et totale », clame Donald Trump sur Twitter.

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