« Béchir doit être jugé »: le cri des victimes du conflit au Darfour

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Des déplacées soudanaises photographiées dans le camp de Kalma, près de Nyala, la capitale de la province du Darfour-Sud, dans le sud-ouest du Soudan. (AFP)
Hawwa Youssef reste hantée par le souvenir de ce jour de 2004 où des hommes armés se sont rués sur son village du Darfour, région du Soudan ravagée par la guerre, tuant de nombreux villageois, dont son fils.

Venus à cheval et à dos de chameau, « les miliciens du régime (d’Omar el-Béchir) ont lancé l’attaque lorsque les femmes étaient en train de collecter de l’eau pour leurs familles et le bétail », raconte-t-elle.

« Les villageois ont tenté de chasser les hommes armés mais ceux-ci ont tué huit personnes, dont mon fils », indique cette femme de 70 ans qui habite un camp près de Nyala, la capitale de la province du Darfour-Sud, aux côtés de dizaines de milliers de déplacés.

« Je veux que (le président déchu) Béchir affronte la justice. C’est un criminel », affirme-t-elle.

Le Darfour est en proie à une guerre civile depuis 2003, lorsque des tribus africaines se sont soulevées contre le pouvoir d’Omar el-Béchir, dénonçant une domination politique et économique des élites arabes.

La révolte a été réprimée férocement par l’armée, soutenue par les miliciens Janjawid, recrutés parmi les Arabes de la région et accusés d’atrocités envers les civils.  

Selon l’ONU, qui a déployé en 2007 des milliers de Casques bleus dans le cadre d’une mission conjointe avec l’Union africaine, le conflit a fait plus de 300.000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés.

Il a aujourd’hui baissé en intensité, les autorités assurant qu’il est terminé, ce que contestent des ONG.

Des centaines de milliers de personnes vivent toujours dans des camps de déplacés où les incidents sont fréquents. Dans le camp de Kalma, où vit Mme Youssef, des affrontements ont fait 14 morts la semaine dernière.

« Génocide »

Le président Omar el-Béchir, destitué le 11 avril, est visé par deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), lancés en 2009 et 2010 pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Il nie ces accusations.

« Je veux voir Béchir au tribunal », dit Khadija, la fille de Mme Youssef qui vit également dans le camp de Kalma. « Si le nouveau gouvernement veut une paix véritable, nous voulons qu’il le traduise en justice ».

En renversant Omar el-Béchir après quatre mois de contestation populaire, l’armée a mis fin à 30 ans d’un règne sans partage.

Elle a institué un Conseil militaire de transition, dont les manifestants réclament désormais la dissolution pour permettre l’instauration d’un pouvoir civil.

Les militaires refusent l’extradition de M. Béchir –transféré dans une prison du nord de Khartoum–, laissant cette éventuelle décision au gouvernement civil qu’ils se sont engagés à mettre en place, sans préciser quand.

Les déplacés du Darfour, empreints de leurs souvenirs douloureux, exigent qu’il soit jugé.

« J’ai perdu mon mari et mon fils lorsque les milices du régime ont attaqué mon village d’Abou Jubra », raconte Ayesha Mohamed Hamid, 50 ans, qui vit avec ses cinq enfants dans le camp d’Al-Salam, au sud de Nyala.

« Béchir a commis un génocide. Il doit être traduit en justice », déclare-t-elle, précisant vouloir que le chef de l’Etat déchu soit jugé au Soudan. « Ainsi, nous pourrons exercer nos droits ».

« Abus multiples »

Selon des ONG de défense des droits humains, les miliciens Janjawid étaient menés par Musa Hilal, un chef local du Darfour emprisonné, et par Mohamad Hamdan Daglo, surnommé « Himeidti ».

« Himeidti » est le chef-adjoint du Conseil militaire de transition actuellement au pouvoir.

Il est aussi le responsable des opérations de la milice Rapid Support Forces (RSF), qui opère au sein de l’armée soudanaise et a notamment pour mission de sécuriser les frontières avec l’Ethiopie et l’Erythrée.

« La RSF a commis des abus multiples et terribles, incluant le déplacement forcé de communautés entières, la destruction de puits, de magasins d’alimentation et d’autres infrastructures nécessaires au maintien de la vie dans un environnement désertique difficile », avait dénoncé en 2015 Human Rights Watch.

Des affiches représentant des maisons détruites, des villages incendiés et des femmes violées du Darfour ont été disposées près du quartier général de l’armée à Khartoum, où une foule de manifestants campe depuis près de deux semaines.

« Je pense qu’il ne s’agit pas seulement de Béchir mais que tous ceux qui sont responsables de crimes (au Darfour) doivent être traduits en justice », dit Awatif Abdurrahman, qui habite le camp de Sakli, près de Nyala.

« J’appelle tous ceux qui sont présents au sit-in à ne pas partir tant que nos revendications ne sont pas satisfaites », poursuit-il.

Vendredi, des milliers de Soudanais sont toujours rassemblés devant le QG de l’armée pour maintenir la pression sur les militaires ayant refusé jusque-là de transférer le pouvoir.

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