Rwanda : la triste mission qui a permis de changer la façon d’aborder la santé mentale

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Le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire, à Vimy, le 9 avril 2017. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
Difficile à croire, mais il y a 25 ans à peine sévissait le génocide au Rwanda. Ce conflit d’une brutalité extrême a laissé des séquelles sur le monde entier. Parmi les personnes directement touchées, il y a les militaires canadiens qui ont servi dans les missions de maintien de la paix au Rwanda entre 1993 et 1996.

La plus importante fut la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) dont les majors-généraux Roméo Dallaire et Guy Tousignant en furent les commandants.

Jusque-là et malgré les nombreux conflits et missions auxquels le Canada a participé au cours de son histoire, la santé mentale des militaires était perçue de manière dichotomique : « en santé » ou « pas en santé » ou encore « vert pour en santé » ou « rouge pour pas en santé ». De plus, il s’avérait difficile de faire la démonstration de l’état « pas en santé », car les blessures mentales étaient considérées comme invisibles. À cette époque, l’invisibilité d’une blessure amenait des doutes et des questionnements sur sa réelle existence. Dans le cadre des projets de recherche sur la santé mentale des vétérans, j’ai entendu à de multiples reprises des vétérans m’expliquer leur expérience avec les services médicaux de l’époque où ils avaient l’impression que leur état n’était pas pris au sérieux et était remis en doute.  

De plus, nous pouvons imaginer le conflit profond que devaient vivre les militaires revenant d’une mission de la paix au Rwanda. Ils avaient été témoins des pires atrocités humaines, mais depuis le début de leur carrière militaire, nous leur avons dit qu’ils sont forts, performants et qu’ils réussissent. Toute force armée mise sur des stéréotypes masculins très puissants tels que l’agressivité, l’orgueil, la compétitivité et la force physique pour socialiser ses militaires.

Cet investissement des stéréotypes masculins dans les formations militaires met en œuvre ce que Tremblay et l’Heureux (2010) nomment comme étant la triple dissociation : physique, émotive et relationnelle. L’endurance, le dépassement des douleurs par des exercices physiques plus intenses, plus fréquents, qui poussent les esprits individuels à faire fi de leurs maux personnels au profit d’une réussite collective, est un appel clair à la dissociation physique. La canalisation d’émotions négatives diverses vers l’expression d’une agressivité contrôlée dans le temps et l’espace, véritable moteur de l’esprit guerrier, est aussi un appel à une dissociation émotive, au cœur de l’institution militaire.

Sauf que devant le crâne broyé d’un enfant de trois ans ou devant une fosse commune où tous les sens sont surstimulés, les remparts de la force mentale ne peuvent pas tenir le coup. Le choc est trop grand entre ce que les militaires s’attendaient à voir et à expérimenter lors de leur mission de la paix au Rwanda et les réalités de terrain. La blessure morale et mentale est quasi-instantanée. Personne ne pouvait être prêt à faire face à cela même le militaire qui était considéré « vert en bonne santé mentale ». 

Des crânes de victimes du génocide de 1994 au Mémorial du Genocide, le 27 février 2004 à Nyamata, au Rwanda. (AFP/Archives/GIANLUIGI GUERCIA)

Il ne faut pas oublier que sur le plan personnel et humain, ce n’est pas le nombre de coups de feu tiré ou reçu qui détermine la violence d’un conflit, mais le nombre d’expositions à des événements potentiellement traumatiques. Notre façon d’y faire face peut aussi avoir des répercussions sur les résultantes de ces expériences.

La mission au Rwanda a permis d’ouvrir les œillères sur le plan de la santé mentale des militaires. La date du 20 juin 2000 est marquante. En cette journée, le lieutenant-général Roméo Dallaire, l’ex-commandant de la MINUAR, a été retrouvé intoxiqué et confus sur un banc de parc à Hull en Outaouais. C’est comme si tout à coup, nous venions de prendre conscience des répercussions possibles des missions militaires sur les soldats. Cet événement a fait le tour du pays en peu de temps et a ouvert la réflexion sur les règles d’engagements aux militaires qui participent à des missions de maintien de la paix de l’ONU et sur troubles psychologiques vécus par les militaires et les vétérans.

Ce n’est pas parce que nous ne voyons pas un trouble de stress post-traumatique ou un épisode de dépression majeure qu’il n’existe pas. Ce conflit a permis l’amorce lente, mais constante, d’un changement de mentalité au sein des Forces armées canadiennes. Le meilleur des soldats peut se casser une jambe lors d’un exercice et il peut aussi souffrir d’un trouble anxieux ou d’un trouble dépressif suite à un déploiement. Le meilleur des soldats a tout intérêt à pleurer toutes les larmes de son corps devant des atrocités, car cela lui permet d’exprimer des émotions légitimes et de tenter de s’adapter à la situation. Cela n’a rien à voir avec un signe de faiblesse, il s’agit d’un mécanisme d’adaptation naturelle et efficace.

Bien que la mission au Rwanda se veut le fer de lance de changements, il y a encore énormément de travail à faire pour enrayer la stigmatisation face à la santé mentale. Régulièrement, j’attends encore des histoires d’horreur au sujet de militaires qui hésitent à aller chercher de l’aide afin de ne pas être vu au « deuxième étage ». Il faut que ça change ! Personne ne continue de travailler avec une jambe cassée de peur de passer pour un « faible » aux yeux des autres. Alors pourquoi une personne continue de travailler avec des signes et symptômes d’un problème de santé mentale comme l’anxiété, la colère, l’irritabilité, la surconsommation d’alcool ? Pour poursuivre le travail dans le domaine de la santé mentale, il faut de l’information, de la sensibilisation, de la prévention, de l’intervention et de la recherche auprès des militaires, des civils de la Défense et des membres de la famille. Un programme organisé permettrait de répondre à ces besoins importants.   

Il reste aussi énormément de travail à accomplir pour aider les membres de la famille des militaires et des vétérans qui vivent au quotidien les impacts sur la santé mentale des missions difficiles. En septembre dernier, j’ai eu la chance de participer à une conférence en compagnie de Willem Dallaire, le fils du lieutenant-général Roméo Dallaire, qui a parlé des « dommages collatéraux » sur la famille de la blessure de stress opérationnel de son père. Cela est inimaginable tout ce que sa famille a vécu avant, pendant et après la mission au Rwanda !        

En terminant, je suis d’avis que le gouvernement du Canada doit pleinement reconnaître l’importance des contributions militaires canadiennes dans les multiples missions de maintien de la paix. Encore aujourd’hui j’ai l’impression que ces missions sont souvent perçues comme étant « moins importantes » que certaines autres missions. Elles sont certes différentes par leur nature et par les règles d’engagements, mais les militaires qui y ont participé ont été tout autant exposés à des événements extrêmes. Cette obligation de ne pas agir devant le chaos ajoute à la complexité pour le cerveau humain de procéder avec les informations recueillies lors de ces missions.

Une pleine reconnaissance et une information continue à la population canadienne sur les sacrifices faits par les hommes et les femmes qui ont servi le Canada dans le cadre de ces missions s’avèrent une nécessité.   

À tous ceux et celles qui ont servi au Rwanda et aux membres de votre famille, merci pour votre service et pour vos sacrifices !

Je me souviens !

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est actuel candidat conservateur dans la circonscription de Pontiac aux élections fédérales de 2019, docteur en sociologie de la santé et professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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