Soudan: le président Omar el-Béchir destitué par l’armée

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Le président soudanais Omar el-Béchir devant le Parlement à Khartoum, le 1er avril 2019. (AFP)
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Le président soudanais Omar el-Béchir devant le Parlement à Khartoum, le 1er avril 2019. (AFP)
Le président soudanais Omar el-Béchir a été destitué et est actuellement détenu par l’armée, après 30 ans au pouvoir.

La télévision nationale a interrompu jeudi matin ses programmes pour diffuser en boucle des chants patriotiques et militaires. « Importante annonce des forces armées sous peu », pouvait-on lire sur un bandeau figé en bas d’écran.

Pour les Soudanais, le sort du président Béchir était déjà scellé.

« Le régime est tombé, le régime est tombé ! », scandent les milliers de manifestants qui campent depuis samedi devant le QG des forces militaires et brandissent des drapeaux soudanais.

« Pacifique, pacifique, pacifique »

« Béchir est parti ! Nous avons réussi ! », a écrit pour sa part sur Twitter Alaa Salah, l’étudiante devenue « l’icône » du mouvement.

Le centre de la capitale, au sud du QG, a au gré de la matinée été envahi par une foule immense, selon un journaliste de l’AFP. Les manifestants se prennent dans les bras, brandissent des drapeaux soudanais et échangent des friandises.

Pour le sixième jour consécutif, des milliers de manifestants déterminés sont eux rassemblés devant le siège de l’armée, qui abrite aussi le ministère de la Défense et la résidence officielle du président Béchir.

Des femmes regroupées devant ce site lancent des youyous et scandent des slogans anti-Béchir.

L’armée est déployée dans de nombreuses rues de la capitale, ainsi que des membres du groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide.

En matinée, des soldats ont mené un raid à Khartoum dans les locaux du Mouvement islamique, la branche idéologique du Parti du Congrès National (NCP) du président Béchir, selon des témoins.

Mercredi soir, le NCP avait reporté sine die un rassemblement de soutien au chef de l’État prévu jeudi à Khartoum.

Des foules sont aussi rassemblées dans les villes de Madani, Gadaref, Port-Soudan, Al-Obeid et Kassala, brandissant des drapeaux soudanais.

À Khartoum, les meneurs du mouvement ont appelé la foule à « ne pas attaquer quiconque ou les biens gouvernementaux et privés ». « Quiconque fera ça sera puni par la loi. Notre révolution est pacifique, pacifique, pacifique », a déclaré l’Alliance pour la liberté et le changement dans un communiqué.

Des milliers de Soudanais réclament invariablement la démission du président Béchir, 75 ans, au pouvoir depuis trois décennies, et demandent à l’armée de rejoindre leur mouvement.

Les manifestants déterminés avaient défié toute la journée de mercredi le régime devant ce siège de l’armée, dont les intentions, tout comme celles de la police, restent à confirmer.

« Nous attendons de grandes nouvelles. Nous ne partirons pas d’ici tant que nous ne saurons pas ce que c’est », a indiqué à l’AFP un manifestant devant le QG de l’armée.

« Nous en avons assez de ce régime. Trente ans de répression, de corruption, d’abus de droits. C’est assez », a-t-il poursuivi.

Depuis samedi, les manifestants ont essuyé à plusieurs reprises les assauts du puissant service de renseignement NISS, qui a tenté en vain de les disperser à coups de gaz lacrymogène, selon les organisateurs du rassemblement.

Mardi, 11 personnes, dont six membres des forces de sécurité, ont été tuées lors de manifestations à Khartoum, a rapporté mercredi le porte-parole du gouvernement Hassan Ismail, sans préciser les circonstances de leur mort, d’après l’agence officielle Suna.

En tout, 49 personnes sont mortes dans des violences liées aux manifestations depuis que ces rassemblements ont commencé en décembre, de sources officielles.

Agitant des drapeaux nationaux et entonnant des chansons révolutionnaires, les contestataires ont appelé l’armée à rejoindre leur mouvement de contestation, né en décembre, mais qui a connu un net regain de mobilisation samedi.

Aucune tentative de dispersion n’a été rapportée pour la journée de mercredi.

« Il semble que la police soit avec nous aussi », a estimé un manifestant.

Mardi, la police avait annoncé avoir ordonné à ses forces de ne pas intervenir contre les contestataires. Elle a aussi dit vouloir l’union du « peuple soudanais […] pour un accord qui soutiendrait un transfert pacifique du pouvoir ».

Concernant les militaires, le général Kamal Abdelmarouf, chef d’état-major de l’armée, avait précisé lundi que celle-ci continuait « d’obéir à sa responsabilité de protéger les citoyens ».

« Transition crédible »

L’étincelle de la contestation a été la décision du gouvernement de tripler le prix du pain le 19 décembre.

À travers le pays, des citoyens soudanais ont appelé au départ de M. Béchir. Le président a tenté de réprimer la contestation par la force, puis a instauré le 22 février l’état d’urgence à l’échelle nationale.

Mardi, des capitales occidentales ont appelé les autorités à répondre aux revendications « d’une façon sérieuse ».

Le pouvoir doit proposer « un plan de transition politique crédible », ont écrit les ambassades des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Norvège dans un communiqué conjoint à Khartoum.

Mercredi, Washington a exhorté le pouvoir à respecter le droit de manifester. « Nous appelons le gouvernement du Soudan à respecter les droits de tous les Soudanais à exprimer leurs doléances pacifiquement », a tweeté Tibor Nagy, secrétaire d’État adjoint chargé de l’Afrique.

Les grandes dates d’Omar el-Béchir

Les grandes dates d’Omar el-Béchir, destitué jeudi par l’armée soudanaise après avoir dirigé le pays d’une main de fer pendant près de trente ans, depuis un coup d’État en 1989.

1er janvier 1944 : naissance dans une famille rurale à Hosh Bannaga, village situé à une centaine de kilomètres au nord de Khartoum.

1973 : militaire de carrière, participe à la guerre israélo-arabe.

30 juin 1989 : prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État soutenu par les islamistes, contre le gouvernement démocratiquement élu de Sadek al-Mahdi.

2003 : lance ses troupes contre une rébellion au Darfour (ouest), conflit qui a fait plus de 300 000 morts selon l’ONU.

2005 : accord de paix avec la rébellion sudiste après plus de 21 ans de guerre civile.

2009 : visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » au Darfour, puis en 2010 pour « génocide ».

2010 : élu président lors des premières élections multipartites, boycottées par l’opposition. Réélu en 2015.

2011 : le Soudan du Sud proclame son indépendance. Khartoum perd les trois quarts de ses réserves pétrolières.

2013 : manifestations contre la hausse du prix du carburant : des dizaines de morts officiellement, plus de 200 selon Amnistie.  

8 avril 2019 : destitué par l’armée, à l’issue d’une vague de contestation populaire débutée en décembre 2018, dirigée d’abord contre la hausse du prix du pain, puis contre le régime lui-même.