Trois journalistes français visés pour atteintes au secret de la défense nationale

106
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Trois journalistes français sont convoqués le 14 mai prochain par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), dans le cadre d’une enquête du parquet de Paris pour «atteintes au secret de la défense nationale».

Deux de ces journalistes, Mathias Destal et Geoffrey Livolsi, sont des co-fondateurs du média d’investigation Disclose, qui a publié la semaine dernière une note classée «confidentiel défense» de la Direction du renseignement militaire sur l’utilisation d’armes françaises dans la guerre du Yémen. Le troisième est Benoît Collombat, de la cellule investigation de Radio France, qui a publié l’enquête de Disclose avec quatre autres partenaires en France et à l’étranger.

Cette enquête a débutée le 13 décembre 2018, suite à une plainte du ministère des Armées. Les investigations ont été confiées à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et visent une compromission impliquant une personne dépositaire et par un tiers.

La note en question est un rapport d’une quinzaine de pages révélé le 15 avril par Disclosequi dit l’avoir reçu en octobre 2018.

Rédigé le 25 septembre 2018 par la direction du renseignement militaire (DRM), ce rapport a été remis au président de la République lors d’un conseil restreint de défense, à l’Élysée, le 3 octobre 2018.

Intitulé «Yémen: situation sécuritaire», le rapport fait la liste et cartographie pour la première fois une partie des armes vendues par la France et utilisées dans le conflit au Yémen, prouve que des centaines de milliers de civils vivent sous la menace d’armes «made in France» et livre des informations permettant de démontrer que cet armement pourrait être impliqué dans des crimes de guerre.

Jusqu’ici, la ligne invariablement avancée par Paris est que ces armements ne sont utilisés que de manière défensive «et pas sur la ligne de front», dans cette guerre qui a fait au moins 10.000 morts.

S’appuyant sur cette note, Disclose, qui a révélé ces informations en partenariat avec Arte info, la cellule investigation de Radio FranceKonbiniMediapart et The Intercept, affirme au contraire que des chars Leclerc participent aux offensives.

Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, les rédactions de ces différents médias affirment que ces «documents confidentiels […] présentent un intérêt public majeur. Celui de porter à la connaissance des citoyens et de leurs représentants ce que le gouvernement a voulu dissimuler».

Au moins trois journalistes ayant participé à cette enquête sont donc convoqués mi-mai en vue d’une audition libre dans les locaux de la DGSI. «Cette procédure contre des journalistes n’a d’autres objectifs que de connaître leurs sources», dénoncent encore les rédactions, qui rappellent que «cette convocation de la DGSI donne toute latitude éventuelle pour rechercher l’auteur principal du délit dont nous serions le receleur : les personnes ayant permis la divulgation d’informations d’intérêt public».

Les journalistes sont considérés comme pénalement responsables… d’avoir fait leur métier, et ce, malgré l’importance des informations révélées!

L’utilisation d’armes occidentales fait aussi des remous au Canada

Ici, la ministre québécoise des Relations internationales Nadine Girault s’est dite tout récemment préoccupée par la vente d’équipements militaires fabriqués au Québec à des acteurs du sanglant conflit au Yémen et a prié son homologue fédérale, Chrystia Freeland, de se pencher sur la situation dans la foulée de l’adoption de nouvelles dispositions de la Loi sur les licences d’exportation et d’importation (C-47).

Adoptée en décembre dernier, la « loi C-47 » prévoit que le gouvernement canadien ne peut délivrer une licence d’exportation d’armes, de munitions, de matériel ou d’armements de guerre, qu’après s’être demandé si ces équipements « contribueraient à la paix et à la sécurité ou y porteraient atteinte » ou encore « pourraient servir à la commission ou à faciliter la commission d’une violation grave du droit international humanitaire, d’une violation grave du droit international en matière de droits de la personne ».

C’est ce principe qui était en cause dans l’affaire du contrat de 15 milliards $ CAD de véhicules blindés légers de la General Dynamics Land Systems de Brampton, en Ontario, à l’Arabie saoudite.

Mais il y a plus.

Pratt&Whitney Canada, Bombardier, Bell Helicopter Textron, CAE et Esterline CMC ont vendu du matériel d’une valeur totale de plus de 920 millions de dollars à la coalition saoudienne depuis le début de son offensive contre les Chiites houthis au Yémen, ont évalué des médias canadiens en s’appuyant, notamment, sur des données colligées par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

C’est ainsi que le groupe Opération droits blindés, dirigé par le constitutionnaliste et professeur de droit à l’Université de Montréal Daniel Turp, et qui mène contre la délivrance de licences autorisant l’exportation des véhicules blindés légers de General Dynamics Lands Systems Canada en Arabie saoudite, a décidé en février dernier d’élargir son combat en initiant une démarche auprès de sept entreprises québécoises qui ont conclu des contrats de vente de matériel militaire avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes Unis et d’autres pays membres de la Coalition pour « Restaurer l’espoir » au Yémen,

Cette démarche, expliquait le groupe en février, «repose sur le Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des multinationales, dont le chapitre 4 porte sur les « Droits de l’homme » et l’article 4 prévoit que les entreprises multinationales devraient  »[é]laborer une politique formulant leur engagement [exprimé au moyen d’une déclaration,] à respecter les droits de l’homme  ». »

Restaurer l’espoir au Yémen

Le Yémen est aujourd’hui le théâtre de la pire catastrophe humanitaire au monde, estime les Nations unies. Environ 12 millions de Yéménites, soit près de la moitié de la population du pays, souffrent de la faim et, en plus d’avoir plongé des millions d’habitants dans la famine, la guerre a fait entre 10 000 et 65 000 victimes depuis 2014, dont des milliers de civils.

Ottawa suspendra toute licence d’exportation «s’il est prouvé que des armes canadiennes ont été utilisées à mauvais escient ou ont été détournées», a indiqué pour sa part le cabinet de la ministre Chrystia Freeland. «Nous exigeons et demandons que les exportations d’armes canadiennes soient utilisées d’une manière qui respecte pleinement les droits de la personne»,

Force est tout de même d’admettre que, tant et aussi longtemps que l’administration Trump, allant jusqu’à défier le Congrès américain dont les deux Chambres ont exigé l’arrêt de l’engagement militaire au Yemen, persistera à soutenir la Coalition menée par l’Arabie saoudite dans ce conflit sanglant, quoi que disent et quoi que fassent les autres puissances occidentales, les armes fabriquées ici continueront de tuer des innocents.