Syrie: escalade meurtrière du régime à Idleb, 15 civils tués

Panache de fumée après un bombardement sur Khan Cheikhoun dans la province d'Idleb le 10 mai 2019. (AFP)
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Panache de fumée après des bombardements aériens sur la ville de Khan Cheikhoun dans le nord-ouest de la Syrie, le 23 mai 2019. Le régime syrien a intensifié ses frappes sur cette région contrôlée par les jihadistes selon une ONG. (ONG)
Au moins 15 civils ont été tués mercredi dans les raids incessants de l’aviation syrienne contre des territoires jihadistes de la province d’Idleb, où l’escalade meurtrière du régime depuis un mois fait craindre une aggravation de la crise humanitaire.

Plus de 270 civils ont été tués depuis fin avril par l’aviation de Damas et celle de Moscou qui pilonnent sans répit des secteurs dans le nord-ouest du pays, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Plusieurs hôpitaux et écoles ont également été mis hors-service.

La grande partie de la région d’Idleb, ainsi que des secteurs des provinces voisines de Hama, d’Alep et de Lattaquié, sont tenues par Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche d’Al-Qaïda).

Si le régime n’a pas annoncé une offensive à proprement parler contre HTS, il a intensifié les bombardements et livré des combats au sol, grignotant des zones à la périphérie du dernier grand bastion jihadiste de Syrie.

Malgré les appels à la désescalade lancés par Washington ou les Nations unies, les raids ne connaissent pas de répit.

Mercredi, les frappes aériennes ont tué 15 civils, dont trois enfants, a indiqué l’OSDH. Parmi eux, sept civils ont péri dans la localité de Sarja, sur la ligne de front séparant les territoires jihadistes des zones gouvernementales, selon l’ONG.

« Les bombardements du régime et de la Russie se poursuivent avec intensité sur plusieurs régions. Les raids russes se concentrent sur la ville de Khan Cheikhoun et ses environs », a précisé le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.

Une femme a par ailleurs été tuée dans des tirs de roquettes des « groupes terroristes » sur une localité contrôlée par les forces du régime dans le nord de la province de Hama, a rapporté l’agence officielle Sana.

Dernier bastion jihadiste

Mardi déjà, les raids du régime sur plusieurs localités des provinces d’Idleb ou d’Alep avaient tué 27 personnes, dont onze enfants, selon l’OSDH. Il s’agissait de la journée la plus meurtrière pour les civils en un mois de frappes quasi-quotidiennes, selon M. Abdel Rahmane.

Depuis dimanche, plus de 70 civils dont de nombreux enfants ont péri dans des raids et tirs d’artillerie, selon l’OSDH.

Devant le conseil de sécurité, le représentant syrien à l’ONU Bachar Jaafari a réitéré mardi la détermination de son régime à reconquérir Idleb.

« La Syrie n’épargnera aucun effort pour débarrasser la population d’Idleb de l’emprise des groupes terroristes et mettre fin aux attaques contre les civils des villes voisines », a-t-il martelé, selon Sana.

Soutenu par la Russie mais aussi l’Iran et le Hezbollah libanais, le pouvoir syrien a multiplié les victoires face aux rebelles et aux jihadistes, jusqu’à asseoir son contrôle sur près de 60% du pays.

Mais Idleb est le dernier grand bastion jihadiste à échapper quasi-totalement au contrôle du régime.

La région fait l’objet depuis septembre 2018 d’un accord entre Moscou et Ankara qui soutient certains groupes rebelles, sur une « zone démilitarisée » censée séparer les territoires insurgés des zones gouvernementales.

Partiellement appliqué en raison du refus des jihadistes de se retirer de la future zone tampon, cet accord avait permis d’éviter une offensive d’envergure du régime de Damas. Mais celui-ci a continué de mener des raids.

« Escalade inacceptable »

Quelque 270.000 personnes ont été déplacées par les violences à Idleb depuis fin avril, a indiqué mardi une responsable au Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha), Ursula Mueller, devant le Conseil de sécurité.

Une poursuite des opérations militaires pourrait provoquer l’arrêt total du travail des organisations d’aide, a-t-elle averti.

Par ailleurs, 23 hôpitaux et cliniques ont été touchés par les frappes ou les tirs d’artillerie durant cette période selon Ocha.

Les Etats-Unis, pointant du doigt à la fois le régime de Bachar al-Assad et son allié russe, ont réclamé la fin des frappes aériennes. »Les attaques indifférenciées de civils et d’infrastructures publiques comme des écoles, des marchés ou des hôpitaux constituent une escalade inconsidérée et inacceptable », a déclaré mardi la porte-parole du département d’Etat américain Morgan Ortagus.

Par ailleurs, l’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM) a déploré la mort lundi des trois enfants et de la femme d’un de ses employés dans des frappes du régime sur la localité d’Ariha, dans la province d’Idleb.

Dans un communiqué mercredi, cette ONG médicale française a dénoncé « les frappes aériennes ciblées contre des civils », exigeant que « les auteurs de ces actes soient tenus pour responsables de crimes de guerre immédiatement ».

Déclenchée en 2011 par la répression de manifestations prodémocratie, la guerre en Syrie a fait plus de 370.000 morts.

Syrie: les raids meurtriers à Idleb, prélude à une offensive majeure?

Des Casques blancs évacuent le corps d’un enfant après des frappes aériennes du régime, à Ariha dans la province d’Idleb, le 27 mai 2019. (AFP)

Le régime syrien, appuyé par son allié russe, a intensifié ses raids meurtriers sur la province d’Idleb depuis un mois, laissant penser qu’il pourrait lancer une offensive majeure pour reconquérir le dernier grand bastion jihadiste du pays.

Une telle offensive n’est pas à l’ordre du jour, estiment toutefois des experts, qui tablent sur la poursuite de l’opération –relativement limitée– en cours.

– Quels sont les signaux d’alarme?

Ce sont les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda) qui dominent Idleb et des territoires adjacents dans les provinces de Hama, Alep et Lattaquié.

La région, frontalière de la Turquie, est censée être protégée par un accord pour une « zone démilitarisée » conclu en septembre 2018 entre Moscou, allié du régime, et Ankara, qui soutient certains groupes rebelles.

L’objectif était d’instaurer une zone tampon pour séparer les territoires insurgés et jihadistes des zones gouvernementales. Partiellement appliquée, l’initiative avait permis d’éviter une offensive à large échelle de l’armée syrienne.

Mais celle-ci a continué de mener des raids aériens par intermittence avant de les intensifier à partir de fin avril et de livrer des combats au sol.

L’intensification des bombardements a tué plus de 270 civils en un mois, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

La recrudescence des violences a également fait quelque 270.000 déplacés, tandis que les frappes ont touché 23 établissements médicaux, dans leur immense majorité hors-service.

Devant le conseil de sécurité, le représentant syrien à l’ONU Bachar Jaafari a réitéré mardi la détermination de son régime à reconquérir Idleb.

« La Syrie n’épargnera aucun effort pour débarrasser la population d’Idleb de l’emprise des groupes terroristes », a-t-il martelé, selon l’agence officielle Sana.

Va-t-on vers une offensive majeure?

Pour les analystes, les bombardements en cours, aussi intenses et meurtriers soient-ils, ne semblent pas augurer d’une opération d’envergure.

« Je doute fortement que cette offensive vise à reprendre l’ensemble de la région d’Idleb », déclare à l’AFP Aron Lund, du think-tank américain The Century Foundation.

La reconquête d’Idleb « constituerait une entreprise colossale à laquelle la Turquie résisterait à coup sûr, ne serait-ce que pour les centaines de milliers de réfugiés qui afflueraient vers sa frontière », ajoute-t-il.

En vertu de l’accord russo-turc, les jihadistes devaient se retirer de la « zone démilitarisée ».

L’accord prévoyait le déploiement de soldats turcs à des postes d’observation et la réouverture de deux autoroutes passant par Idleb et reliant les grandes villes du pays tenues par le régime (Damas, Lattaquié, Hama et Alep).

Les forces turques sont toujours déployées à Idleb mais les jihadistes ne se sont jamais retirés de la zone-tampon, et les autoroutes n’ont pas été rouvertes.

Malgré les entorses, l’accord russo-turc -qui découle du processus dit d’Astana, instauré par la Russie, l’Iran et la Turquie pour mettre fin au conflit syrien- n’est pas encore mort.

Et « la Russie ne veut pas couper le dernier lien avec le processus d’Astana, ni ses rapports avec les Turcs », affirme l’expert Nawar Oliver, du centre Omran basé en Turquie.

Alors que veut le régime?

Pour l’analyste Sam Heller, de l’International Crisis Group (ICG), le régime cherche notamment à prendre le contrôle de secteurs périphériques du bastion jihadiste.

« Plutôt qu’une offensive intégrale, Damas et Moscou semblent plutôt viser quelques zones spécifiques à la périphérie » d’Idleb, estime-t-il.

La reconquête de secteurs dans l’ouest d’Idleb établirait « plus de distance » entre les jihadistes et les zones sous contrôle gouvernemental.

Cela permettrait aussi à la base militaire russe de Hmeimim, située dans la province de Lattaquié (nord-ouest), d’éviter les attaques à la roquette ou aux drones menées par les jihadistes, selon les experts.

Hmeimim, considérée comme l’un des piliers de la présence militaire russe en Syrie, a fait l’objet ces derniers mois de plusieurs tirs en provenance du bastion jihadiste, selon Moscou.

Mais si une offensive d’envergure est à écarter, la pression s’accentue sur Ankara, pour activer certaines dispositions de l’accord russo-turc qui prévoyaient notamment la réouverture des deux autoroutes traversant Idleb, selon M. Heller.

Il y a notamment la principale autoroute du pays, la « M5 », dont un tronçon échappe au contrôle de Damas. Sa réouverture permettrait de relier la frontière nord avec la Turquie à la frontière sud avec la Jordanie.

Ces dernières années, à la faveur de ses victoires face aux rebelles et aux jihadistes à travers le pays, le régime a réussi à reprendre la majorité de cet axe routier.