Colombie: le dilemme de Duque après son échec de réforme de l’accord de paix

Le président colombien Ivan Duque à Lima au Pérou le 27 mai 2019. (AFP)
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Le président colombien Ivan Duque à Lima au Pérou le 27 mai 2019. (AFP)
Le président Ivan Duque ne pourra pas réformer l’accord de paix conclu en Colombie avec l’ex-guérilla des FARC comme il l’avait promis. Après neuf mois au pouvoir et des sondages défavorables, ce revers pourrait marquer un tournant dans son gouvernement.

Mercredi, la Cour constitutionnelle, la plus haute instance judiciaire du pays, a définitivement enterré son projet de retoucher le plan de paix conclu en novembre 2016 par son prédécesseur Juan Manuel Santos avec le groupe des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). 

Selon les analystes, en l’absence d’une majorité consolidée au Congrès, le chef de l’Etat colombien fait dès lors face à un dilemme : changer de cap ou défendre coûte que coûte la position de son parti, le Centre démocratique (droite), qui veut modifier cet accord qu’il juge trop laxiste envers les ex-rebelles.

Quelle que soit l’orientation prise par le gouvernement, elle aura des conséquences politiques dans un pays toujours divisé sur l’accord passé avec la plus ancienne guérilla d’Amérique, responsable d’un demi-siècle d’atrocités. D’autant que la Colombie reste la proie des trafiquants de drogue et de la violence de groupes armés, et que les Etats-Unis accentuent leur pression sur le gouvernement en raison du manque de résultats dans la lutte contre la drogue.

Élu pour un seul mandat de quatre ans, le président colombien se retrouve dans le pire des scénarios. 

D’un côté, la Cour constitutionnelle lui a ordonné de promulguer sans modification la loi qui établit les dispositions judiciaires émanant de l’accord. De l’autre, la Cour suprême l’a contraint de libérer un ex-chef des Farc réclamé par Washington pour sa participation présumée à la préparation de l’envoi de plusieurs tonnes de cocaïne aux Etats-Unis, après la signature de la paix.

Le plan de paix prévoit que les principaux responsables du conflit, qu’ils soient guérilleros, militaires ou civils, ne soient pas traînés en justice à condition qu’ils racontent la vérité, dédommagent leurs victimes et n’exercent jamais plus de violence. Il prévoit toutefois aussi jusqu’à vingt ans de prison pour ceux qui ne respecteraient pas ces clauses.

Or M. Duque souhaitait six modifications avec l’idée d’éviter que les narcotrafiquants échappent aux poursuites judiciaires et avait fait de l’extradition vers les Etats-Unis de l’ex-commandant Jésus Santrich, libéré jeudi, un point d’honneur. 

« Prendre ses distances »

« Cela a été un coup très dur pour lui (…) et cela a affaibli le gouvernement devant l’opinion publique », estime Yann Basset, analyste à l’Université del Rosario. Toutefois, cette « défaite » pourrait lui permettre de s’occuper d’autres sujets et de « laisser à son parti l’opposition à l’accord de paix », ajoute l’analyste.

Cet échec pourrait lui servir « pour dire à son parti : +ne me mettez plus la pression avec le Non (à l’accord) car cela divise, polarise et ralentit notre programme législatif », abonde Alvaro Forero de la Fondation « Liderazgo y Democracia » (Gouvernance et démocratie). 

Cependant, il est peu probable que le président échappe à la pression du Centre démocratique et de son chef, l’ancien président Alvaro Uribe, un farouche critique de l’accord qui a soutenu l’élection de M. Duque à la présidence.

Ivan Duque souhaiterait vraisemblablement « prendre ses distances ou au moins passer à autre chose, mais il n’a pas la base politique pour le faire », estime Yann Basset. 

Selon les analystes, il faut s’attendre à ce que le chef de l’Etat revienne à la charge pour ajuster l’accord dans un contexte marqué par le meurtre de 128 anciens combattants des FARC depuis la signature de l’accord de paix et la décision de certains anciens combattants de s’écarter de leurs engagements, accusant l’Etat de ne pas respecter les siens. 

« Toute cette rhétorique anti-paix génère de l’instabilité et renforce les dissidents (des FARC). Dans les prochaines années, les questions de maintien de l’ordre public vont être très délicates », prédit Alvaro Forero.

Le traité de paix a considérablement réduit la violence en Colombie, mais les tentatives pour le réformer ont mis en évidence « un manque d’engagement dans la mise en œuvre de l’accord (…) et une ambiance antidémocratique, car au fond la réforme de l’accord est contraire aux lois », estime le chercheur.