En Corée du Nord, Xi Jinping s’invite dans le duo Kim/Trump

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Xi Jinping est arrivé jeudi en Corée du Nord, la première visite d’un président chinois depuis 14 ans, qui vise à renforcer l’alliance entre les deux voisins au moment où le rapprochement entre Kim Jong Un et Donald Trump piétine.

Le président chinois est arrivé en fin de matinée par avion spécial, accompagné par son épouse et son ministre des Affaires étrangères, Wang Yi.

Xi Jinping a eu droit à un accueil chaleureux pour cette première visite au moment où les deux voisins communistes se heurtent, pour des raisons différentes, aux pressions de Donald Trump.

Des drapeaux chinois étaient accrochés dans toute la capitale et les habitants étaient placés le long des rues pour accueillir Xi Jinping. «Plusieurs centaines de milliers de personnes» ont accueilli Xi Jinping dans les rues de Pyongyang, selon la télévision chinoise CCTV, qui a montré le dirigeant chinois et son homologue Kim Jong-un traversant la capitale debout dans une limousine décapotable, sous les vivats de la foule.

Fidèle à sa réputation d’opacité, le régime nord-coréen n’a pas laissé la presse étrangère couvrir la visite de Xi Jinping. Il a donc fallu attendre plus de sept heures pour découvrir à la télévision chinoise les premières images de l’arrivée de M. Xi à l’aéroport de Pyongyang.

L’agence de presse Chine nouvelle a précisé que pas moins de 10 000 personnes y avaient accueilli M. Xi. Le président chinois a eu droit à 21 coups de canon, avant de passer les troupes en revue en compagnie de son hôte habillé en costume Mao sombre.

Les deux hommes ont ensuite posé devant les drapeaux des deux États avant de s’entretenir autour d’une table accompagnés, de leurs délégations, avec en point de mire le programme nucléaire nord-coréen, qui vaut au régime stalinien d’être mis au ban des nations.

Pékin, qui applique les sanctions internationales, reste cependant le seul allié important de Pyongyang.

Xi Jinping a assuré son hôte qu’il se félicitait «des efforts» de la Corée du Nord pour «maintenir la paix et la stabilité dans la péninsule coréenne et promouvoir sa dénucléarisation», selon des propos rapportés par CCTV.

« Notre peuple est fier d’avoir un ami proche et digne de confiance comme le peuple chinois », s’est félicité le même jour dans un éditorial le Rodong Sinmun, le principal journal nord-coréen.

Le quotidien officiel du parti au pouvoir estime que la visite d’Etat de Xi Jinping « gravera une page nouvelle et durable dans l’histoire de l’amitié » bilatérale. La dernière venue d’un président chinois remontait à 2005.

Alors que le président américain Donald Trump promet un développement économique fabuleux à la Corée du Nord si elle accepte de renoncer à son programme nucléaire, son homologue chinois entend rappeler le rôle incontournable de son pays, qui absorbe 90% du commerce de Pyongyang.

L’amitié sino-nord-coréenne est « irremplaçable, même pour des millions », a assuré Xi Jinping lui-même, dans un texte publié mercredi par le Rodong Sinmun.

La visite devrait accorder une large place à l’histoire et à l’intervention de la Chine dans la guerre de Corée (1950-53), qui devait sauver le régime de Kim Il Sung, grand-père de l’actuel numéro un Kim Jong Un. L’ennemi commun n’était autre que les Etats-Unis.

Visite surtout symbolique

Les premières années au pouvoir de Kim Jong Un n’ont pas été faciles pour Pékin: la Chine a appliqué les sanctions internationales destinées à forcer Pyongyang à abandonner son programme nucléaire, provoquant la colère de son voisin.

Conséquence: Kim Jong Un, arrivé au pouvoir à la mort de son père fin 2011, a attendu 2018 pour se rendre pour la première fois en Chine et rencontrer enfin Xi Jinping, aux manettes à Pékin depuis 2012. Les deux hommes se sont vus à quatre reprises l’an dernier.

Une réconciliation qui semble avoir été précipitée par le rapprochement entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, symbolisé par l’historique sommet Trump-Kim de Singapour en juin 2018: Pékin redoute de voir son allié tomber dans le camp américain, tandis que les Nord-Coréens ont besoin des Chinois pour faire le poids face à Washington.

Signe cependant de la nervosité des autorités nord-coréennes, elles ont interdit aux médias étrangers présents à Pyongyang de couvrir la visite de Xi Jinping.

Celle-ci devrait être largement symbolique. Aucun communiqué conjoint n’est ainsi attendu, comme lors du sommet en avril entre Kim Jong Un et le président russe Vladimir Poutine à Vladivostok.

Pour la Corée du Nord, le sommet Kim-Xi « va servir à montrer aux Etats-Unis qu’elle a le soutien de la Chine et à leur dire qu’ils doivent cesser leur politique de pression maximale », observe Lim Eul-chul, professeur à l’Université Kyungnam en Corée du Sud.

« Grave erreur »

Le deuxième sommet Trump-Kim en février à Hanoï n’a rien donné. Américains et Nord-Coréens restent bloqués sur la question de la dénucléarisation. Washington exige qu’elle intervienne avant la levée des sanctions internationales, ce que Pyongyang refuse.

Comme pour afficher son soutien à son allié, la Chine, comme la Russie, a bloqué mardi à l’ONU une initiative américaine visant à empêcher les approvisionnements de pétrole raffiné à la Corée du Nord.

Le président chinois a lui aussi maille à partir sur un autre sujet avec son homologue américain qu’il retrouvera la semaine prochaine au Japon à l’occasion d’un sommet du G20: la guerre commerciale sino-américaine.

Mais Yongwook Ryu, spécialiste des relations internationales à l’Université nationale de Singapour, estime que M. Xi ferait « une grave erreur » s’il tentait d’utiliser le dossier nord-coréen dans ses négociations commerciales avec Donald Trump.

Cela étant, « si Xi peut faire pression sur la Corée du Nord pour l’encourager à dénucléariser, ce serait une carotte pour Trump, et il pourrait peut-être obtenir des concessions » du président américain, suppose l’analyste.

La visite est, de fait, très suivie par les Etats-Unis.

« Nous espérons vivement que le président Xi continuera à envoyer des messages constructifs et adéquats au cours de ses entretiens », a déclaré mercredi Stephen Biegun, le représentant spécial américain pour la Corée du Nord.

Il a assuré que Washington ne posait aucune condition préalable à la reprise des discussions avec Pyongyang.