Libye: Haftar ordonne d’attaquer navires et intérêts turcs, mais perd une cité stratégique dans l’Ouest

1885
Dans cette photo prise le 7 mai 2018, le maréchal libyen Khalifa Haftar fait un salut militaire lors d'un défilé militaire à Benghazi, dans l'est de la Libye. (AFP)
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est de la Libye, a ordonné à ses forces de prendre pour cibles les navires et intérêts turcs et d’interdire les vols depuis et vers la Turquie, a annoncé vendredi soir son porte-parole.

Les troupes du maréchal Haftar, lancées depuis près de trois mois à la conquête de Tripoli, accusent la Turquie de soutenir leurs rivaux loyaux au Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale et basé dans la capitale libyenne.

Des « ordres ont été donnés aux forces ariennes pour prendre pour cible les navires et embarcations turcs dans les eaux territoriales libyennes », a déclaré le général Ahmad al-Mesmari. « Les sites stratégiques turcs, les compagnies et les projets appartenant à l’État turc (en Libye) sont considérés comme des cibles légitimes par les forces armées ».

« Tout ressortissant turc sur les territoires libyens sera arrêté » et « tous les vols depuis et vers la Turquie seront interdits », a-t-il ajouté.

Des compagnies libyennes assurent des liaisons avec la Turquie depuis les aéroports de Tripoli et Misrata (ouest).  

M. Mesmari n’a pas expliqué comment l’interdiction des vols pourrait s’appliquer à une zone qui n’est pas sous le contrôle des forces de Haftar.

Le porte-parole a accusé notamment la Turquie d’avoir aidé les forces du GNA à s’emparer de la ville de Gharyan, principale base arrière des forces de Hatar, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Tripoli.

Le maréchal Haftar a perdu mercredi cette ville dont il avait fait son centre d’opérations et d’où il était parti le 4 avril à la conquête de la capitale libyenne, à plus de 1000 km de son bastion de Benghazi (est).

Les deux camps rivaux s’accusent mutuellement de recourir à des mercenaires étrangers et de bénéficier du soutien militaire de puissances étrangères.

Haftar bénéficie notamment de l’appui des Émirats arabes unis et de l’Égypte et accuse la Turquie et le Qatar de soutenir ses rivaux.

Mais perd Gharyan, cité stratégique de l’Ouest libyen

Vue générale prise le 28 juin 2019 d’un camp situé à Gharyan, à une centaine de km au sud de Tripoli, utilisé par les forces du maréchal Khalifa Haftar, avant la reprise de la ville par le gouvernement libye d’union nationale (GNA). (AFP)

Les troupes pro-Haftar ont perdu mercredi Gharyan aussi rapidement qu’elles avaient conquis début avril cette ville dont elles avaient fait leur centre d’opérations et un point de départ dans leur projet de conquête de Tripoli, à un millier de kilomètres de leur bastion de Benghazi (est).

En fuyant leur base arrière de l’ouest libyen, les forces du maréchal Khalifa Haftar, visiblement prises de court, ont laissé derrière elles des blessés, un centre de commandement, des armes, des munitions, leur déjeuner et, peut-être, une partie de leurs ambitions.

Moins de 48 heures après ce potentiel tournant dans l’affrontement armé entre pouvoirs rivaux libyens, une équipe de l’AFP s’est rendue dans cette cité perchée sur les hauteurs de Djebel Nefoussa, dont la difficulté d’accès n’a pas empêché les troupes du Gouvernement d’union nationale (GNA), aidées par des combattants locaux anti-Haftar, d’y mener une attaque éclair.

Dans la salle des opérations, au rez-de-chaussée d’un bâtiment militaire de deux étages du centre de Gharyan, à une centaine de km au sud-ouest de Tripoli, les cartes de l’ouest de la Libye -la « Tripolitaine »- sont ouvertes sur une grande table. Au fluorescent ont été tracées les limites de villes ou villages.

Sur des étagères sont rangés minutieusement des cartons d’archives numérotés et classés par thème comme: « plans et mouvements militaires », « plans et rapports », « missions » ou encore « recrutement d’officiers étrangers ».

A l’étage, un salon et des chambres à coucher flambant neufs, réservés vraisemblablement aux officiers de Haftar, dont le chef des opérations de la région ouest, le général Abdessalam al-Hassi.

Dans la cuisine, ustensiles, boîtes de conserve et nourritures sont sens dessus dessous. Les cuisiniers ont manifestement dû eux aussi prendre la fuite à la hâte, en pleine préparation du repas, sans même prendre la peine d’éteindre la cuisinière, affirme l’un des combattants pro-GNA en montrant un énorme récipient de riz mi-cuit.

Sur une planche, des tomates fraîches. Dans une marmite, de l’oignon brûlé.

« Effet de surprise »  

Devant le bâtiment, un homme prend en photo ses enfants devant un véhicule blindé calciné, unique témoignage d’affrontements dans le périmètre.

« La rapidité (de l’attaque), l’effet de surprise et la rébellion (d’habitants) a semé la terreur » parmi les pro-Haftar, affirme le général Ahmad Bouchahma, un haut officier du GNA en tournée d’inspection.

Khalifa « Haftar a perdu son centre d’opérations principal dans la région ainsi que sa ligne d’approvisionnement », se félicite-t-il, estimant que la reprise rapide de la ville n’aurait pas été aussi facile sans l’aide d’habitants armés.

Un résident, Abdelmajid Zwit, dit se rendre à la mosquée pour la première fois depuis l’entrée des forces de Haftar dans cette cité de 200.000 habitants divisée, comme dans les autres régions du pays, entre pro et anti-Haftar.

« En plus de 80 jours, je n’ai pas quitté mon domicile », dit-il, affirmant s’être fait discret en raison de sa réputation d’hostilité envers le camp Haftar.

Missiles américains?

Depuis l’entrée des forces pro-Haftar, le GNA avait interrompu l’approvisionnement de la ville en médicaments, carburant et biens de première nécessité.

Mais « à partir de demain (samedi, NDLR), nous allons (les) reprendre », promet Ali Chtioui, un responsable communal.

La remise en service du seul hôpital va, elle, prendre du temps, note-t-il.

Utilisé par les forces de Haftar pour soigner leurs blessés, l’établissement est « dans un état catastrophique, à cause du grand nombre de blessés et des morts qui s’y trouvaient », dit-il.

« Nous craignons des maladies. Il faut stériliser les lieux », selon lui.

Gharyan était le point de départ de grandes ambitions de Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen qui, après avoir progressé dans le sud du pays, s’est lancé début avril dans une offensive visant à marcher sur la capitale Tripoli, siège du GNA reconnu par l’ONU.

Après la perte de la ville, le militaire, soutenu notamment par les Emirats arabes unis et l’Egypte, a promis une « réponse dure », et mené des raids aériens, en particulier contre une caserne où ses forces stockaient une partie de leurs munitions.

Des hommes armée surveillent désormais de loin ce site entouré d’herbes seiches brulées.

Ces deux derniers jours, des forces du GNA ont publié des photos de leur butin de guerre à Gharyan. Outre des véhicules et munitions, trois drones de surveillance et des armes modernes, dont des missiles antichar américains Javelin.

Sur les caisses en bois des missiles, on peut lire en anglais « forces armées des Emirats arabes unis », selon des photos publiées sur les réseaux sociaux.

D’après le New York Times, qui cite samedi des responsables américains, une enquête a été ouverte pour déterminer comment ces armes ont atterri en Libye.