Mali: le Premier ministre se rend sur le site d’une nouvelle tuerie

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Le Premier ministre malien Boubou Cissé s’est rendu mardi dans le village de Sobame Da, théâtre d’une tuerie de civils au bilan officiel encore provisoire d’une centaine de morts, nouvel épisode d’un cycle d’atrocités entre communautés antagonistes.

L’attaque de ce village dogon a débuté dans la soirée de dimanche, pour s’achever vers le milieu de la nuit, selon des témoignages. 

Elle fait suite au massacre le 23 mars à Ogossagou de quelque 160 Peuls, attribué à des chasseurs dogons, dans cette région du centre du Mali, proche de la frontière avec le Burkina Faso, devenue la plus sanglante du pays.

Selon les témoignages des villageois, les assaillants sont entrés « en criant +Allah akbar, Allah akbar+ » (« Dieu est le plus grand » en arabe), a déclaré le gouverneur de la région de Mopti, le général Sidi Alassane Touré, lundi soir sur la télévision publique ORTM. 

Depuis l’apparition en 2015 dans la région du groupe jihadiste du prédicateur Amadou Koufa, recrutant prioritairement parmi les Peuls, traditionnellement éleveurs, les affrontements se multiplient entre cette communauté et les ethnies bambara et dogon, pratiquant essentiellement l’agriculture, qui ont créé leurs « groupes d’autodéfense ».

M. Cissé a quitté mardi matin Bamako en avion pour se rendre dans ce village de la zone de Bandiagara, à l’est de Mopti, siège du gouvernorat, accompagné des ministres de la Défense et de l’Administration territoriale, ont indiqué ses services.

Il va y « apporter le réconfort de la nation et vérifier que les mesures de sécurité ont été renforcées », a précisé son cabinet à l’AFP.

Un soldat malien dans les ruines du village peul d’Ogossagou attaqué le 25 mars 2019 par de présumés chasseurs dogon. (Archives/AFP)
Bilan incertain

Mardi, le flou persistait sur le bilan. Celui de 95 morts, « provisoire », donné lundi par le gouvernement sur la base d’une « mission du poste de sécurité de Diankabou », dans les environs, pourrait être nettement revu à la baisse.

Le gouverneur a indiqué avoir « dénombré 35 morts et des disparus », une fois les cadavres sortis des décombres. « Nous avons 11 adultes et 24 enfants », a précisé le général Touré. Selon lui, les villageois ont extrapolé le bilan à partir du nombre de membres de chaque famille en présumant que tous avaient péri.

Mais le maire de la commune de Sangha, dont dépend le village, Aly Dolo, a expliqué que le gouverneur n’avait comptabilisé que les corps entiers, alors que certains ont été réduits en cendres. « Il faut tenir compte de ça et nous maintenons le chiffre de 95 », a-t-il affirmé à l’AFP.

Quant au président Ibrahim Boubacar Keïta, qui a écourté un voyage en Suisse, il était attendu dans la journée à Bamako.

« Ce n’est pas à un cycle de vengeance, de vendetta, que ce pays doit être conduit », a déclaré lundi soir M. Keïta à Genève. Il a au contraire appelé à des « retrouvailles » entre Maliens, « qui seules vont nous permettre de rebondir et permettre à notre nation de survivre. Car nous sommes en question de survie ».

Le prédécesseur de M. Cissé, Soumeylou Boubèye Maïga, avait présenté le 18 avril la démission de son gouvernement, après une série de manifestations contre la gestion de l’Etat. Les participants à ces rassemblements accusaient le gouvernement d’incapacité à assurer la protection des populations et de ses propres militaires.

Volonté de vengeance ?

« Les assaillants sont des jihadistes, dont certains sont connus. Lorsqu’ils sont arrivés, on a d’abord pensé à des voleurs de bétail. Les habitants ont alors été été se cacher dans leurs cases. Les assaillants ont attaqué ces cases et mis le feu. Ils ont aussi brûlé vif des animaux », a expliqué le maire de Sangha.

Les autorités ont attribué l’attaque à des « terroristes », apparemment en référence au groupe de Koufa. »Le mode d’opération – hommes à moto, référence à Dieu lorsqu’ils sont arrivés, etc… – indique effectivement qu’ils ont utilisé des méthodes jihadistes. Mais la réalité est plus complexe », a estimé le chercheur malien Ousmane Diallo, spécialiste de cette région.

« Les jihadistes ont-ils monté l’opération pour attiser les conflits intercommunautaires ? Ont-ils voulu se venger ? Les questions sont nombreuses », a-t-il déclaré à l’AFP.

Dans un communiqué sur le massacre d’Ogossagou publié le 31 mars, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, principale alliance jihadiste du Sahel liée à Al-Qaïda, dont fait partie le groupe de Koufa, se présentait comme le « rempart » des Peuls.

« Votre guerre et vos agressions contre nos parents et frères peuls ne resteront pas sans réponse », affirmait-il à l’intention de la France, du gouvernement malien et de « ses milices ».

Carnage au Mali: une soirée de sang et de cendres, racontent les rescapés

Des responsables et des habitants le 11 juin 2019 près de tombes fraichement creusées à Sobame Da, au Mali, où un massacre a fait une centaine de morts. (AFP)

Sept heures d’attaque, lancée au cri d’Allah akbar par des assaillants lourdement armés n’épargnant ni femmes, ni enfants, ni bétail: des rescapés du carnage dimanche soir dans un village dogon du centre du Mali décrivent des scènes dantesques.

Vers 17H00 dimanche, les 300 habitants du hameau, au coeur de la plaine du pays dogon, pensent d’abord à une opération de « voleurs de bétail », indique le maire de la commune rurale de Sangha, dont dépend le village, Ali Dolo, venu le lendemain avec un détachement de l’armée malienne constater la dévastation.

Les habitants de Sobame Da (aussi appelé Sobane Da ou Sobane Kou) se cachent alors dans leurs cases. Mais les intrus sont en fait des « jihadistes, dont certains sont connus », dans les environs, affirme l’élu.

Les premiers assaillants sont arrivés à bord de six motos et ont ouvert le feu, bientôt rejoints par huit autres, et ont commencé « à tirer sur tout ce qui bouge », raconte le chef du village, Gouno Dara, interrogé par l’AFP, qui a réussi à s’enfuir.

« Ils ont crié Allah akbar, Allah akbar! », poursuit-il. « Après, ils ont mis le feu aux greniers, aux maisons, et ont emporté les moutons et les bœufs. Nous n’avons plus rien, il y a des femmes enceintes parmi les victimes, et des enfants, nous avons tout perdu ».

Selon un autre rescapé, Amadou Togo, « certains ont été égorgés et éventrés, des greniers et du bétail ont été brûlés. Personne n’a été épargné: femmes, enfants et vieilles personnes ». 

Corps calcinés

Les assaillants ne quitteront le hameau que vers minuit, environ sept heures plus tard, laissant derrière eux des corps calcinés, selon les villageois. « J’ai perdu ma femme, deux garçons et une fille, mon père et ma mère », explique l’un d’eux, Jean Dara, un agriculteur d’une trentaine d’années. 

Ce rescapé soupçonne « des Peuls qui sont venus de Diankabou et d’autres localités » voisines, sans préciser d’où il tire cette conviction.

A partir des témoignages d’habitants, le gouverneur de la région de Mopti, le général Sidi Alassane Touré, qui s’est rendu sur place lundi, a confirmé le nombre d’une vingtaine d’assaillants. 

Mais si les versions concordent généralement sur le déroulement de l’attaque, elles se contredisent sur le bilan, entre une trentaine et une centaine de morts.

« Nous avons 11 adultes et 24 enfants », a déclaré le gouverneur lundi soir à la télévision publique ORTM après avoir assisté aux premières inhumations.

« Avec les éléments de la protection civile, nous avons minutieusement fouillé, et nous avons sorti 35 corps et nous avons procédé à l’inhumation de ces 35 corps », a-t-il insisté, contestant le bilan de 95 morts et 19 disparus annoncé par le gouvernement sur la base d’une mission du poste de sécurité de Diankabou, à 17 km.

Selon le général Touré, les villageois ont extrapolé le bilan à partir du nombre de membres de chaque famille en présumant que tous avaient péri.

Mais le maire de Sangha, présent lors de la mission des militaires s’en en est tenu au précédent bilan, faisant valoir que le gouverneur n’a comptabilisé que les corps entiers, alors que certains ont été réduits en cendres. « Il faut tenir compte de ça et nous maintenons le chiffre de 95 » morts, a dit Ali Tolo, soulignant que des habitants étaient toujours portés disparus.