Le Yémen, un pays dévasté cinq ans après le début de la guerre

Tirs de chars de combattants fidèles au pouvoir contre les rebelles Houthis, le 30 mai 2019 à Taez, au Yémen. (AFP)
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Comme beaucoup d’habitants d’Amrane, verrou stratégique à 50 kilomètres de la capitale yéménite Sanaa, Mohammed al-Najri était persuadé que la prise de la cité par les rebelles Houthis il y a cinq ans n’allait pas durer.

Mais la guerre a rapidement embrasé la plupart des régions du Yémen, plongeant le pays le plus pauvre de la péninsule arabique dans un chaos meurtrier qui ne semble pas devoir s’achever. Aucune solution n’est en vue.

Amrane fut la première grande ville à tomber aux mains des Houthis qui se sont ensuite emparés de vastes pans du territoire lors d’une offensive éclair lancée le 8 juillet 2014 depuis leur fief de Saada (nord).

« Cinq ans ont passé mais nous savons bien que la guerre est loin d’être terminée », confie M. Najri. « Notre situation n’a cessé d’empirer. Nous avons touché le fond. Tout est en ruine. »

Cela fait bientôt deux ans que ce quadragénaire, fonctionnaire du ministère de l’Education, attend son salaire.

La plupart des fonctionnaires ont perdu leur emploi et ne sont pas payés depuis qu’Aden, la grande ville du Sud, est devenue la capitale « provisoire » du Yémen après la chute de Sanaa et que le gouvernement reconnu par la communauté internationale y a transféré la Banque centrale.

Catastrophe humanitaire

Mohammed Taha, un journaliste d’Amrane de 48 ans, a perdu tout espoir en une résolution du conflit.

« Cinq années de guerre m’ont suffi pour m’adapter, ainsi que ma famille, à cette nouvelle vie. Bien sûr, la guerre nous a affectés au début mais on a pu vivre avec. Aujourd’hui, je me fiche de savoir si elle continue ou pas », lâche-t-il, désabusé.

Le conflit au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts, dont une majorité de civils, selon diverses sources humanitaires.

Environ 3,3 millions de personnes sont toujours déplacées et 24,1 millions, soit 80% de la population, ont besoin d’assistance, selon l’ONU qui évoque la pire crise humanitaire en cours dans le monde.

Les enfants sont particulièrement vulnérables, victimes de « malnutrition aigüe ».

Quant aux services de santé de base, ils se sont écroulés, nombre d’hôpitaux ayant été endommagés ou détruits et le pays a été gravement touché par une épidémie de choléra. Les secteurs de l’éducation et de l’économie ne se portent guère mieux.

La situation s’est particulièrement détériorée depuis le début, en mars 2015, de l’intervention de la coalition internationale conduite par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis pour bloquer l’avancée des rebelles. 

A Amrane, des rebelles armés veillent jour et nuit dans le quartier historique, dont les bâtiments de couleur ocre rouge sont recouverts de slogans révolutionnaires.

« Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Maudits soient les juifs et victoire à l’islam », peut-on lire sur un mur.

Un pays fracturé

Quand Amrane est tombée au bout d’un siège de deux mois, personne n’avait conscience des « dangereuses » intentions des Houthis, selon des témoignages de fonctionnaires locaux.

Célèbre pour ses sites archéologiques comme le spectaculaire pont de Shaharah, la ville est un point de passage obligé entre le bastion rebelle de Saada et Sanaa.

Cinq ans après le début des hostilités, les Houthis soutenus par l’Iran restent les maîtres du terrain en dépit d’opérations des forces gouvernementales et de la poursuite des bombardements de la coalition.

Habiles combattants montagnards, les rebelles contrôlent toujours étroitement Sanaa et une majorité de villes dans le nord, le centre et l’ouest du Yémen, dont Hodeida, ville portuaire sur la mer Rouge, principal point d’entrée de l’aide humanitaire.

« La guerre a fragmenté le pays selon des fractures identitaires, géographiques et idéologiques d’une façon qui était presque inimaginable avant qu’elle n’éclate », observe Peter Salisbury, analyste pour le Yémen au centre de réflexion International Crisis Group (ICG).

« Si c’est seulement possible, il faudra beaucoup plus de cinq années pour revenir au degré de cohésion interne de 2014 », estime-t-il.

Les rebelles et le gouvernement ont mené plusieurs négociations sous les auspices de l’ONU, dont les dernières ont eu lieu en décembre, mais aucune n’a réussi à mettre un terme au conflit.

« Le pays n’est pas au bord de l’effondrement. Il s’est déjà effondré », a affirmé jeudi à Genève Fabrizio Carboni, directeur du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) pour le Moyen-Orient.