En Libye, la tension Haftar-Ankara risque d’exacerber une guerre régionale par procuration

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Photo prise le 28 juin 2019 montrant un camion équipé d'un lance-missiles trouvé par les forces du Gouvernement d'union libyen (GNA) après la prise de la ville de Gharyian, au sud de Tripoli, qui était jusque-là aux mains des troupes du maréchal Khalifa Haftar. (AFP)
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En provoquant Ankara, le maréchal libyen Khalifa Haftar tente de faire oublier le revers subi dans la bataille de Tripoli et de susciter un surcroît d’implication de ses soutiens, au risque d’exacerber la guerre par procuration entre puissances du Moyen-Orient, selon des experts.

L’homme fort de l’est libyen, qui mène depuis trois mois une offensive pour s’emparer de la capitale, a menacé vendredi de s’en prendre aux intérêts turcs dans le pays, accusant Ankara de soutenir militairement ses rivaux du Gouvernement d’union (GNA), reconnu par l’ONU.

Ses forces sont ensuite passées à l’action, en arrêtant six ressortissants turcs, finalement libérés lundi, au lendemain de menaces de représailles d’Ankara.

Les forces pro-Haftar ont également annoncé dimanche soir avoir détruit au cours d’une frappe un « drone turc » à l’aéroport de Mitiga, près de Tripoli.

Les menaces de Khalifa Haftar contre la Turquie, le 27 juin, sont intervenues au lendemain de l’annonce de la prise par les forces pro-GNA de Gharyan, ville située à une centaine de kilomètres de Tripoli dont le maréchal avait fait son centre opérationnel dans son offensive contre la capitale, à plus de 1.000 km de son bastion de Benghazi (est).

Les « soucis » de Haftar

En s’attaquant à Ankara, Haftar tente de détourner l’attention après ce sérieux revers, estiment des analystes.

« Il s’agit réellement de noyer le poisson », dit à l’AFP Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut Clingendael de La Haye.

Selon M. Harchaoui, Khalifa Haftar est à présent face à deux soucis majeurs.

La perte de Gharyan, d’abord, est un « vrai handicap pour une poursuite de l’offensive contre Tripoli ». A cela s’ajoute la découverte de plusieurs missiles américains Javelin à Gharyan, vraisemblablement livrés par les Emirats arabes unis, un des soutiens régionaux du camp Haftar avec l’Egypte et l’Arabie saoudite.

Ces missiles, présentés à la presse à Tripoli, « prouvent que les Emirats ont violé leur engagement auprès de Washington de ne pas transmettre ces armes sophistiquées à une tierce entité », souligne M. Harchaoui.

« Cela vient créer un malaise entre Américains et Emiratis », ajoute-t-il.

En s’attaquant à la Turquie, le maréchal Haftar espère « une implication plus directe d’Ankara, ce qui obligerait ses propres parrains (Emirats et Egypte) à faire de même », dit Arnaud Delalande, spécialiste des questions de défense.  

M. Harchaoui estime toutefois qu’Ankara n’a pas intérêt à tomber dans ce piège: la Turquie « a réussi sa mission en Tripolitaine (la région de l’ouest libyen, NDLR) pour l’instant, grâce aux drones armés livrés en mai » aux forces du GNA, et « n’a pas tellement besoin d’une escalade » à ce stade.

« Autoritarisme strict » ou « populiste »?

Selon M. Delalande, la Turquie a fourni au GNA « des véhicules, des drones armés ou non, un soutien technique (de la formation notamment), mais également une implication plus directe en particulier pour le pilotage des drones Bayraktar TB2, le temps que les (combattants) libyens soient opérationnels ». 

Cette « menace des drones turques est prise très au sérieux » par les pro-Haftar, qui en ont détruit deux au sol à l’aéroport de Mitiga le 8 juin et ont revendiqué la destruction d’un autre dimanche, dit-il.

Selon lui, Ankara a livré initialement quatre drones au GNA, qui en a commandé quatre autres après la perte des deux premiers, « certainement détruits par des appareils émiratis ».

En juin, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait confirmé que son pays fournissait des armes au GNA, estimant que ces équipements avaient permis à Tripoli de « rééquilibrer » la situation face aux forces de Khalifa Haftar.

En aidant le gouvernement internationalement reconnu, Ankara « souhaite se projeter comme une puissance capable de venir sauver le pluralisme politique d’une agression menée par le Golfe et l’Égypte, lesquels préfèrent un autoritarisme strict à l’autoritarisme populiste d’Erdogan », juge M. Harchaoui.

Pour Jana Jabbour, spécialiste de la politique étrangère turque, le conflit libyen s’est transformé en « une guerre par procuration entre deux axes régionaux: d’une part l’axe turco-qatari, (…), et d’autre part l’axe saoudo-égypto-émirati, qui combat les forces islamistes en appuyant un retour des autoritarismes ».

En s’engageant en Libye, la Turquie veut « peser sur l’équilibre des forces régionales et façonner un ordre qui sauvegarde ses intérêts face a l’affirmation croissante de l’Egypte, de l’Arabie et des Emirats », avance-t-elle.