L’ombudsman enquêtera sur les suprémacistes blancs dans les Forces armées canadiennes

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Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, a demandé à l’ombudsman de la Défense et des Forces armées canadiennes de mener une enquête sur le racisme au sein des forces armées, notamment les liens qu’auraient tissés certains militaires avec l’extrême-droite suprémaciste blanche, alors que plusieurs experts sonnent l’alarme.

Cette demande sans précédent du ministre de la Défense auprès de l’ombudsman du ministère de la Défense nationale et des Forces armées fait suite à plusieurs incidents troublants qui lient des militaires à des groupes extrémistes ou haineux, notamment les suprémacistes blancs.

Lors du Jour du Canada, en 1er juillet 2017, des membres de la Marine royale canadienne avaient interrompu une manifestation autochtone à Halifax. Les cinq militaires étaient tous membres du groupe des Proud Boys et déclaraient ouvertement et sans gêne leur «chauvinisme occidental».

Et ce n’est là qu’un exemple. D’autres incidents ont impliqué d’autres groupes tels la Meute, Table Rase, ou Atomwaffen Division.

Dans un reportage du magazine web Ricochet en 2018, plusieurs militaires apparaissaient comme étant derrière un magasin de surplus de Calgary (FireForce Ventures) vendant de l’équipement militaire, mais aussi et surtout le « parfait matériel » pour le suprémaciste blanc typique, dont, notamment, des drapeaux et des uniformes de la Rhodésie, où le régime a été dirigé par des minorités blanches pratiquant la discrimination envers les noirs. Ils utilisaient aussi des insultes à caractères raciales.

Le racisme, comme toute autre forme de discrimination ou de harcèlement, n’est pourtant pas toléré dans les Forces canadiennes, qui souscrivent au principe de l’égalité de tous les citoyens et croient en la dignité et en la valeur de chaque être humain.

La politique des Forces armées interdit clairement toute discrimination fondée sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur ou la religion, conformément à la Charte canadienne des droits et libertés et à la Loi canadienne sur les droits de la personne.

‘Les Forces armées canadiennes définissent les comportements racistes de la façon suivante : tout comportement qui favorise, encourage ou constitue de la discrimination ou du harcèlement fondé sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur ou la religion. Cela inclut l’adhésion ou la participation aux activités d’un groupe ou d’une organisation qui, comme le membre des Forces armées canadiennes le sait ou devrait le savoir, incite à la discrimination ou au harcèlement.  »

Bien que la requête du ministre Sajjan intervienne à la veille d’une campagne électorale fédérale au cours de laquelle le racisme et les questions identitaires devraient occuper une place importante, le ministre soutient que sa demande n’est «absolument pas» motivée par la politique partisane.

Par ailleurs, le ministre a tenu à préciser que cette requête à l’ombudsman ne signifie pas que l’armée ne peut pas elle-même faire face au racisme dans ses rangs.

L’an dernier, le chef d’état-major de la Défense, le général Jonathan Vance avait déjà émis une directive, annoncée dans un CANFORGEN, sur la «conduite militaire professionnelle» à adopter où il rappelait que tous les militaires ont signé un code de conduite et de discipline et qu’ils leur est interdit de faire partie d’un groupe qui «favorise le racisme, le sexisme, la misogynie, la violence, la xénophobie, l’homophobie, la discrimination fondée sur la capacité physique et les opinions discriminatoires relatives à certaines religions ou croyances ».

Recrutement et infiltration ?

Le ministre estime toutefois que, même si l’état-major a jusqu’ici bien réagi face aux différents incidents, une enquête indépendante est nécessaire afin de bien mesurer l’étendue du problème et de proposer des moyens de le prévenir.

Les groupes suprémacistes blancs se répandent rapidement un peu partout en Occident, particulièrement aux États-Unis, mais aussi en Europe et au Canada.

Au Canada, on recense 200 organisations d’ultra-droite, dont plus de 50 au Québec, selon le décompte de Barbara Perry, spécialiste canadienne de ces mouvements et professeure et directrice du Centre on Hate, Bias and Extremism à la Faculty of Social Science and Humanities de l’Ontario Tech University. Un nombre qui a doublé en quatre ans.

Ici, la vaste majorité des cas signalés au Centre montréalais de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), qui s’est longtemps consacré au phénomène djihadiste, relèvent plutôt aujourd’hui de la mouvance de l’ultra-droite suprémaciste !

Et il est de notoriété publique que, de plus en plus, les groupes extrémistes de droite prisent tout particulièrement les militaires et ex-militaires dont la formation en font des recrues éminemment désirables pour ces groupes.

«C’est une des tendances les plus dangereuses que nous ayons vu jusqu’ici», estime pour sa part Barbara Perry.

Une tendance que la spécialiste canadienne de ces mouvements dit avoir commencé à voir lors des recherches qu’elle a mené au Québec en 2013-2014, et qui s’étend maintenant à l’Alberta et à l’Ontario alors que s’enhardissent plusieurs partisans de l’ultra-droite, notamment les  »3 percenters » (qui tirent leur nom de leur prétention à être les 3% de la population prêts à prendre les armes pour défendre la patrie contre les personnes différentes d’eux).

Ces partisans de l’ultra-droite, dit la spécialiste, ne cachent même plus dans leurs échanges en ligne leur appartenance, passée et même présente, aux forces armées ou à la police

Un phénomène d’autant plus inquiétant que, non content de recruter parmi les militaires et ex-militaires en jouant habilement de leurs affinités avec eux (bravoure, la conviction d’être à part et plus que de simples citoyens, etc), les partisans de l’ultra-droite tentent aussi d’infiltrer les rangs des militaires, encouragent également les leurs à intégrer les rangs des Forces armées.

Le quotidien torontois Globe and Mail rapportait récemment qu’un membre d’expérience des Forces armées, qui se déclarait en faveur d’un État canadien ethnique et blanc, encourageait ses compatriotes blancs à joindre la Réserve pour bénéficier de la formation militaire qui y est dispensée, tout particulièrement l’entraînement au maniement des armes.

Il est peut-être, non seulement nécessaire, comme le dit le ministre, mais peut-être urgent de mesurer l’étendue du problème et de prendre des mesures avant d’être dépassé !