Le traité INF est bien mort: Washington teste un nouveau missile

Photo diffusée le 19 août 2019 par le ministère américain de la Défense d'un test de missile sol-air depuis l'île de San Nicolas, au large de la Californie. [AFP]
Temps de lecture estimé : 5 minutes

Moins d’un mois après la mort du traité de désarmement INF, la course aux missiles a déjà repris: les Etats-Unis ont annoncé lundi avoir réalisé avec succès leur premier test de missile de portée intermédiaire depuis la Guerre froide.

Le test, réussi, a été effectué dimanche depuis l’île de San Nicolas, au large de la Californie, à 14H30 locales (21h30 GMT), a précisé le Pentagone dans un communiqué.

« Le missile testé a quitté sa rampe de lancement terrestre et touché avec précision sa cible après plus de 500 km de vol », a précisé le ministère américain de la Défense dans un communiqué.

« Les données recueillies et les leçons tirées de ce test donneront au ministère de la Défense les informations nécessaires au développement de nouvelles armes de moyenne portée », conclut le Pentagone dans ce très bref communiqué.

Le missile testé est « une variante d’un missile de croisière d’attaque sol-sol Tomahawk », a précisé un porte-parole du Pentagone, le lieutenant-colonel Robert Carver. Le test a été mené par l’US Navy, en coopération avec le bureau des capacités stratégiques du Pentagone, a-t-il précisé.

Des images publiées par l’armée américaine montrent le missile tiré à proximité du rivage, depuis un système de lancement vertical Mark 41. 

Les Etats-Unis déploient depuis longtemps des missiles de croisière de moyenne portée embarqués, et ils sont généralement tirés depuis des systèmes Mark 41. Ce qui est nouveau avec ce test, c’est que le système de lancement était installé au sol.

Selon le responsable militaire, qui a requis l’anonymat, le lanceur est d’un type différent de celui qui équipe le système antimissile AEGIS déployé en Roumanie et en cours de déploiement en Pologne, que la Russie accusait depuis des années de violer le traité INF.

Le missile testé dimanche est conventionnel, mais tout missile peut, par la suite, être équipé de tête nucléaire.

Recherches lancées en 2017

Les Etats-Unis ont quitté le 2 août le traité de désarmement INF qui abolissait les tests et l’usage de toute une série de missiles d’une portée variant de 500 à 5.500 km. 

Le jour-même, le ministre de la Défense Mark Esper annonçait que les Etats-Unis allaient désormais accélérer le développement de nouveaux missiles sol-air, en réponse au missile russe 9M729 qui selon les Occidentaux viole le traité INF, ce que Moscou dément, insistant sur le fait que son nouveau missile a une portée maximale de « 480 km ».

« Maintenant que nous nous sommes retirés, le ministère de la Défense va poursuivre pleinement le développement de ces missiles sol-air conventionnels dans une réponse prudente aux actions de la Russie », expliquait M. Esper.

Il avait précisé que les Américains avaient commencé en 2017 des recherches sur ces systèmes de missiles, tout en restant dans les limites du traité INF sur les Forces nucléaires intermédiaires.

Mais pour le député russe Iouri Chvytkine, vice-président de la Commission de la défense de la Douma, la chambre basse du Parlement russe, « les essais de ce missile confirment une fois de plus que les USA violaient l’accord INF ». 

« Ils préparaient à l’avance d’en sortir unilatéralement », a précisé à l’agence russe Ria-Novosti cet élu de la chambre basse du Parlement russe.

Le traité INF avait permis dans les années 1980 l’élimination des missiles russes SS20 et américains Pershing, au coeur de la crise des euromissiles.

En visite en France, le président russe Vladimir Poutine a évoqué le sujet lors d’une conférence de presse commune avec le président français Emmanuel Macron, rendant Washington responsable de la mort du traité.

« Ce n’est pas la Russie qui s’est retirée de manière unilatérale du traité », a-t-il dit. « Maintenant il y a la question de reconduire le traité START III. Pour l’instant nous ne voyons pas non plus d’initiative de la part de nos partenaires américains bien que nos propositions soient déjà sur la table ».

Le dernier volet du traité START, qui maintient les arsenaux nucléaires des deux pays bien en-deçà du niveau de la Guerre froide, arrive à échéance en 2021.

M. Poutine a assuré que Moscou ne déploierait pas d’armes nucléaires de portée moyenne et de plus petite portée « tant que les systèmes américains ne seront pas déployés ».

Moscou et Pékin crient à l’escalade militaire

La Russie et la Chine ont condamné mardi le premier essai par les Etats-Unis d’un missile de portée intermédiaire depuis la Guerre froide, dénonçant le risque d’une « escalade des tensions militaires » et d’une relance de la course aux armements.

Cet essai a été vivement critiqué par Moscou, pour qui il « montre une nouvelle fois que les Américains travaillaient en vue de la destruction du traité INF ».

« Ils s’y préparaient depuis le début car il est impossible de mettre en oeuvre un essai pareil en seulement quelques semaines, quelques mois », a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

« Cela signifie que ce n’est pas la Russie mais les Etats-Unis qui ont par leurs actions mené à la mort du traité INF », a-t-il estimé.

La Chine a de son côté déploré, par la voix du porte-parole de sa diplomatie Geng Shuang, « une escalade des confrontations militaires » qui « aura de graves conséquences négatives pour la sécurité régionale et internationale ». Il a accusé Washington de chercher « la supériorité militaire unilatérale ».

Après six mois d’un dialogue de sourds, la Russie et les Etats-Unis avaient pris acte début août de la fin du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (INF), dont la signature à la fin de la Guerre froide en 1987 avait mis un terme à la crise des euromissiles, déclenchée par le déploiement en Europe des SS-20 soviétiques à têtes nucléaires.

« Éviter le chaos »

Selon le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, l’usage du Tomahawk et du Mark-41 signifie que « ces systèmes seront utilisés pour le lancement non seulement de missiles intercepteurs, mais aussi de missiles de croisière », qui disposent d’une longue portée.

Le diplomate a assuré que Moscou « ne cédera pas à la provocation », regrettant une « escalade des tensions militaires ».

En visite en France lundi, le président russe Vladimir Poutine a accusé les Américains de ne pas « écouter » Moscou. « Les Européens ont intérêt à ce qu’on nous écoute et à réagir », a-t-il lancé.

Début août, M. Poutine avait déjà appelé Washington à un « dialogue sérieux » sur le désarmement pour « éviter le chaos ».

Il a donné fin février l’ordre de mettre au point de nouveaux types de missiles terrestres dans les deux ans, notamment en adaptant des engins de portée intermédiaire déjà existants mais déployés en mer ou dans les airs.

Il avait également menacé de déployer de nouvelles armes « invincibles » mises au point par son pays pour viser les « centres de décision » dans les pays occidentaux.

Il ne reste désormais en vigueur qu’un seul accord nucléaire bilatéral entre Moscou et Washington: le traité START, qui maintient les arsenaux nucléaires des deux pays bien en-deçà du niveau de la Guerre froide. Il doit arriver à échéance en 2021.