Projet d’annexion d’un pan de la Cisjordanie: réactions indignées dans le monde arabe

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Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu montre sur une carte la Vallée du Jourdain, le 10 septembre 2019 à Ramat Gan, près de Tel-Aviv. (AFP)
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Réactions indignées et inquiètes se sont succédé mercredi dans les capitales arabes, au lendemain de la promesse faite par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou d’annexer partiellement la Cisjordanie occupée en cas de réélection.

En pleine campagne électorale, M. Nétanyahou a promis, s’il était réélu, d’annexer à l’État d’Israël « la vallée du Jourdain et la partie nord de la mer Morte ». La vallée du Jourdain représente environ 30 % de la Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967.

Alors que l’Union européenne a réagi en affirmant, par la voix de son porte-parole, que le plan d’annexion de Nétanyahou compromettait les perspectives de paix, l’engagement de M. Nétanyahou a suscité un tollé dans les capitales du monde arabe.

« Cette annonce constitue un développement dangereux et une nouvelle agression israélienne qui déclare son intention de violer le droit international », ont réagi mardi soir les chefs de la diplomatie des États membres de la Ligue arabe.

Dans leur communiqué, ils ont également assuré que l’annexion envisagée « minerait les chances de progrès dans le processus de paix » israélo-palestinien.

Les ministres ont aussi réitéré la position arabe de soutien aux « droits légitimes et inaliénables des Palestiniens », dont celui d’établir un État selon les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est comme capitale.

Peu après l’annonce de mardi soir, une haute responsable palestinienne, Hanane Achraoui, avait également assuré à l’AFP que le projet du candidat Nétanyahou ruinerait « toute chance de paix », n’hésitant pas à parler de « nettoyage ethnique ».

Réalisée, cette promesse « entraînera toute la région dans la violence », a renchéri le chef de la diplomatie jordanienne, Aymane Safadi.

Gardienne des lieux saints musulmans à Jérusalem-Est – secteur palestinien de la ville occupé et annexé depuis 1967 par Israël –, la Jordanie est le seul pays arabe avec l’Égypte à avoir conclu un traité de paix avec Israël, en 1994.

Mercredi matin, le régime syrien a accusé Israël d’« expansionnisme ».

« L’annonce de Nétanyahou intervient dans le cadre de la nature expansionniste de l’entité colonisatrice », a estimé une « source » citée par l’agence officielle Sana.

«Dangereuse escalade», selon Riyad

À Riyad, dans la nuit, la promesse de M. Nétanyahou a été qualifiée de « dangereuse escalade », selon l’agence SPA citant la cour royale.

L’Arabie saoudite a demandé une « réunion d’urgence » des ministres des Affaires étrangères des 57 membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI).

Le royaume saoudien, proche allié des États-Unis dans la région, a également appelé la communauté internationale à « condamner et rejeter la déclaration (de Benyamin Nétanyahou) et à considérer toute action résultant de cette promesse comme nulle ».

L’ONU a mis en garde Israël mardi.

« Une telle perspective serait dévastatrice pour la possibilité de relancer les négociations, la paix régionale et l’essence même d’une solution à deux États », Israël et la Palestine, a affirmé le porte-parole des Nations unies, Stéphane Dujarric.

L’annonce de M. Nétanyahou intervient à une semaine de législatives qui s’annoncent âprement disputées.

M. Nétanyahou, qui fait campagne à droite et courtise l’électorat des colons juifs favorables à l’annexion de la Cisjordanie, est actuellement au coude-à-coude avec son plus proche rival, l’ancien chef de l’armée Benny Gantz, à la tête du parti centriste « Bleu-blanc ».

À ce jour, plus de 600 000 Israéliens mènent une coexistence souvent conflictuelle auprès de trois millions de Palestiniens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

Que signifie la promesse de Netanyahu d’annexer la vallée du Jourdain ?

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a promis mardi d’annexer la vallée du Jourdain, région stratégique de la Cisjordanie occupée, s’il est réélu aux législatives du 17 septembre.

Que signifie vraiment cette promesse qui intervient à une semaine des élections ? 

Qu’a dit Netanyahu?  

Il a annoncé en conférence de presse mardi son intention d’annexer à Israël les colonies juives construites dans la vallée du Jourdain, une bande de terre fertile qui s’étire du sud du Lac de Tibériade au nord de la mer Morte.

« Il y a un endroit où nous pouvons appliquer la souveraineté d’Israël immédiatement après les élections », a déclaré M. Netanyahu, en montrant la carte de la vallée du Jourdain.

« Aujourd’hui, j’annonce mon intention d’appliquer, avec le prochain gouvernement, la souveraineté d’Israël sur la vallée du Jourdain et le nord de la mer Morte », a-t-il ajouté.

Il a précisé que l’annexion ne comprendrait pas les villes palestiniennes, comme par exemple Jéricho, qui serait alors en réalité encerclée.  

Selon M. Netanyahu, le plan de paix que l’administration Trump devrait prochainement dévoiler offrait une opportunité « historique et unique » pour cette annexion.

Avait-il déjà dit la même chose ?

Oui et non. Quelques jours avant les élections du 9 avril dernier, M. Netanyahu avait promis l’annexion de colonies juives construites en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967. Et encore récemment il a dit vouloir mettre en oeuvre la « souveraineté israélienne » sur des territoires palestiniens. 

Mais le Premier ministre n’avait pas fourni d’échéancier ni de plan concret d’annexion. Or, mardi il a désigné spécifiquement un lieu, la vallée du Jourdain, et s’est engagé à aller de l’avant « immédiatement » après les élections si son parti, le Likoud, dirige le gouvernement.

Au terme des dernières élections, le Likoud avait obtenu 35 sièges, sur les 120 du Parlement, soit autant que la formation « Bleu-blanc » de son rival Benny Gantz. Incapable de former un gouvernement de coalition, M. Netanyahu avait convoqué de nouvelles élections, prévues le 17 septembre.

Qu’est-ce que la vallée du Jourdain ? 

La vallée du Jourdain compte pour environ 30% de la Cisjordanie occupée, et elle s’étire à l’est de ce territoire le long de la frontière jordanienne.

La majorité de cette vallée fait partie de la zone « C » de la Cisjordanie occupée. La zone « C » compte au total pour environ 60% de l’ensemble de la Cisjordanie et est principalement administrée par Israël.

Environ 10.000 des 400.000 colons israéliens établis en Cisjordanie occupée vivent actuellement dans la vallée du Jourdain, selon des données du gouvernement israélien et d’ONG, mais cette zone est hautement stratégique, car frontalière et coeur d’une industrie agricole.

Environ 65.000 Palestiniens vivent dans la vallée du Jourdain, selon l’organisation israélienne Btselem.   

Quelles ont été les réactions ?

Les Palestiniens ont fustigé la promesse de campagne de Benjamin Netanyahu. 

« C’est une violation flagrante du droit international, c’est du vol de terre flagrant, c’est du nettoyage ethnique. Il détruit non seulement la solution à deux Etats, mais toute chance de paix, ça change la donne », a déclaré à l’AFP Mme Hanane Achraoui, cadre de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

La Turquie, la Jordanie et l’Arabie saoudite ont aussi mis en garde Israël contre une mesure qui pourrait avoir des conséquences régionales.  

L’ONU a aussi mis en garde contre une annexion qui « serait dévastatrice pour la possibilité de relancer les négociations, la paix régionale et l’essence même d’une solution à deux Etats », israélien et palestinien vivant côte-à-côte.

Pour l’Union européenne, le plan de Netanyahu « compromet » les perspectives de paix.

Le président américain n’avait pas réagi mercredi matin au projet du Premier ministre israélien.

Que va-t-il se passer ? 

Pour Ofer Zalzberg, analyste à l’International Crisis Group, la proposition de M. Netanyahu vise avant tout à mobiliser son électorat de droite, pro-colonies, à quelques jours d’élections cruciales pour sa survie politique.

Les conséquences pour les Palestiniens d’un tel projet seraient plus symboliques que pratiques, estime-t-il. Car la Vallée du Jourdain tombe pour l’essentiel dans la « zone C » de la Cisjordanie, déjà sous contrôle israélien.

Pour les Palestiniens, l’annexion pérenniserait toutefois une situation jugée pour l’instant temporaire, en attentant la création d’un Etat de Palestine, souligne M. Zalzberg. 

Le président palestinien Mahmoud Abbas a prévenu que l’annexion invaliderait tous les accords conclus entre Israéliens et Palestiniens.