Les politiques ferment leurs yeux, les vétérans blessés leurs rideaux

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Je pourrai dire avoir eu le privilège de vivre les 30 premières années de ma vie parfaitement imprégnée de la plus belle et de la plus pure naïveté civile qui puisse exister. La notion de sécurité était strictement d’ordre «personnel» en se limitant à l’application d’un gros bon sens en tant que femme et plus tard, en tant que mère. Mais pour le reste, Mon Doux que le monde était donc bon ! Pis donc fin !

Au Québec, dans le reste du Canada ou aux États-Unis, en vacances dans le Sud ou en voyage dans le monde, je profitais pleinement des lieux publics, des évènements et des grosses foules sans jamais avoir une pensée pour tous les carnages à l’arme automatique que le monde connaît. Je pouvais emprunter n’importe quel circuit touristique, n’importe quelle artère principale, sans avoir un moment de conscience à l’effet qu’un camion pourrait volontairement foncer sur les promeneurs. Je pouvais me rendre au plus haut étage d’une tour ou d’un building sans penser qu’un avion pourrait en faire sa cible. Même que j’ai connu le grand luxe de traverser les ponts et d’emprunter le train, l’avion, le metro, les traversiers sans jamais être effleurée par l’idée qu’une arme bactériologique ou qu’une bombe pourrait potentiellement exploser. Dans la foule, mon regard ne fait plus qu’errer au gré des curiosités qui captent l’intérêt de mon cerveau ; il recherche les sources de danger potentiel et les comportements suspicieux.

Vous pourriez me dire que je devrais considérer une pause, une bonne thérapie cognitivo-machin-truc et prendre une p’tite goutte d’huile de cannabis médical, question de gérer mon anxiété.

Si mon arrière-grand-père a menti sur son âge pour s’enrôler lors de la 1ere guerre, si j’ai adoré écouter mon grand-oncle me raconter ses exploits de la 2e, jamais, ô grand jamais, il ne m’aurait traversé l’idée que je pourrais connaitre la 3e. Ma vie d’«advocate» est faite de blessés, surtout par des blessures de stress opérationnels, ceux pour qui le mot «paranoïa» figure souvent dans les rapports d’évaluations psychologiques et psychiatriques. C’est certain que dans mon monde, quand je rencontre ceux qui gardent toujours tous les rideaux fermés, j’ai plus de facilité à comprendre le mécanisme qui vise à créer un environnement moins tendu dans l’intérieur de leur forteresse plutôt que de voir l’ampleur et la démesure de la paranoïa qui n’a pas sa raison d’être. J’ai appris à bien refermer le rideau derrière moi si j’ai à l’ouvrir parce que je sais que tout leur être sait exactement ce que c’est que d’être une cible. Pas facile d’apprendre à cohabiter avec les ennemis chez-vous quand ils les ont combattus chez eux.

«Mais la 3e guerre est déjà commencée !», que j’entends (trop) souvent de la bouche de vétérans. Ceux que je rencontre -individuellement- qui partagent cette conviction possèdent tous des explications qui ne sont loin d’être basées sur les prédictions de Nostradamus mais sur leur expérience concrète et le sens qu’ils donnent aux mouvements socio-politiques. Pour eux, les couvertures médiatiques peuvent être censurées, manipulées, contrôlées, faussées par le contrôle de l’information dont ils ont été témoins. Ce qui est entendu comme du «racisme» à l’égard de ceux qui refusent de s’adapter s’explique par leur volonté à protéger leur pays de ce qu’ils ont combattu. Ils ne se sentent plus en sécurité dans le pays pour lequel ils ont prêté serment d’en assurer la souveraineté.

Je vous dis qu’ils sont paranos rares, nos vétérans blessés.

Mais il y a encore plus paranos qu’eux: cette année, je suis allée en Europe visiter les «CRFM» de Bruxelles et de Naples (leur structure diffère de celles d’ici) et rencontrer des familles militaires canadiennes postées en Europe pour mieux comprendre leurs enjeux spécifiques. J’aborderai mes constats plus tard mais en écoutant les débats des chefs, j’ai eu une pensée pour tous les militaires mais spécifiquement pour ceux qui s’y trouvent.

Là-bas, les panneaux explicatifs relatant la vie de ceux qui ont vécu la déportation, les tueries de masse, les pendaisons publiques alternant avec ceux commémorant l’héroïsme, l’ingéniosité, le courage ou le sacrifice de 1, 5, 25 citoyens d’un village, d’un maire ou d’une communauté. En guise de sa propre gratitude, la tante de 86 ans de mon Vétéran-à-Moi vivant près de Nice continue de faire flotter fièrement le drapeau canadien dans la parade annuelle soulignant la Libération. De l’écouter raconter ses mémoires de guerre, de son père menotté par les Allemands, du pont de pierre détruit, de l’avion allemand qui s’est écrasé tout près, m’ont mieux fait comprendre l’ampleur de sa gratitude, l’ampleur du sacrifice militaire canadien, l’ampleur de la guerre. Une guerre qui fût bien réelle.

Mais en Europe, le passé côtoie aussi le présent : entre les monuments commémoratifs des victimes d’attentats à Nice et à Bruxelles (dire que les familles des militaires de l’Afghanistan ont toute la misère du monde à avoir un cénotaphe d’un engagement terminé depuis 2012…), et les niveaux d’alertes d’attentats affichées partout sur les clôtures d’écoles primaires qui sont parfois gardées par mesures de sécurité, difficile d’oublier que la menace est constante. Et puis, il y a les quartiers où on ne peut plus se rendre. Des quartiers qui sont devenus des ghettos où il n’est pas du tout rassurant de s’y égarer.

– Pourquoi tu penses qu’ils empilent des blocs de ciment devant les fenêtres ? », que m’a demandé mon Vétéran-À-Moi pour tester mes connaissances.

– Facile. Pour ne pas se faire tirer dessus, que je lui ai répondu.

Jusqu’à ce que les balles sifflent véritablement près des oreilles, c’est de la paranoïa. Après, quand ce sont des blocs de ciment empilés qui remplacent les rideaux fermés, on appelle cela de la «protection». La ligne est mince.

Je ne crois pas que la cacophonie des chefs, la perte de temps à accuser les autres au lieu d’élaborer sur les idées et les perspectives et surtout, l’absence de débats sérieux sur la place du Canada dans le monde et de ses enjeux diplomatiques inhérents aient été rassurantes. Elles ne l’ont pas été pour moi.

Et on doit être le seul pays au monde à ne pas parler de sa Défense nationale et des orientations qu’on voudrait lui conférer, des engagements à considérer.

Contrairement à nos paranoïaques de ce pays, c’est à croire que les chefs choisissent de fermer les yeux sous prétexte que tout va bien au profit de ceux qui voient le mur arriver.

A vous et à votre famille,

Merci de votre service.