Débats des chefs, prise 2, les enjeux militaires toujours ignorés

Un membre des forces spéciales canadiennes, durant l'Opération IMPACT, le 20 février 2017. (Archives/Nicolas Laffont/45eNord.ca)
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Après un débat en anglais lundi où on n’a rien su ou presque des positions des partis en lice aux élections fédérales du 21 octobre sur les questions de défense, et où les militaires et les vétérans ont été totalement ignorés, ce jeudi le seul chef qui en a parlé est Maxime Bernier pour déclarer après le débat… qu’il était déçu qu’on en ait pas parlé !


Mise à jour 11/10/2019, 18h24

Le chef conservateur Andrew Scheer a finalement dévoilé vendredi 11 octobre sa plateforme électorale, où il consacre près d’une dizaine de pages à la politique étrangères, la défense, à la sécurité et aux vétérans. Évidemment, il ne pourra pas être confronté sur cette plateforme par les autres chefs de partis, les journalistes ou le public dans le cadre d’un débat télévisé, puisque le dernier débat, jeudi 10 octobres, s’est terminé avant la publication de la plateformes.


Avait lieu jeudi soir pour la dernière fois de cette campagne électorale, un débat en français où les six chefs de partis s’affrontaient et où un seul segment sur cinq aurait pu nous en apprendre davantage sur les questions qui préoccupent nos hommes et femmes en uniformes.

Mais non, c’était à prévoir, ce qui s’est passé au débat de lundi en anglais s’est répété en français.

La joute oratoire de jeudi soir était disputée au Musée canadien de l’histoire, à Gatineau. Les cinq thèmes abordés étaient: économie et finances, environnement et énergie, identité, éthique et gouvernance, politique étrangère et immigration et services aux citoyens

Chacun des cinq segments était constitué d’une question du public, de deux courts débats ouverts entre trois des six chefs et d’une rafale de questions par un journaliste. C’est Patrice Roy, chef d’antenne à Radio-Canada, qui animait la soirée. Les journalistes Hélène Buzzetti, du Devoir, Patricia Cloutier, du Soleil, François Cardinal, de La Presse, et Alec Castonguay, de L’actualité, complétait le panel qui avait pour mission d’interpeller les chefs.

Politique étrangère

Très peu de temps a été consacré aux questions de politique étrangère, sauf pour répéter la promesse d’«éliminer 25% de l’aide étrangère qui va à des pays avec des revenus élevés [et de] garder cet argent ici pour aider les contribuables ici», d’Andrew Scheer. Comme ça, sans trop d’explication et sans que ça suscite de débat. Et Maxime Bernier, du Parti populaire, d’aller encore plus loin, lui qui l’éliminerait quasi-totalement (5 milliards $).

Et on en serait probablement resté là si ça n’avait pas été d’une question d’un membre du public, Philippe Marcil, de Dieppe au Nouveau-Brunswick, qui a demandé si les chefs seraient prêts à cesser les relations avec la Chine dans la foulée des tensions récentes entre Pékin et Ottawa. 

«La priorité c’est de défendre les priorités des Canadiens, et de défendre les Canadiens. (…) Tout en reconnaissant  que la Chine est une économie en croissance qui procure des opportunités», lui a répondu Justin Trudeau. 

Scheer, lui, y a vu l’occasion d’une attaque personnelle visant son adversaire libéral: «Ce n’est pas étonnant que la Chine ne respecte pas Justin Trudeau. Après son voyage désastreux en Inde, beaucoup de chefs du G20 ne le respectent pas.» , a lancé le chef conservateur, ajoutant qu’il retirerait «l’argent des Canadiens de la banque des infrastructures asiatiques». 

Quant au chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui avait au débat en anglais de lundi reproché au gouvernement Trudeau d’avoir dans l’affaire Huawei joué des biceps avec la Chine, une puissance autrement plus formidable que le Canada, il en a remis une couche: «On ne peut pas jouer des bras avec la Chine. Ce sont les producteurs de porc, de soja, qui paient pour ça. On ne peut pas arrêter les relations avec la Chine».

Le traité d’extradition entre les États-Unis, qui demandait l’extradition de la dirigeante du géant des télécoms, Meng Wanzhou, et le principe de primauté du droit, connaît pas ! «C’est un enjeu d’extradition lié à des sanctions commerciales imposées par les Américains, qui n’était pas lié à des gestes criminels de cette dame-là», a surenchéri le chef bloquiste.

Mais, lui qui reproche au gouvernement Trudeau sa fermeté avec la Chine, n’a pas hésité à indiquer qu’il remettrait en cause le contrat de vente de blindés à l’Arabie saoudite.

Quant au chef conservateur, en entendant Justin Trudeau dire que dans ses relations avec nous la Chine devait comprendre que le Canada était un «état de droit», l’occasion était trop belle, il est reparti sur l’affaire SNC-Lavallin, mettant fin à ce bref échange sur la politique étrangère pour reprendre ses attaques personnelles visant le chef libéral.

Bref, pour les questions de politique étrangère non liées à l’immigration, on n’est vraiment resté sur sa faim, n’ayant eu eu droit qu’à quelques minutes d’échanges, et encore, d’un niveau pas très élevé.

La question des immigration a quant à elle été l’occasion de parler des relations difficiles avec Donald Trump, Jagmeet Singh accusant Justin Trudeau de ne pas avoir «le courage de dénoncer quelqu’un comme Trump qui met les enfants dans des prisons».

Le chef du NPD a également prôné la suspension de l’entente sur les tiers pays sûrs qui amène les migrants en provenance des États-Unis à franchir la frontière canado-américaine de façon irrégulière par le chemin Roxham au lieu de se présenter aux postes-frontières où, en vertu de cet entente, le Canada est obligé de les refouler.

Défense

Les questions de défense n’ont quant à elle même pas été effleurés dans ce dernier débat de la campagne. Seul le chef du Parti populaire, puisqu’il faut rendre à César ce qui appartient à César, s’est déclaré après le débat déçu que la défense n’ait pas été à l’ordre du jour des débats, lui qui a dit souhaiter rééquilibrer le budget pour mieux réinvestir dans les Forces armées.

Sur les questions de sécurité, de défense, sur la mission de nos militaires, ce dont ils ont besoin pour la remplir, le sort des vétérans, donc, pas un mot des autres chefs et pas une question, ni du public, ni des journalistes.

Certes, les questions de défense et le sort de nos militaires et vétérans ont rarement été un thème dominant lors des élections fédérales, les Canadiens étant, comme bien d’autres peuples, davantage préoccupés par les questions de pain et de beurre que par les histoires de canons, mais plusieurs observateurs estiment qu’avec notre monde à un tournant plutôt décisif, il n’y a jamais eu un moment aussi important pour en discuter.

Comme nous l’écrivions lors du débat de lundi en anglais, la liste aujourd’hui de dossiers épineux est pourtant particulièrement longue et inquiétante, plus qu’elle ne l’a jamais été depuis bien longtemps: l’influence croissante des dirigeants autoritaires, les conflits au Moyen-Orient, l’avenir de la mission de l’OTAN à Bagdad, que dirigera la major-général Carignan alors que l’Irak est en proie à de violents soubresauts, le Brexit et ses conséquences, notre présence en Ukraine à l’heure où le président américain prend son homologue ukrainien pour une marionnette, la procédure de destitution contre Donald Trump aux États-Unis, etc.

Ce silence sur les questions de défense est d’autant plus troublant qu’au même moment les frères syriens des Kurdes que nous avions soutenu en Irak au plus fort de la lutte contre l’EI subissent l’assaut des forces d’Ankara, pourtant un autre allié de la coalition anti-djihadiste menée par les États-Unis et dont nous avons été et sommes toujours un membre actif.

En effet, même si la décision prise en 2017 par les dirigeants politiques kurdes d’organiser un référendum sur l’indépendance a jeté un froid, des soldats des forces spéciales canadiennes formaient auparavant les forces de sécurité kurdes irakiennes. Les forces spéciales canadiennes ont travaillé en contact étroit avec des combattants kurdes pendant plus de trois ans pour empêcher l’avancée de Daech dans le nord de l’Irak.

Et aujourd’hui, alors que les récents événements risquent de bouleverser de nouveau la région, le Canada continue d’assumer la direction de la mission de formation de l’OTAN pour les forces de sécurité de l’État irakien, engagement qui se poursuivra jusqu’en 2021, la major-général Jenny Carignan, qui en prendra la tête, se préparant à partir pour Bagdad incessamment.

Certes, Mme Freeland, en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, a exprimé la position canadienne jeudi sur l’offensive turque dans le nord de la Syrie:  »Le Canada condamne fermement les incursions militaires turques en Syrie d’aujourd’hui. Cette action unilatérale risque de menacer la stabilité d’une région déjà fragile, d’aggraver la situation humanitaire et de faire reculer les progrès réalisés par la Coalition mondiale contre Daech, dont la Turquie est membre. ».

Mais cette question n’a eu aucun écho dans la campagne électorale. Qu’un événement aussi grave et la position canadienne à ce sujet n’aient pas été l’objet de la moindre question au débat, ni des journalistes, ni du public, pas plus que tout autre question sur la défense d’ailleurs, reste étonnant.

Il semble que savoir comment le pouvoir politique peut en arriver à envoyer des hommes et des femmes dans des régions à l’équilibre fragile ou dans des zones hostiles soit bien moins important que ce concours de popularité que sont les débats des chefs et où aucun d’un ne veut perdre de précieuses minutes à débattre de questions qui n’intéressent, à tout bien considérer, que nos hommes et femmes en uniformes…

Leadership, vous avez dit leadership ?

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