Débat des chefs: nos militaires ignorés

De gauche à droite : la cheffe du Parti vert Elizabeth May, le chef du Parti libéral Justin Trudeau, le chef du Parti conservateur Andrew Scheer, le chef du Parti populaire du Canada Maxime Bernier, le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet et le chef du Nouveau Parti démocratique Jagmeet Singh posent pour les photographes avant le début du débat~des chefs du 7 octobre 2019.[capture d'écran/CTV]
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Où ira le vote des militaires ? On devait enfin parler de politique étrangère et de défense cette semaine aux débats des chefs, mais si les hommes et les femmes en uniformes voulaient savoir avant le jour du scrutin le 21 octobre quel était le parti qui rejoignait le mieux leurs préoccupations, le débat de lundi soir les aura fort probablement laissés sur leur faim.


Mise à jour 11/10/2019, 18h24

Le chef conservateur Andrew Scheer a finalement dévoilé vendredi 11 octobre sa plateforme électorale, où il consacre près d’une dizaine de pages à la politique étrangères, la défense, à la sécurité et aux vétérans. Évidemment, il ne pourra pas être confronté sur cette plateforme par les autres chefs de partis, les journalistes ou le public dans le cadre d’un débat télévisé, puisque le dernier débat, jeudi 10 octobres, s’est terminé avant la publication de la plateformes.


La joute oratoire a débuté lundi soir à 19 h en anglais. C’est le Partenariat canadien pour la production des débats (PCPD), une vaste coalition de médias, qui assurait la production, la promotion et la distribution de ce débat.

Les six chefs de parti (Justin Trudeau (Parti libéral), Andrew Scheer (Parti conservateur), Jagmeet Singh (Nouveau Parti démocratique), Yves-François Blanchet (Bloc québécois), Elizabeth May (Parti vert) et Maxime Bernier (Parti populaire du Canada), qui n’arrêtait pas de parler par dessus les autres chefs, étaient présents présents lundi.

Elle a été animée avec fermeté par cinq femmes : Rosemary Barton (CBC), Susan Delacourt (Toronto Star), Dawna Friesen (Global News), Lisa LaFlamme (CTV News) et Althia Raj (HuffPost Canada).

Les cinq segments, auquel un temps égal était consacré, étaient le leadership au Canada sur la scène internationale, la polarisation, les droits de la personne et l’immigration, les enjeux autochtones, l’environnement et énergie et la capacité financière et l’insécurité économique.

Le rôle du Canada dans le monde aurait donc, en toute logique, dû être l’objet d’un cinquième de ces deux heures de débat. Après qu’un premier débat sur la politique étrangère organisé par Munk a été annulé parce que le chef libéral Justin Trudeau avait décliné l’invitation, la politique étrangère et la politique de défense devaient enfin occuper la place qui leur revient dans les débats des chefs de cette semaine alors qu’on pouvait s’attendre à ce que les leaders des partis en lice disent aux Canadiens quelle est leur vision du leadership du Canada sur la scène internationale.

Mais non. Même sur les 30 minutes du segment sur le leadership du Canada dans le monde, moins de cinq minutes ont été dans les faits consacrées aux questions de politique étrangère, et rien pour la défense ou les vétérans…

À la décharge des chefs, une seule, une seule petite question du public portait sur cette question.

Et pendant que Trudeau servait la même rengaine de la défense des valeurs et des intérêts du Canada dans le monde, Scheer, dont le parti n’a pas encore publié de plateforme électorale, n’a pas proposé de véritable politique de défense et de politique étrangère, lui qui s’était contenté de racoler la semaine précédente à coup d’annonces aux accents clientélistes.

Andrew Scheer avait en effet servi aux Canadiensla semaine dernière deux annonces susceptibles, pour l’une, de séduire les électeurs d’une certaine droite isolationiste, soit des coupes de 25% dans la politique étrangère, et pour l’autre, de plaire aux Québécois nostalgiques de la gloire passée de leur industrie navale, soit l’acquisition au lendemain du 21 octobre d’un deuxième ravitailleur auprès de la Davie.

Mais, à la question d’un membre du public sur la façon dont les partis en lice s’ils l’emportaient le 21 octobre défendraient les intérêts et valeurs de notre pays dans le monde, le chef conservateur, après avoir accusé son adversaire libéral d’être un imposteur et de seulement prétendre défendre ces valeurs, n’a pour sa part rien offert, se contentant d’attaques personnelles contre Justin Trudeau sur l’affaire du «blackface » et celle de SNC-Lavallin, ce qui, bien évidemment, n’avait rien à voir avec la question du leadership du Canada dans le monde.

La cheffe du Parti Vert et le leader néo-démocrate Jagmeet Singh ont offert pour leur part une véritable réponse, rappelant le rôle traditionnel du Canada comme «honest broker» dans les affaires du monde et la promotion des droits humains et de la règle du droit dans les relations internationales dont le Canada doit continuer à se faire le champion. Une véritable réponse, certes, mais bien brève et convenue, comme si la la question n’était pas véritablement au centre de leurs préoccupations.

Le chef bloquiste lui, dans une brève intervention, ne nous aura pas davantage éclairé sur sa vision du rôle du Canada dans le monde, se contentant de reprocher à M. Trudeau d’avoir dans l’affaire Huawei jouer des biceps avec la Chine, une puissance à ses yeux autrement plus formidable que le Canada.

Quant à Maxime Bernier, il a consacré tout le temps qui lui a été imparti dans ce segment à faire la promotion de sa politique anti-immigration et, un peu plus tard, à une attaque bien dans son style lorsqu’il a accusé l’ensemble de ses adversaires d’être des «globalistes», sa formation politique étant, de dire le chef du Parti populaire, la seule qui «mettra le Canada en premier» plutôt que de miser sur la conquête d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Le reste de la campagne nous dira maintenant s’il suffit à M. Scheer d’attaquer Justin Trudeau et de faire des annonces séduisantes ou au chef du Parti populaire Maxime Bernier, qui obtenir de justesse son carton d’invitation aux débats et dont le chef néo-démocrate conteste encore la légitimité, de surenchérir dans le registre populiste…

Mais toujours est-il que, pour le moment, le militaire ou le civil préoccupé par les questions de politique étrangère et de défense ne saurait probablement pas en se référant uniquement à ce qu’il a pu voir et entendre à ce débat davantage pour qui voter qu’il ne le savait avant le débat.

À moins qu’il n’ait des réponses un peu plus tard cette semaine, ce qui serait étonnant, lors du débat en français jeudi où se retrouveront les six chefs et qui débutera, lui, à 20 h. Patrice Roy (Radio-Canada) assurera alors l’animation, entouré des journalistes François Cardinal (La Presse), Hélène Buzzetti (Le Devoir), Patricia Cloutier (Le Soleil) et Alec Castonguay (L’actualité). Ce débat sera diffusé en direct sur toutes les plateformes des membres du Partenariat canadien pour la production des débats (à Montréal, Radio-Canada et V).

D’ici là, il ne reste plus qu’à se référer aux plateformes publiées par les partis, quand de telles plateformes existent, en souhaitant toutefois que le peu de temps accordé lors du débat de lundi soir par les chefs à la politique étrangère et à la défense ne soit pas un indice de l’importance que les partis accordent, ou plutôt n’accordent pas à ces questions.

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Le Canada dans le monde, pourtant une question plus importante que jamais

Certes, le rôle du Canada dans le monde a rarement été un thème dominant lors des élections fédérales, les Canadiens étant, comme bien d’autres peuples, davantage préoccupés par les questions de pain et de beurre que par les canons, mais plusieurs observateurs estiment qu’avec notre monde à un tournant, il n’y a jamais eu un moment aussi important pour en discuter.

La liste aujourd’hui de dossiers épineux est particulièrement longue et inquiétante, plus qu’elle ne l’a jamais été depuis bien longtemps: l’influence croissante des dirigeants autoritaires, les conflits au Moyen-Orient, l’avenir de la mission de l’OTAN à Bagdad, que dirigera la major-général Carignan alors que l’Irak est en proie à de violents soubresauts, le Brexit et ses conséquences, notre présence en Ukraine à l’heure où le président américain prend son homologue ukrainien pour une marionnette, la procédure de destitution contre Donald Trump aux États-Unis, etc.

La plateforme libérale

Dans la plateforme libérale, les mêmes rengaines: «Contribuer positivement à la paix et à la sécurité dans le monde.Nous renouvellerons l’engagement du Canada envers le maintien de la paix et nous mettrons à profit l’expertise de nos forces armées pour aider d’autres pays à se préparer aux catastrophes naturelles. Les opérations de maintien de la paix partout au monde apportent de l’aide et donne de l’espoir à des millions de personnes touchées par des conflits en plus de servir les intérêts du Canada. Un monde pacifique est un monde plus sécuritaire et plus prospère pour tous. Pour veiller à ce que le Canada maintienne sa contribution importante à la paix et à la sécurité dans le monde, nous investirons davantage pour soutenir les efforts de maintien de la paix des Nations Unies.»

S’il est réélu, le gouvernement libéral compte également élargir rôle d’assistance et de formation du Canada, «tirant profit de l’expertise des Forces armées canadiennes dans les interventions lors de catastrophes naturelles et de crises humanitaires, pour aider d’autres pays exposés à un risque plus élevé de catastrophes liées aux changements climatiques.»

Et bien sûr, le multilatéraliste qu’est Justin Trudeau compte renforcer le rôle du Canada au sein d’organismes multilatéraux comme l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et les Nations unies.

Force est de constater que, si tout cela est cohérent, il n’y a rien de bien nouveau.

Dans le nord du Canada, qui était une préoccupation constante du prédécesseur de M. Trudeau, Stephen Harper, tellement qu’on pourrait se demander pourquoi Andrew Schweer ne semble pas assumer davantage cet héritage politique, un gouvernement Trudeau si il est réélu mettrait en place «des mesures de surveillance plus élaborées» et améliorerait «nos capacités dans les opérations d’intervention rapide.»

Quant au sujet peut-être le plus épineux, la chaîne d’approvisionnement en matière de défense que plusieurs experts, encore récemment, estimaient brisée, avec des dépassements de coûts et des retards affligeants, le gouvernement sortant ne propose rien de bien précis: « […] pour veiller à ce que les projets d’approvisionnement en matière de défense les plus importants et les plus complexes du Canada soient livrés à temps et dans une plus grande transparence à l’égard du Parlement, nous créerons Approvisionnement de défense Canada.», avance-t-il dans sa plateforme sans donner plus de détails.

Chez les Conservateurs, pas de plateforme

On peut trouver que la politique libérale ne nous présente rien de bien nouveau et on peut être d’accord ou non avec la politique étrangère et la politique de défense du gouvernement sortant, mais, sur celle des Conservateurs, on ne peut être ni d’accord, ni en désaccord, puisque, semble-t-il, elle n’existe pas…

Encore aujourd’hui, à quelques heures du premier débat des chefs sur ces questions, il n’y avait toujours pas sur le site du Parti conservateur de plateforme électorale conservatrice où serait véritablement articulée la politique étrangère et la la politique de défense conservatrices.

Certes, s’ils forment le gouvernement au lendemain du scrutin du 21 octobre, les Conservateurs prévoient l’acquisition d’un deuxième navire ravitailleur provisoire pour la Marine canadienne, l’Obélix, auprès de Chantier Davie Canada et, la semaine dernière, Andrew Scheer, indiquait que, s’il est élu, il réduirait les dépenses en aide étrangère de 25% et dépolitiserait le processus d’approvisionnement militaire.

Mais annoncer son intention d’acquérir un deuxième ravitailleur auprès de la Davie et de faire des coupes sombres dans l’aide étrangère, tout en annonçant qu’on est pour la vertu et contre le vice et qu’on entend dépolitiser le processus d’acquisition militaire ne constitue pas un énoncé de politique.

Seuls autres détails, les Conservateurs disent vouloir également renforcer l’engagement du Canada envers nos alliances traditionnelles en offrant une aide militaire et non militaire additionnelle à l’Ukraine et défendre les droits de la personne sur la scène mondiale en utilisant la Loi de Magnitsky envers des régimes hostiles comme l’Iran.

Andrew Sheer prévoit également déménager l’ambassade du Canada en Israël, qui se trouve présentement à Tel-Aviv, dans un nouvel emplacement permanent à Jérusalem.

Et, à l’instar de l’administration Trump, il couperait aussi l’aide à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA).

Comment toutes ses mesures s’imbriquent-elles à l’intérieur d’une politique étrangère et d’une politique de la défense cohérentes et dont on connaîtrait les objectifs, on le saura pas peut-être cette semaine, on peut-être pas…

À clientélisme, clientélisme et demi

Mais à clientélisme, clientélisme et demi et, s’il veut jouer ce jeu-là, le chef conservateur pourrait bien trouver sur son chemin Maxime Bernier et son Parti populaire qui semble démontrer beaucoup de talent dans ce genre de sport.

Aux Canadiens fatigués des conflits dans des pays lointains que, pour la plupart, ils ne connaissent pas, le Parti populaire de Maxime Bernier promet sur sa plateforme (parce que, lui, il en a une) qu’il ne se mêlera pas de conflits étrangers à moins d’avoir un intérêt stratégique crucial à le faire, c.a.d. un intérêt évident aux yeux de ses électeurs libertariens, ce qui n’est justement pas…évident.

Aux admirateurs de l’autocrate qu’est devenu le président américain, il promet de collaborer avec l’administration Trump afin de renforcer notre amitié et notre coopération et, à l’instar de celui-ci, menace de se retirer «de toutes les ententes sous l’égide de l’ONU, y compris le Pacte mondial sur les migrations et l’Accord de Paris sur les changements climatiques, qui menacent notre souveraineté, et [entend réduire] à un strict minimum notre présence dans les institutions de l’ONU.»

Et le chef populiste de surenchérir: plus que couper dans l’aide étrangère, il promet d’«économiser des milliards de dollars en supprimant l’aide au développement et concentrera l’aide internationale canadienne exclusivement sur l’action humanitaire d’urgence dans des cas tels que les crises sanitaires, les conflits majeurs et les catastrophes naturelles.»

Un monde plus sûr en en faisant le moins possible, inimaginable pour certains peut-être, mais pas pour les partisans de Max Bernier et pour cette frange des fédéralistes québécois qui sont férocement anti-mondialistes et anti-Trudeau et qui, vote de protestation pour vote de protestation, pourraient bien être tentés par le Parti populaire, qui a le mérite d’être fédéraliste, contrairement au Bloc Québécois.

D’autant plus que le Parti populaire n’a pas oublié les vétérans, auprès de qui, à chaque élections, les partis multiplient les promesses: inscription dans la loi des obligations du pays envers les anciens combattants dans un Pacte militaire entre le gouvernement et ceux qui servent dans les forces armées, et rétablissement de la pension d’invalidité telle qu’elle était auparavant dans la Loi sur les pensions.

La pension s’appliquerait alors de manière rétroactive à 2006 et les paiements forfaitaires reçus depuis lors seraient traités comme des paiements anticipés.

Mais personne n’ignore qu’il est beaucoup plus facile de faire ce genre de promesses quand on sait qu’on ne formera pas le prochain gouvernement.

Chose certaine, pour les hommes et les femmes en uniforme qui voudraient au delà des sentiments avoir des raisons solides de voter pour l’un ou pour l’autre, pas plus les plateformes électorales dégoulinantes de bonnes intentions que les annonces racoleuses d’un parti qui ne daigne même pas publier sa plateforme ou les promesses sans lendemain d’un parti populiste qui ne sera pas au pouvoir dans un avenir prévisible, ne sont beaucoup plus éclairantes que les quelques maigres minutes consacrées aux questions qui pouvaient rejoindre minimalement les préoccupations des militaires dans le débat de lundi.

On n’imaginerait pas un pareil débat aux États-Unis où les questions de politique étrangère et de défense seraient à peine effleurées, mais le Canada, lui, a parfois vraiment l’air d’ignorer ses hommes et femmes en uniforme…