Frontière syro-turque: présence américaine minimale

Un soldat américain patrouille dans le village d'al-Qahtaniyah en Syrie, le 31 octobre 2019. [AFP]
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Des forces américaines ont patrouillé jeudi dans une zone du nord-est de la Syrie proche de la frontière turque, qu’elles avaient quittée il y a trois semaines avant une offensive d’Ankara, a constaté un correspondant de l’AFP.

Cinq véhicules blindés arborant des drapeaux américains se trouvaient dans la matinée dans le village d’al-Qahtaniyah, malgré la volonté affichée par Washington de se désengager de cette région dont le contrôle est désormais revendiqué par le régime de Damas et son allié russe.

La patrouille américaine était accompagnée de combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliées des Etats-Unis dans la lutte contre le groupe Etat islamique (EI) et qui avaient semblé être lâchées par le président Donald Trump avant l’offensive turque du 9 octobre.

Les forces américaines présentes en Syrie menaient régulièrement dans cette zone des patrouilles communes avec les FDS avant l’attaque turque. Celle-ci a permis à Ankara de chasser les FDS et de prendre le contrôle d’une bande frontalière située à l’ouest d’al-Qahtaniyah.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), les forces américaines cherchent à garder une présence dans cette partie de la frontière syro-turque. « Elles veulent éviter que la Russie et le régime de Damas n’atteignent les zones frontalières à l’est de Qamichli », la principale ville kurde du nord-est de la Syrie, explique Rami Abdel Rahmane, directeur de l’OSDH.

Les présidents russe et turc, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, avaient conclu le 22 octobre à Sotchi (Russie) un accord prévoyant le contrôle en commun de la majeure partie de la bande frontalière syro-turque, où les forces syriennes alliées de Moscou viennent également de faire leur réapparition après plusieurs années d’absence.

«L’option la moins mauvaise»: les Kurdes de Syrie face au retour du régime

Pour les Kurdes de Syrie, les derniers bouleversements liés à l’offensive d’Ankara contre les forces kurdes syriennes – suivie d’une trêve en vertu d’accords séparés conclus par les États-Unis et la Russie avec la Turquie – ont une portée existentielle.. [AFP]

« Ce qui m’effraie le plus, c’est que rien n’est clair. Personne ne sait comment cette région va évoluer », explique Saad Mohamad, un commerçant de 35 ans.

« Est-ce que le régime (de Damas) va faire son retour ? Les Russes et les Turcs vont-ils se déployer ? Ou peut-être que les Américains vont revenir ? Je n’y comprends rien », lance ce diplômé en littérature arabe.

Pour les Kurdes de Syrie, les derniers bouleversements liés à l’offensive d’Ankara contre les forces kurdes syriennes – suivie d’une trêve en vertu d’accords séparés conclus par les États-Unis et la Russie avec la Turquie – ont une portée existentielle.

Leur autonomie autoproclamée, à la faveur de la guerre en Syrie, sur de vastes régions du nord et nord-est (près de 30 % du territoire syrien), semble plus que jamais menacée.

Lâchées par Washington début octobre face à l’offensive turque, les forces kurdes ont appelé le régime de Bachar al-Assad à la rescousse. Ce dernier a déployé ses troupes dans plusieurs secteurs du Nord et de l’Est, pour la première fois depuis 2012.   

L’armée turque et des supplétifs syriens se sont emparés d’une large bande frontalière de 120 km et des patrouilles turco-russes ont démarré dans des zones plus profondes après le retrait de la principale milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG).  

«Malades d’inquiétude»

La vie de Saad, comme celle de milliers d’autres habitants de Qamichli, a été chamboulée plusieurs fois en quelques semaines.

Le retrait des soldats américains, ordonné par le président Donald Trump et perçu comme une trahison par les Kurdes, « a eu un effet énorme sur nous », dit-il.  

« Les gens sont devenus malades d’inquiétude. »

Il y a trois semaines, durant l’offensive turque gelée le 17 octobre, les magasins de Qamichli étaient fermés et les rues désertes.

Aujourd’hui, la ville a repris une activité apparemment normale, les voitures sont de retour et sur la place du marché les vendeurs de fruits secs tentent d’attirer le chaland.

Près de là, des drapeaux syriens flottent au vent, à côté d’un portrait de Bachar al-Assad.  

« Le retour du régime est la moins mauvaise des options, c’est toujours mieux qu’une vie sous le joug des forces turques », estime Saad.  

Mais il assure qu’il partira si les soldats syriens se déploient à l’intérieur de la ville.

Car l’apparition d’uniformes syriens n’est pas de nature à rassurer la minorité kurde, longtemps marginalisée et opprimée par le pouvoir central.  

«J’ai peur»

En 2014, Jano Shaker a fui Damas après avoir participé à des manifestations contre Bachar al-Assad, pour trouver refuge à Qamichli.

« Le retour du régime menace les gens comme moi qui avaient réussi à trouver ici un espace de liberté », explique à l’AFP ce Kurde de 37 ans.

Pourtant, selon lui, « le régime ne pourra pas se comporter avec la même arrogance ».

Les événements des dernières semaines ont attiré l’attention de l’étranger sur le sort des Kurdes de Syrie, estime-t-il. « En 2019, la question kurde est devenue une cause mondiale ».  

Il affirme ne pas vouloir partir même en cas de retour du régime. « Comment puis-je quitter mon peuple dans des moments pareils […] j’aurais honte ».

Hossam Ismaïl, un diplômé en droit qui travaille pour survivre comme artisan bijoutier, compte plus sur l’administration kurde de la ville pour le protéger que sur une hypothétique mobilisation internationale.

« On me recherche pour le service militaire (syrien), alors bien sûr que j’ai peur », dit-il.  

Mais il reste optimiste, envers et contre tout : « je suis certain que l’administration kurde trouvera une solution et les compromis nécessaires pour empêcher le régime de retrouver le poids qu’il avait ici avant la guerre ».