Le tireur de Halle, un solitaire amer et obsédé par l’internet

Capture d'écran d'ATV-Studio Halle montrant un homme armé, suspecté d'être l'auteur d'une attaque contre la synagogue de Halle, le 9 octobre 2019 en Allemagne. [AFP]
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Enfant unique ayant abandonné ses études, vivant encore chez sa mère et passant l’essentiel de son temps devant un ordinateur: l’auteur de l’attentat antisémite de Halle apparaît comme un solitaire ultra-radicalisé.

« Il était toujours en ligne », a expliqué jeudi son père au journal Bild, précisant qu’il avait peu d’amis et passait plutôt de longues heures devant l’ordinateur.

Né à Eisleben en Saxe-Anhalt, à une quarantaine de kilomètres des lieux de l’assaut, celui que les médias allemands identifient comme Stephan Balliet vivait à 27 ans toujours chez sa mère depuis le divorce de ses parents lorsqu’il avait 14 ans.

Après avoir obtenu son baccalauréat, le jeune homme a débuté des études de chimie qu’il a dû abandonner après une opération de l’estomac.

Selon une voisine interrogée par Bild, il avait ensuite travaillé comme technicien radio.

Son père, à qui il rendait visite régulièrement, le décrit comme quelqu’un de solitaire et renfermé: « Il n’était ni en paix avec lui-même ni avec le monde, il blâmait toujours les autres ».

Plus « atteignable’

« Nous nous disputions encore et encore, mon opinion ne comptait pas. Je n’arrivait plus à l’atteindre », explique-t-il.

Comme l’Australien responsable en mars des attentats contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande, ayant fait 51 morts, Stephan Balliet a filmé et diffusé en direct sur une plateforme internet ses agissements. Sur sa vidéo de 35 minutes, il laisse libre cours à sa haine des Juifs, des migrants et des féministes. 

Vêtu d’une veste militaire et d’un casque surmonté d’une caméra, on le voit échouer à pénétrer dans la synagogue de la ville, dont les portes sont fermées à double tour. Frustré, il tue deux personnes au hasard: une passante près de la synagogue, qu’il traitera de « porc », puis un peintre en bâtiment plus loin dans un restaurant turc.

Dans sa vidéo, cet homme au crâne rasé s’insulte lui-même face à son plan qui ne se déroule pas comme prévu. Il se qualifie de « loser incompétent » et ajoute: « Je suis ici et puis je meurs, le loser que je suis. » 

‘Manifeste’

Stephan Balliet semble s’être radicalisé notamment en ligne. Dans sa vidéo, il exprime sa haine à l’égard des Juifs, affirmant en autre « que l’Holocauste n’a jamais existé » ou que la « racine de tous les problèmes, c’est le juif ».

Jusqu’à présent, il n’était pas connu des services de police et les autorités ne le considéraient pas comme un extrémiste de droite, selon la presse allemande.

Officiellement, il ne détenait pas d’armes. Dans sa vidéo, il affirme avoir fabriqué ses propres armes mais, alors que son fusil artisanal fonctionne mal, il s’excuse à plusieurs reprises auprès de ses abonnés. 

Il s’adresse de manière répétées aux « gars » censés voir sa vidéo en direct, comme s’il appartenait à une large communauté. Le film n’a toutefois été vu en direct que par 5 personnes, selon la plateforme concernée, Twitch.

Suivant l’exemple du Norvégien Anders Behring Breivik, l’extrémiste de droite responsable de la mort de 77 personnes lors d’un attentat en 2011 dans son pays, Stephan Balliet a également publié en ligne un « manifeste » d’une dizaine de pages dans lequel il exprime notamment sa haine des Juifs.

Ce choix « montre clairement qu’il n’essayait pas d’impressionner les néo-nazis locaux, mais que son +public+ était sur des forums » en ligne, explique Peter Neumann, expert en terrorisme au King’s College de Londres.

Merkel promet une «tolérance zéro»

Angela Merkel a promis jeudi la plus grande fermeté face à l’extrémisme de droite au lendemain de l’attentat antisémite de Halle en Allemagne, qui selon la justice visait à « commettre un massacre » au sein de la communauté juive.

Il faut «utiliser toutes les voies de l’État de droit pour combattre la haine, la violence», a affirmé la chancelière allemande à Nuremberg, en promettant une «tolérance zéro».

L’assaut mené et filmé par un extrémiste de droite allemand de 27 ans lourdement armé a fait deux morts. Il a été diffusé en direct pendant 35 minutes sur une plateforme internet.

Mais le bilan aurait pu être beaucoup plus lourd si la porte fermée à double tour de la synagogue, où priaient environ 80 fidèles en plein Yom Kippour, la plus grande fête religieuse juive, n’avait pas résisté aux coups de fusil de l’assaillant.

Le jeune homme «avait l’intention de commettre un massacre», a estimé jeudi le procureur antiterroriste Peter Frank.

«Ce qui s’est passé hier, c’était du terrorisme», a-t-il ajouté, précisant que quatre kilos d’explosif artisanal avaient été retrouvés dans la voiture du jeune homme, identifié dans les médias allemands comme Stephan Bailliet.

Le jeune homme a agi seul, selon la police. Faute d’avoir pu pénétrer dans la synagogue, il a tué manifestement au hasard une passante et le client d’un restaurant turc à proximité, avant d’être arrêté par la police à la suite d’une course poursuite en voiture.

«Nous devons protéger» les juifs en Allemagne, a affirmé jeudi le chef de l’État Frank-Walter Steinmeier, conscience morale du pays, face aux critiques de cette communauté, qui ne s’estime pas assez protégée. 

«Honte»

L’attentat de Halle est «un jour de honte et d’opprobre» pour l’Allemagne, 75 ans après la Shoah, a reconnu le président, qui s’exprimait devant la synagogue de Halle.  

L’assaillant a manifestement pris pour modèle l’Australien d’extrême droite responsable d’une tuerie dans deux mosquées en Nouvelle-Zélande en mars.

Il a également publié avant l’attentat un «manifeste» antisémite dans lequel il fait part de son objectif de «tuer autant d’anti-Blancs que possible, de préférence des Juifs».

Stephan Bailliet a été décrit par ses proches comme solitaire, vivant encore chez sa mère et obsédé par internet.

«Il n’était en paix ni avec lui-même ni avec le monde, il blâmait toujours les autres», a raconté son père au quotidien Bild.

Décimée par l’Holocauste, la communauté juive allemande est en plein essor en Allemagne à la faveur de l’arrivée depuis le début des années 1990 de nombreux juifs de l’ex-URSS.  

Elle compte 225 000 membres, soit la troisième plus grande communauté juive en Europe, derrière la France et la Grande-Bretagne, selon la chercheuse Niele Wissmann.  

Antisémitisme

Mais la recrudescence des actes antisémites dans le pays inquiète. L’an dernier, ils ont augmenté de près de 20 % par rapport à 2017 pour atteindre le chiffre de 1799, selon les statistiques de la police. La mouvance néonazie est à l’origine d’une bonne partie d’entre eux, dans un contexte d’essor continu de l’extrême droite politique en Allemagne.

«Nous devons constituer un front uni contre les néo-nazis et autres groupes extrémistes. Le fait qu’ils gagnent en influence en Allemagne 75 ans après l’Holocauste en dit long», a dit le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder.

L’attentat intervient après le meurtre en juin d’un élu pro-migrants du parti conservateur de la chancelière Angela Merkel (CDU). Le principal suspect est un membre de la mouvance néonazie.  

Cette affaire a rappelé la tuerie xénophobe d’un groupuscule néonazi, NSU, responsable du meurtre d’une dizaine d’immigrés en Allemagne à partir de 2000.

Pour le quotidien Süddeutsche Zeitung, l’attaque de Halle fait «ouvrir brutalement les yeux sur ce qu’est devenu entretemps le terrorisme d’extrême droite» en Allemagne.

Angela Merkel, elle-même cible régulière de l’ultra droite pour sa politique généreuse d’accueil des migrants en 2015 et 2016, a exhorté les extrémistes à surveiller leurs «paroles» qui peuvent « se transformer en actes ».

Une mise en cause indirecte du mouvement politique d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), en forte progression dans l’opinion et qui entend prendre ses distances sur la repentance allemande pour les crimes nazis.

Une des dirigeantes de l’AfD, Alice Weidel, a accusé ses adversaires politiques «d’instrumentaliser ce crime abject» pour faire de la «diffamation».