Syrie: début du retrait des soldats américains des abords de la frontière turque

Un véhicule militaire américain lors d'une manifestation de Kurdes près de Ras al-Aïn aux abords de la frontière turque, le 6 octobre 2019. [AFP]
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Les troupes américaines déployées dans le nord de la Syrie ont débuté lundi leur retrait de secteurs proches de la frontière turque, ouvrant la voie à une offensive militaire turque contre les forces kurdes pourtant des alliées de Washington dans la lutte antijihadiste.


Mise à jour 07/10/2019, 13h56

Pendant que l’indignation monte, même dans le camp républicain, le département d’État essaie de réparer les pots cassés en affirmant que les États-Unis ne retirent qu’un «tout petit nombre» de soldats qui étaient déployés en Syrie à la frontière turque, et seulement sur «une toute petite distance», selon ce qu’a déclaré lundi un haut responsable américain, alors que Donald Trump évoquait, lui, un retrait plus généralisé. Et sur la politique étrangère américaine, bien des gens commencent à se demander «s’il y a un pilote dans l’avion».

Mise à jour 07/10/2019, 8h27

Donald Trump a justifié lundi la décision des États-Unis de retirer leurs soldats du nord de la Syrie en expliquant qu’il voulait laisser aux protagonistes impliqués dans ce conflit le soin de «résoudre la situation».

«La Turquie, l’Europe, la Syrie, l’Iran, l’Irak, la Russie et les Kurdes devront maintenant résoudre la situation», a expliqué le président américain dans une longue série de tweets, sa première réaction depuis que la Maison-Blanche a annoncé le retrait des Américains du nord de la Syrie, ouvrant la voie à une offensive militaire turque contre les Kurdes.

«Il est temps pour nous de sortir de ces guerres ridicules et sans fin, dont beaucoup sont tribales », a expliqué le milliardaire républicain, qui avait annoncé à la fin de l’année dernière le retrait des troupes américaines de Syrie.


Après s’être opposés longtemps à une telle offensive, les Etats-Unis ont opéré un revirement en annonçant dimanche leur retrait de régions où se trouvent des forces kurdes syriennes ciblées par la Turquie. Ils ont également annoncé pour « bientôt » l’opération turque.


«Statement from the Press Secretary

 Foreign Policy, Issued on: October 6, 2019

«Today , President Donald J. Trump spoke with President Recep Tayyip Erdogan of Turkey by telephone. Turkey will soon be moving forward with its long-planned operation into Northern Syria. The United States Armed Forces will not support or be involved in the operation, and United States forces, having defeated the ISIS territorial “Caliphate,” will no longer be in the immediate area.

«The United States Government has pressed France, Germany, and other European nations, from which many captured ISIS fighters came, to take them back, but they did not want them and refused. The United States will not hold them for what could be many years and great cost to the United States taxpayer. Turkey will now be responsible for all ISIS fighters in the area captured over the past two years in the wake of the defeat of the territorial “Caliphate” by the United States.»


L’ONU a déclaré se « préparer au pire », craignant une crise humanitaire alors que le conflit en Syrie a fait des millions de déplacés et de réfugiés et coûté la vie à plus de 370.000 personnes depuis 2011.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenues jusqu’ici par Washington dans leur lutte contre le groupe Etat islamique (EI), ont averti qu’une opération turque entraînerait une résurgence majeure de l’EI et annulerait « des années de combats fructueux » contre les jihadistes.

« Les forces américaines se retirent des zones frontalières avec la Turquie », ont indiqué les FDS dans un communiqué.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), elles se sont retirées de positions clés à Ras al-Aïn et Tal Abyad vers une base militaire située entre ces deux secteurs. 

Les forces kurdes ont elles creusé des tranchés et des tunnels dans ces zones ainsi que près de Kobané en préparation de l’offensive, a ajouté l’ONG.

Lundi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a affirmé que l’offensive arriverait à n’importe quel moment. « On pourrait entrer n’importe quelle nuit sans prévenir ». Son chef de la diplomatie Mevlüt Cavusoglu a dit que son pays était déterminé à « nettoyer » le nord de la Syrie des « terroristes » qui menacent sa sécurité, en allusion aux forces kurdes.

Troisième offensive ?

La semaine dernière, M. Erdogan a affirmé que la Turquie arrivait à bout de sa patience vis-à-vis des Etats-Unis au sujet de la création d’une « zone de sécurité » dans le nord de la Syrie. Il a envoyé des renforts militaires à la frontière ces dernières semaines. 

Cette zone tampon, prévue par un accord entre Washington et Ankara conclu en août, doit être créée entre la frontière turque et les régions syriennes contrôlées par la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), principale composante des FDS.

Ankara considère cette milice comme une organisation « terroriste » et voit d’un mauvais oeil le projet d’autonomie à sa frontière, par crainte qu’un noyau d’Etat kurde ne galvanise les velléités séparatistes kurdes sur son propre sol.

Deux précédentes offensives turques ont été menées en 2016 et 2018 dans le nord syrien, la première contre l’EI et la deuxième contre les YPG.

« Les forces américaines ne vont pas soutenir ou être impliquées dans l’opération et les forces américaines, qui ont vaincu (l’EI), ne seront plus à proximité immédiate », a précisé la Maison Blanche.

Avec l’aide des Etats-Unis principalement, les FDS ont reconquis en mars 2019 l’ultime bastion de l’EI en Syrie.

« Défendre notre terre »

Les FDS ont averti qu’en cas d’opération turque, les chefs de l’EI encore en vie pourraient sortir de « leur cachette », notamment dans le désert. Une offensive menacerait aussi les prisons et les camps gérés par les FDS et qui abritent de nombreux jihadistes et leurs familles.

Dans leur communiqué, les FDS ont souligné que 11.000 combattants kurdes avaient été tués en cinq ans de guerre pour éliminer le « califat » de l’EI, qui avait été proclamé en 2014 sur de vastes territoires à cheval entre la Syrie et l’Irak.

Mais la Turquie a répondu qu’elle « ne laissera pas » l’EI revenir.

Les Kurdes avaient déjà dénoncé l’annonce fin 2018 du président américain Donald Trump de retirer ses troupes de Syrie et prévenu maintes fois qu’ils ne pourraient mener à bien leur lutte contre les jihadistes s’ils devaient combattre la Turquie.

Selon un rapport du Pentagone, l’EI est en train de « ressurgir » en Syrie et a « renforcé ses capacités insurrectionnelles ». 

« Nous sommes déterminés à défendre notre terre à tout prix », ont indiqué lundi les FDS.

Outre éloigner les YPG de sa frontière, M. Erdogan espère pouvoir utiliser cette « zone de sécurité » pour y renvoyer jusqu’à deux des 3,6 millions de réfugiés syriens que la Turquie accueille.

Mais les Kurdes accusent Ankara de vouloir affaiblir leur présence dans la région, où ils ont établi une zone autonome à la faveur du conflit. 

L’engagement américain en Syrie depuis 2011

Des soldats américains et des combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) le 4 novembre 2018 dans le nord-est de la Syrie, près de la frontière turque. [AFP]

Rappel des étapes de l’engagement dans le conflit syrien des Etats-Unis, dont les troupes ont commencé lundi à se retirer des abords de la frontière turque.

Appel au départ d’Assad

Le 29 avril 2011, un mois après les premières manifestations pacifiques violemment réprimées par le régime, Washington impose des sanctions économiques contre plusieurs responsables syriens, puis contre le président Bachar al-Assad en mai.

L’ambassadeur des Etats-Unis Robert Ford défie début juillet le régime en se rendant à Hama (centre), assiégée par l’armée et théâtre d’une manifestation monstre.

Le 18 août, le président Barack Obama et ses alliés occidentaux appellent pour la première fois Assad à partir.

En octobre, l’ambassadeur américain quitte la Syrie pour « raisons de sécurité ». Damas rappelle son ambassadeur à Washington.

Obama renonce à frapper

A l’été 2013, le régime est accusé d’avoir mené une attaque chimique près de Damas ayant fait plus de 1.400 morts, selon Washington.

En dépit d’une ligne rouge qu’il a lui-même tracée, Barack Obama renonce à la dernière minute à des bombardements de représailles contre des infrastructures du régime. Il conclut en septembre un accord avec Moscou sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien.

Frappes antijihadistes

En 2014, les jihadistes s’emparent de larges pans de territoires au nord et à l’ouest de Bagdad ainsi que dans le nord et l’est de la Syrie, où ils ont profité du chaos provoqué par la guerre civile.

Début septembre, Barack Obama promet de vaincre le groupe Etat islamique (EI) avec « une vaste coalition internationale » et, le 23, Washington aidé de ses alliés lance ses premières frappes en Syrie, après l’Irak.

Plus gros contributeur de la coalition, Washington va déployer 2.000 soldats en Syrie, principalement des forces spéciales, et mobiliser d’importants moyens aériens et navals.

En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de 25.000 Kurdes et 5.000 Arabes, tous Syriens, sont créées. Dominées par la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), elles vont recevoir une aide conséquente des Etats-Unis, en armement mais aussi en soutien aérien.

Les FDS ont depuis chassé l’EI du nord-est de la Syrie, notamment de Raqa et d’une grande partie de la province de Deir Ezzor, et reconquis en mars dernier son ultime bastion syrien, Baghouz.

Trump ordonne des frappes

Le 14 avril 2018, les Etats-Unis, avec l’appui de la France et du Royaume-Uni, lancent des frappes ciblées contre le régime syrien, qu’ils accusent d’une attaque chimique (40 morts) dans la ville de Douma, près de Damas, alors aux mains des rebelles.

Déjà, en avril 2017, Donald Trump avait ordonné des frappes contre une base aérienne après une attaque au gaz sarin imputée au régime Assad, à Khan Cheikhoun, dans la province d’Idleb (plus de 80 morts).

Accord américano-turc

Le 19 décembre 2018, Donald Trump annonce le retrait des militaires américains stationnés en Syrie, décision controversée qui pousse son ministre de la Défense Jim Mattis à démissionner. M. Trump précise quelques mois plus tard qu’environ 400 de ces militaires resteront finalement sur le terrain « pour un certain temps ».

Le 16 janvier 2019, 19 personnes, dont quatre Américains, sont tuées dans un attentat suicide contre la coalition à Minbej (nord). L’attaque revendiquée par l’EI est la plus meurtrière contre les forces américaines en Syrie depuis 2014.

Le 7 août, Ankara et Washington décident d’établir un « centre d’opérations conjointes » pour coordonner la création d’une « zone de sécurité », zone tampon entre la frontière turque et les zones syriennes contrôlées par les YPG.

Début du retrait américain

Le 6 octobre, Washington annonce que la Turquie mènera « bientôt » une incursion militaire « prévue de longue date dans le nord de la Syrie » et que les troupes américaines quitteront la zone.

Dès le lendemain, les forces américaines commencent à se retirer des abords de la frontière turque. Le président turc Recep Tayyip Erdogan affirme qu’une offensive turque pourra être lancée à tout moment.

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