Syriens et Russes accélèrent leur déploiement à la frontière syro-turque

Un véhicule blindé russe traverse la vile d'Amouda dans le nord-est de la Syrie le 24 octobre 2019. [AFP]
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Le régime syrien et l’allié russe ont accéléré vendredi le déploiement de leurs troupes à la frontière syro-turque, au moment où les Américains ont annoncé l’envoi de renforts militaires pour protéger des champs pétroliers dans une zone plus à l’est sous contrôle kurde.

Selon un photographe de l’AFP, un long convoi de transports de troupes, avec à bord des centaines de soldats agitant des drapeaux syriens, a fait son entrée dans la nuit à Kobané, une ville de l’extrême nord de la Syrie, pays en proie à la guerre depuis 2011. 

Ils ont paradé dans les rues en chantant: « Un, un, un, le peuple syrien n’est qu’un! »

Près de la ville à majorité kurde de Qamichli, dans le nord-est, des véhicules blindés arborant des drapeaux russes ont quitté une base du régime syrien en direction de l’ouest pour une nouvelle journée de patrouilles près de la frontière turque, conformément à un accord conclu entre Moscou et Ankara.

Conclu pour permettre un arrêt définitif d’une offensive turque contre les forces kurdes dans le nord syrien, l’accord russo-turc s’est traduit par l’abandon de positions tenues depuis des années par ces forces kurdes. Il signe aussi la fin du rêve d’autonomie des Kurdes syriens dans cette région frontalière de la Turquie.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), environ 180 véhicules de l’armée du président syrien Bachar al-Assad sont arrivés dans la journée à Kobané.

Soldats russes venus de Tchétchénie

Les développements du conflit en Syrie profitent largement au régime Assad, allié de la Russie, qui récupère sans combattre de larges portions d’un territoire qui lui échappaient depuis des années.

Dans le même temps, selon Moscou, près de 300 militaires russes basés en Tchétchénie ont été envoyés en renfort dans le nord-est de la Syrie.

Ils appuieront les troupes russes déjà présentes sur le territoire, Moscou prêtant main forte depuis 2015 à Assad, son allié, dans la guerre.

Ces renforts seront déployés dans la zone de 30 km de large à la frontière syro-turque définie par l’accord russo-turc sur le retrait des forces kurdes. Selon l’armée russe, 20 véhicules blindés supplémentaires ont été envoyés en Syrie.

L’offensive turque avait été déclenchée le 9 octobre après un feu vert de facto du président américain Donald Trump qui avait alors spectaculairement lâché les Forces démocratiques syriennes (FDS) -composées majoritairement de combattants kurdes- qui avaient été déterminantes pour vaincre sur le terrain le groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Les Américains se sont retirés de plusieurs bases du nord de la Syrie, mais M. Trump a annoncé jeudi l’envoi de renforts militaires pour protéger les champs pétroliers dans l’Est toujours sous contrôle kurde, les plus importants du pays. Quelque 200 soldats américains y sont actuellement postés.

L’opération se fera en coopération avec les FDS, qui restent présentes dans l’Est au delà de la zone frontalière « neutralisée » par les Turcs. 

« L’objectif est d’empêcher ces champs pétroliers de tomber aux mains de l’EI ou d’autres groupes déstabilisateurs », a expliqué un responsable militaire. « Nous devons interdire à l’EI cette source de revenus pour prévenir toute résurgence » du groupe jihadiste.

Civils renvoyés par la force

L’attitude de Donald Trump a été largement critiquée par les autres pays occidentaux car les forces kurdes chassées par les Turcs assuraient la garde de camps de prisonniers de l’EI.

Washington a reconnu que plus de 100 prisonniers de l’EI s’étaient échappés en Syrie depuis l’offensive turque suspendue le 17 octobre après un accord de trêve arraché par les Etats-Unis à la Turquie.

L’offensive visait à éloigner de son territoire les milices kurdes -qu’elle qualifie de « terroristes »- et à faciliter le retour dans leur pays d’une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens présents sur son sol.

Pour les Kurdes, cela impliquera d’importants déplacements de populations à leur détriment. Selon l’OSDH, quelque 300.000 civils ont été chassés depuis le 9 octobre.Les ONG Amnesty International et Human Rights Watch ont accusé Ankara d’avoir déjà renvoyé par la force des civils syriens dans leur pays en guerre pendant les mois ayant précédé le déclenchement de l’offensive turque.

Déclenché en 2011 par la répression de manifestations prodémocratie, le conflit syrien s’est complexifié au fil des ans avec l’implication de puissances étrangères et de groupes jihadistes et a fait plus de 370.000 morts.

En Syrie, les déplacés kurdes ne voient pas de chemin de retour

Un enfant syrien déplacé pleure assis sur le sol d’une école transformée en abri pour déplacés dans la ville syrienne de Hassaké (nord-est), le 24 octobre 2019. [AFP]

Depuis qu’il a fui sa région face à la progression de l’armée turque dans le nord-est de la Syrie, Anwar vit dans l’angoisse. 

Ce Kurde syrien de 35 ans sait qu’il ne peut pas retourner chez lui, mais il refuse de rester dans cette école de Hassaké où il dort entassé avec vingt autres déplacés dans une ancienne salle de classe.

Anwar fait partie des quelque 300.000 civils qui ont dû fuir l’offensive turque déclenchée le 9 octobre dans le nord de la Syrie pour en chasser les forces kurdes. 

Des dizaines de milliers d’entre eux ont trouvé refuge aux environs de la ville à majorité kurde de Hassaké, à l’est de la zone d’intervention turque. 

Ils dorment dans des écoles, dans des abris de fortune, et pour les plus chanceux chez des amis ou des proches.

« Nous sommes là entassés les uns sur les autres, ce n’est pas une vie », dit Anwar, relogé dans une école réquisitionnée par les autorités kurdes de la ville, où 24 personnes dorment dans chacune des classes, transformées en dortoir.

Partout, on entend les pleurs des enfants. 

Les noms des familles ont été écrites sur des étiquettes collées sur les portes des classes. Hormis les lits, les salles sont presque vides, avec seulement quelques couvertures répandues sur les lits.

Dans la cour, les femmes lavent la vaisselle et les vêtements pendant que les enfants courent dans les couloirs.

Aller en Irak

Anwar, un infirmier, a quitté il y a deux semaines avec sa famille sa maison d’un village proche de la ville de Tal Abyad, à 200 km à l’ouest de Hassaké. 

Quelques jours plus tard, il a reçu un appel d’un voisin arabe qui lui a raconté que la maison avait été pillée.

« Il ne reste plus rien chez nous, ils ont même volé les câbles électriques du toit », se lamente Anwar. « Comment pourrions-nous rentrer? Si nous rentrions, il faudrait prendre les armes pour garder la maison », dit-il.

Plusieurs déplacés, dont les témoignages ont été corroborés par l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), ont rapporté des scènes de pillage de la part de combattants syriens proturcs.

Père de six enfants âgés de six mois à 12 ans, Anwar voudrait quitter la Syrie pour de bon. « Je voudrais aller en Irak, il n’y a pas d’autre issue pour nous », dit-il.

Selon l’ONU, quelque 9.000 Kurdes syriens ont déjà traversé la frontière pour se rendre dans la région kurde du nord de l’Irak, plus à l’est.

Mais la route est difficile et des passeurs font payer environ 250 dollars par personne, selon Anwar, qui n’a pas cet argent.

Abou Helene, 50 ans, venu de Ras al-Ain, est surtout inquiet pour l’avenir de sa fille de 16 ans, qui a dû quitter l’école. « Toutes nos maisons ont été ouvertes et pillées », confirme-t-il.

Parmi les déplacés, il y aussi des milliers d’Arabes syriens, voisins des Kurdes dans leur ancienne vie. 

« Quant les avions bombardent, ils ne font pas la distinction entre Kurdes et Arabes », affirme Ali Abdallah, un Arabe de 30 ans qui s’est battu aux côtés des forces kurdes.

Dans une autre école de Hassaké transformée en abri pour les déplacés, Najme Ahmed, une femme de 43 ans, garde malgré tout l’espoir de retrouver un jour sa maison. 

« Peu importe les pillages, ils peuvent tout prendre, qu’ils nous laissent juste les murs pour qu’on puisse rentrer », dit-elle.